Archives par étiquette : Roman

À l’ombre de Tchernobyl

Jean-Sébastien PONCELET, L’envol de l’amazone, Weyrich, 2018, 448 p., 18 €, ISBN : 9782874894985

Courant sur vingt-cinq années, le roman de Jean-Sébastien Poncelet ne laisse pas d’étonner par la déroulé de sa narration. Procédant par touches d’informations successives, il assemble les pièces d’une intrigue mouvementée sur la ligne du temps en nous livrant dans le désordre des épisodes datés. Tout démarre à Tchernobyl, donc en 1986, alors que la centrale nucléaire vient d’exploser et que les premiers secours s’affairent dans une improvisation évidente. Un homme employé à la centrale part appelé par le devoir. Au terme d’une journée qui le fait vieillir d’un seul coup et dont il ne se remettra pas, il revient dans l’appartement familial pour dire aux siens de fuir. Sa femme et sa fille Alina quittent les lieux sans attendre. Des années plus tard, nous retrouvons Alina et ses deux enfants, une fille et un fils jumeaux, dans une cavale digne d’un scénario de film d’action, hélicoptère en perdition compris. Continuer la lecture

C’est un Picte, c’est un cap, c’est une péninsule…

Ben DURANT, Le royaume des Pictes, photographies de Daniel Suy, Quadri, 2018, 92 p., 25 €

À découvrir la couverture du Royaume des Pictes, le lecteur se dit qu’il aborde une écriture privilégiant l’esthétique mâle, où une virilité tout en pectoraux et tablettes de chocolat s’affirme avec une quiète détermination. Puis il aborde avec un plaisir curieux cette narration excentrée – car si le je s’y exprime majoritairement, les premières pages sont écrites à une troisième personne qui réaffleure ici et là par la suite, on ne sait si c’est par mégarde ou volontairement – et se frotte à son narrateur dispendieux, un brin trop sûr de soi, bref un viveur, ce qui aura donc tout pour déplaire à « l’homme moyen ». Continuer la lecture

Isabelle Wéry, comment dansent les poneys

Un coup de cœur du Carnet

Isabelle WÉRY, Poney flottant, ONLIT, 2018, 246 p., 18 € / ePub : 9 €, ISBN : 978-2-87560-104-9

Dans le vaste continent des livres, rarissimes sont ceux qui créent un univers-langage aux pouvoirs de déracinement. Se cabrant contre toutes les limites, Poney flottant chavire la forme livre pour épouser des flux sauvages déstabilisant l’économie de l’écriture et, partant, de la lecture. Après Marilyn désossée (Maelström, couronné par le Prix de la Littérature de l’Union Européenne en 2013), l’écrivain, l’actrice et metteuse en scène Isabelle Wéry nous livre un conte qui traverse les bienséances du dire, du penser, du jouir. Humour corrosif, grinçant, pulsions en roue libre — fuck les lois de la famille, du socius —, l’héroïne Sweetie Horn, autrice à succès qui se réveille d’un coma après avoir entrepris le premier marathon de sa vie à 70 balais, nous livre l’épopée mentale de son existence. Sa voix nous parvient d’une région intermédiaire, entre les portes de ce qui est et les portes de la mort ; sa voix nous catapulte dans un monologue intérieur porté par une folle inventivité verbale qui répercute des expériences en marge. Texte-vortex qui déroule un flash-back stroboscopique, Poney flottant plonge dans l’enfance de S. H. en Angleterre, les caracoles dans l’inceste avec le grand-père gentleman farmer, les ébats érotiques qui explosent le corps, les sens et le syndrome poney qui affecte l’héroïne en proie à un arrêt de croissance. L’hormone de croissance fait la grève. Soumis à un essor luxuriant, le verbe et l’imaginaire prendront le relais. Continuer la lecture

Patrick Delperdange et les sales types

Un coup de cœur du Carnet

Patrick DELPERDANGE, L’éternité n’est pas pour nous, Arènes, coll. « Equinox », 2018, 250 p., 15€ / ePub : 10.99 €, ISBN : 978-2-35204-731-5

Voilà un bon Delperdange comme on les aime : rugueux comme la caillasse qui vous explose la tempe, sombre comme la nuit au fond des bois, vif comme une lame dans la chair. C’est qu’il fait mal à nouveau, l’auteur de Si tous les dieux nous abandonnent, et que comme d’habitude, ça nous fait du bien. Un bien de chien. Continuer la lecture

Lettre à ma mère

François TEFNIN, Est-ce que tu as la clé ?, Murmure des soirs, 2018, 138 p., 15 €, ISBN : 978-2-930657-45-5

La perte d’un parent – père ou mère – est bien entendu courante et « logique » : les plus vieux s’en vont les premiers. On salue une dernière fois cet être qui nous a élevés, aimés, choyés. Parfois, le temps des adieux s’allonge et peut durer quelques années. La vieillesse guette chacun d’entre nous. Certains s’éloignent en un éclair, sans prévenir. D’autres font durer le plaisir. Toutefois, leur état ne rime pas toujours avec éclat et s’accompagne souvent d’une perte progressive des repères, de la mémoire et/ou des facultés motrices. La maison de retraite devient une issue inévitable. Et les enfants, sur qui la mère a veillé toute sa vie, se retrouvent dans la posture obligatoire de devoir veiller à leur tour sur leur propre génitrice. Les rôles s’inversent. François Tefnin dédie Est-ce que tu as la clé ? « à toutes les mères qui, au crépuscule de leur vie, se morfondent derrière les murs de maisons de retraite, dissimulées aux regards. Parfois même à leur propre vue. » Continuer la lecture

Littérature et faux-semblants

Aliénor DEBROCQ, Le tiers sauvage, Luce Wilquin, 2018, 320p., 21 €, ISBN : 978-2882535528

Après deux recueils de nouvelles chez Quadrature (Cruise Control en 2013, À voie basse en 2017), Aliénor Debrocq se lance avec Le tiers sauvage dans le temps long et de nouvelles eaux, n’hésitant pas à éclabousser quelques-unes de nos certitudes. Continuer la lecture

Quand l’écriture révèle à soi-même et fait rayonner l’Amour…

Un coup de cœur du Carnet

Isabelle BARY, Les dix-sept valises, Luce Wilquin, 2018, 190 p., 19€, ISBN : 978-2-88253-550-4

Mathilde, une journaliste pour un magazine belge, rejoint au Maroc son amie Alicia Zitouni, qu’elle a rencontrée un an plus tôt lors d’un reportage. Ces deux-là ont accroché tout de suite malgré leurs différences : Mathilde est une petite bourgeoise cartésienne coincée par la loi du marché professionnel, tandis qu’Alicia est une cheffe cuisinière lumineuse au passé chaotique, mais qui voit le beau partout. Le prétexte de ces retrouvailles est la notoriété grandissante d’Alicia, qui accepte un article sur elle, uniquement s’il est rédigé par son amie Mathilde, car la machine médiatique la broie un peu trop à son goût. Besoin de bienveillance oblige… Continuer la lecture