Archives par étiquette : Récit

Partitions des vies. Schubert, l’âne et la dentellière

Sandrine WILLEMS, Consoler Schubert, Impressions Nouvelles, 2020, 160 p., 15 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 978-2-87449-789-6

sandrine willems consoler schubertAvant l’écrire, y aurait-il l’écoute ? Une écoute au sens de Levinas, une attention aux voix du vivant ? Dans Consoler Schubert, Sandrine Willems, écrivain, philosophe, psychologue, autrice d’une œuvre marquante (Una voce poco fa. Un chant de Maria Malibran, Les petits dieux, Élégie à Michel-Ange, Éros en son absence, Devenir oiseau…), tisse la partition de deux vies qui cheminent à un siècle de distance mais en empruntant les mêmes notes mélodiques. La fiction se construit autour d’un troublant jeu de miroirs entre deux âmes sœurs, une dentellière et Schubert. Continuer la lecture

Andre Baillon. Du double et de l’absolution

André BAILLON, Un homme si simple, Postface de Maria Chiara Gnocchi, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2020, 240 p., 8,50 €, ISBN : 978-2-87568-484-4

Qu’est-ce qu’une confession ? Comment, sacré par Rousseau, le genre littéraire de la confession se noue-t-il aux registres du religieux et de la psychanalyse ? Paru en 1925, Un homme si simple délivre une confession en cinq actes prononcée par un homme, Jean Martin, interné à la Salpêtrière. Dans sa remarquable postface, Maria Chiara Gnocchi analyse les rapprochements entre le roman d’André Baillon et les grands modèles des œuvres « confessantes » — Saint Augustin le précurseur, Rousseau le fondateur du genre, Dostoïevski, Tolstoï, Duhamel… Comme nombre de personnages d’André Baillon, le narrateur traverse une crise qui lézarde son existence. Écrivain montant à Paris afin de se consacrer à la littérature, affligé depuis l’enfance d’une hypersensibilité, d’obsessions tenaces, écartelé entre deux femmes Jeanne et Claire, éprouvant une attirance pour Michette, la fille de Claire, Jean Martin glisse peu à peu dans l’anorexie, la dissociation de la personnalité, la dissolution du réel qui se met à proliférer, à perdre ses assises. Le récit d’Un homme si simple évoque sous bien des angles les séismes psychiques, existentiels, les internements à la Salpêtrière qu’a endurés André Baillon, lequel se suicidera en 1932. Continuer la lecture

La rage au corps

Catherine LOCANDRO, Cassius, Albin Michel, 2019, 242 p., 15 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 9782226437570

La collection « Litt’ » chez Albin Michel Jeunesse est assez intéressante dans la mesure où elle propose des biographies romancées d’hommes et de femmes qui ont marqué l’histoire. Par exemple, on peut y découvrir le destin particulier de Simone Veil, Marie Curie ou Katherine Johnson.

Dans Cassius, Catherine Locandro nous propose de plonger dans l’enfance et l’adolescence de Cassius Clay, surnommé plus tard Mohamed Ali. Cassius a grandi à Louisville (Ohio) dans les années 1950 avec ses parents et son frère cadet, Rudy. La vie n’était pas toujours un long fleuve tranquille avec un père colérique souvent ivre, parfois violent, mais l’amour bienveillant de « Mama bird » a permis de maintenir la cellule familiale soudée et de faire grandir deux garçons solides. Continuer la lecture

Au meilleur de toi

Marianne SLUSZNY, Le banc, Academia, 2019, 182 p., 17.50 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 978-2-8061-0489-2

Il est souvent bien périlleux de faire œuvre littéraire de son vécu le plus sensible, le plus douloureux. Pareil défi d’écriture exige une ascèse que le prétexte de la fiction n’impose pas. En choisissant de parler de la vie, de la maladie et du décès de son compagnon, Marianne Sluszny a pourtant été bien inspirée car elle nous livre bien plus que des confidences intimes. Continuer la lecture

Au plus près des arbres

Philippe FIÉVET, Le temps des arbres, Rouergue, 2019, 276 p., 22 € / ePub : 16.99 €, ISBN : 978-2-8126-1857-4

Mon temps à moi s’était arrêté pour emprunter celui des arbres. J’allais peut-être pouvoir un jour me dissoudre dans le rouge de leurs frondaisons. »

« …je ne regardais plus les arbres autour de moi de la même manière : je recherchais leur compagnie, je me projetais en eux, je les voyais de l’intérieur. »

Avec ferveur, Philippe Fiévet nous raconte son histoire d’amour avec les arbres, depuis son installation à la campagne, voici bientôt vingt ans. Continuer la lecture

S’approprier son deuil en attendant que la joie revienne

Éric-Emmanuel SCHMITT, Journal d’un amour perdu, Albin Michel, 2019, 251 p., 19,9 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 978-2-226-44389-2

Mars 2017, à la veille de son cinquante-septième anniversaire, Éric-Emmanuel Schmitt devient orphelin : cinq ans après son père, sa mère s’éteint. « Un jour comme les autres, tout devient différent. » Comment poursuit-on la route quand on est « plus l’enfant de personne » ? Où trouver la force d’accomplir le « devoir de bonheur » si cher à sa maman quand seul le chagrin semble vouloir de lui ? On lui répète qu’il faut deux ans pour faire son deuil mais à quoi peut bien rimer ce genre de lieux communs ? Continuer la lecture

Toute une vie ou presque

Michèle VILET, 80 pages, Photographies de Jacques Vilet, Déjeuners sur l’herbe, 2018, 264 p., 20 €, ISBN : 9782930433677

En janvier 2016, j’ai eu quatre-vingts ans. Ce mois-là, j’ai décidé de raconter ma vie, année après année. Je l’ai fait mais sans cesser de me poser la question : pourquoi ? Pour qui ? Nous sommes en décembre 2017, mon récit est terminé.

Ainsi commence l’épais volume de Michèle Vilet, qu’elle a intitulé 80 pages. Elle va donc passer en revue les diverses composantes successives de sa vie. Raconter, commenter, critiquer, louer, regretter parfois, se réjouir presque toujours même aux moments un peu plus difficiles. C’est l’enthousiasme qui domine, qu’il s’exprime au moment subit et soit tout à fait contemporain des faits ou qu’il se manifeste en dessous ou après, comme on ombre les éléments d’un dessin pour leur donner du relief. Continuer la lecture

Conte et catharsis

Veronika MABARDI, Peau de louve, Images d’Alexandra Duprez, Esperluète, 2019, 56 p., 14 €, ISBN : 9782359841107

Quand l’art du récit se noue à la voix du conte, les mots se soulèvent pour évoquer le monde de ceux qui n’ont pas droit au chapitre. Les exilés, les êtres que traverse la fêlure, les animaux, les forêts. Après Pour ne plus jamais perdre, Les cerfs (couronné par le prix triennal de littérature de la Ville de Tournai), publiés tous deux aux éditions Esperluète, l’écrivain et comédienne Veronika Mabardi s’avance avec Peau de louve dans un récit en vers qui renoue avec la fiction vue comme parole magique, à effets performatifs. Le « il était une fois » placé en ouverture du récit (qui a été porté à la scène) pose d’emblée son royaume : un royaume à l’écart du système, des places distribuées et des lois du marché, un royaume où les excommuniés, les oubliés sont souverains. Continuer la lecture

Antoine Wauters. L’écriture et les paysages de l’enfance

Antoine WAUTERS, L’enfant des ravines, Maelström, coll. « Bookleg », 2019, 40 p., 3 €, ISBN : 978-2-87505-332-9

Dans l’œuvre d’Antoine Wauters, l’enfance s’avance comme un pays que l’on retrouve par l’écriture. Terreau magique, univers qu’on porte en soi, entre l’écho de sa perte et la musique de sa persistance, l’enfance en vient à se confondre avec la fiction. L’une et l’autre construisent un monde imaginaire, peuplé de doubles, de prolongements, d’avatars de soi. L’une et l’autre se tiennent à l’écart de la société, de ses lois, de sa logique, de ses contraintes. Éblouissant caillou textuel forgé par un frère du Petit Poucet, L’enfant des ravines (deuxième bookleg d’Antoine Wauters, après Debout sur la langue) déplie une jeunesse dans un village des Ardennes, un monde de jeux, d’odeurs, de sensations qui constitue le lieu mental, organique à partir duquel l’écriture surgit. « J’ai vécu jusqu’à mes dix-huit ans dans un petit village d’Ardenne où mon imagination se trouve, encore aujourd’hui. Que je le veuille ou non, tout ce que j’écris vient de là ». Continuer la lecture

Matriochka de Philippe Remy-Wilkin

Philippe REMY-WILKIN, Matriochka, Samsa, 2019, 60 p., 9 €, ISBN : 978-2-87593-209-9

Philippe Remy-Wilkin orne la signature de ses courriels et les notices bibliographiques le concernant de la mention « auteur littéraire » qu’il semble affectionner. Sans doute cette formulation embrasse-t-elle davantage la diversité éditoriale des écrits de celui qui est à la fois essayiste, critique littéraire, nouvelliste et romancier. Philologue de formation, Philippe Remy-Wilkin est passionné d’Histoire et nous a donné déjà une remarquable étude consacrée à Christophe Colomb, Christophe Colomb, Le découvreur et la découverte : mythes et réalités. On lit aussi régulièrement ses chroniques sur Karoo et Le Carnet et les Instants, de façon épisodique ses nouvelles dans la revue Marginales, et ses prises de position sur les réseaux sociaux.

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Mystique boréale

Françoise DELMEZ, Les nombreuses étendues ouvertes de la mer, Traverse, 2018, 82 p., 14 €, ISBN : 978-2-93078-329-1

Françoise Delmez mouille la plume comme l’ancre d’un bateau dans un été de la vie de Léon Losseau. L’étincelle est l’étonnement. Qu’est-ce que le petit avocat montois (il a peu plaidé), riche bourgeois et grand bibliophile — 100.000 livres ! –, est parti faire tout là-haut sur la carte, dans les eaux froides du cercle polaire ? Contemporain du fameux Paul Otlet qu’il invitait chez lui, tous deux étaient « sûrs que l’accès à la connaissance était un facteur de prospérité et de paix pour l’ensemble de l’humanité. » Tel est peut-être un premier aspect de son départ ? La connaissance ? Continuer la lecture

Fuck it all!

Patrick DECLERCK, New York Vertigo, Phébus, 2018, 128 p., 13 € / ePub : 8.99 €, ISBN : 978-2-7529-1144-5

Pour ceux qui ignorent qui est Patrick Declerck (enfin, quel écrivain il est : on ne s’aventurera pas ici – ni ailleurs en fait –  sur de plus audacieuses suppositions à propos de sa personne, déjà psychanalyste de surcroît et accoutumée, notamment dans ses livres, à en faire un tantinet état), on pose ici que l’individu a remporté le prix Rossel en 2012 pour Démons me turlupinant, publié chez Gallimard. Et comme on ne sait jamais, on mentionne aussi qu’il est également l’auteur de romans et d’essais aussi remarqués que remarquables, parmi lesquels Les naufragés, paru chez Plon en 2001, qui relate son expérience de travail (il a ouvert des consultations d’écoute) avec les clochards de Paris ou encore de Crâne (Gallimard, 2016), roman autobiographique sur l’opération qu’il a subie d’une tumeur au cerveau. Continuer la lecture

Quand le cœur vous en dit

Un coup de cœur du Carnet

Luc BABA, Chroniques d’une échappée belle, Maelström, 2018, 128 p., 14 €, ISBN : 978-2-87505-303-9

baba chronique d une echappee belleConteur volontiers porté sur la fiction un rien décalée, Luc Baba s’est mis cette fois au défi de parler de lui sans détours. Victime d’un accident cardiaque, il a mis à profit son immobilité forcée pour noircir des carnets de notes au fil des jours de son retour à la vie. Sur le ton et avec la légèreté bienvenue de la chronique, l’homme nous dit la rupture que l’incident marque dans sa vie bien remplie d’enseignant et d’artiste pluriel. Il narre la douleur qui l’a envahi, l’appel aux secours :

Brûler des feux. Ils vont brûler des feux pour sauver le mien. Ils soufflent sur les braises, ils prennent des nouvelles, calculent, oxygènent, m’appellent dès que je ferme les yeux. Ils vont essayer de rouler plus vite que le vent qui me traverse. 

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La biographie de la Maison du Peuple

Un coup de cœur du Carnet

Nicole MALINCONI, De fer et de verre. La Maison du Peuple de Victor Horta, Impressions nouvelles, 2017, 177 p., 16 €/ ePub : 9.99€, ISBN : 978-2-87449-543-4

malinconi de fer et de verrePour les Bruxellois branchés du vingt-et-unième siècle, la Maison du Peuple est un bar ouvert sur le Parvis Saint Gilles ; pour les aînés, un édifice du quartier de La Chapelle qu’ils ont peut-être fréquenté, une Maison rouge ; pour les amateurs et les férus d’architecture, un bâtiment public, chef-d’œuvre de l’Art nouveau, né du talent Victor Horta à la demande du Parti Ouvrier Belge à la fin du dix-neuvième siècle et l’exemple type de la brutalité des spéculations immobilières, de la mémoire défaillante des hommes et de l’inconséquente bruxellisation. Pour beaucoup, elle n’est pas même un souvenir. Continuer la lecture

Bruocsella invicta !

Christopher GÉRARD, Aux Armes de Bruxelles, Flâneries urbaines, Éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2017, 284 p., 21.90 €, 978-2363712035

gérardLe flâneur est au touriste ce que le gourmet est au gourmand ; le premier hume, zyeute, s’attarde, peaufine ses sensations et s’en laisse investir, savoure le basculement magique du temps devenant espace ; le second engloutit kilos et kilomètres, et bâfreur, et pressé, le voilà frappé d’agueusie à force de vouloir tout goûter, de cécité pour avoir trop vu. On peut bouffer, bien et beaucoup, à Bruxelles, mais attention, on ne peut pas bouffer Bruxelles. Cette ville de tous les excès, qui suinte la gueuze au bord des verres, la graisse des volcans de stoemp et les remembrances d’une Senne enfouie, est aussi celle de tous les raffinements, à qui saura (oui, « saura » et pas « pourra », n’en déplaise aux fransquillons à deux balleke) les débusquer. Continuer la lecture

En direct de l’Autistan

Un coup de coeur du Carnet

Laurent DEMOULIN, Robinson, Gallimard, 2016, 230 p., 19.50 €/ePub : 13.99 €   ISBN : 9782070179985

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Lui-même père d’un enfant autiste, Laurent Demoulin s’est assigné le défi de consigner les épisodes de la vie d’un homme avec son fils atteint de ce trouble, Robinson, et il nous livre un texte étonnant, ni roman, ni récit, ni témoignage, mais d’une force littéraire indéniable qui, transgressant les genres, nous offre une lecture insolite et intense. Continuer la lecture