Archives par étiquette : Récit

Conte et catharsis

Veronika MABARDI, Peau de louve, Images d’Alexandra Duprez, Esperluète, 2019, 56 p., 14 €, ISBN : 9782359841107

Quand l’art du récit se noue à la voix du conte, les mots se soulèvent pour évoquer le monde de ceux qui n’ont pas droit au chapitre. Les exilés, les êtres que traverse la fêlure, les animaux, les forêts. Après Pour ne plus jamais perdre, Les cerfs (couronné par le prix triennal de littérature de la Ville de Tournai), publiés tous deux aux éditions Esperluète, l’écrivain et comédienne Veronika Mabardi s’avance avec Peau de louve dans un récit en vers qui renoue avec la fiction vue comme parole magique, à effets performatifs. Le « il était une fois » placé en ouverture du récit (qui a été porté à la scène) pose d’emblée son royaume : un royaume à l’écart du système, des places distribuées et des lois du marché, un royaume où les excommuniés, les oubliés sont souverains. Continuer la lecture

Antoine Wauters. L’écriture et les paysages de l’enfance

Antoine WAUTERS, L’enfant des ravines, Maelström, coll. « Bookleg », 2019, 40 p., 3 €, ISBN : 978-2-87505-332-9

Dans l’œuvre d’Antoine Wauters, l’enfance s’avance comme un pays que l’on retrouve par l’écriture. Terreau magique, univers qu’on porte en soi, entre l’écho de sa perte et la musique de sa persistance, l’enfance en vient à se confondre avec la fiction. L’une et l’autre construisent un monde imaginaire, peuplé de doubles, de prolongements, d’avatars de soi. L’une et l’autre se tiennent à l’écart de la société, de ses lois, de sa logique, de ses contraintes. Éblouissant caillou textuel forgé par un frère du Petit Poucet, L’enfant des ravines (deuxième bookleg d’Antoine Wauters, après Debout sur la langue) déplie une jeunesse dans un village des Ardennes, un monde de jeux, d’odeurs, de sensations qui constitue le lieu mental, organique à partir duquel l’écriture surgit. « J’ai vécu jusqu’à mes dix-huit ans dans un petit village d’Ardenne où mon imagination se trouve, encore aujourd’hui. Que je le veuille ou non, tout ce que j’écris vient de là ». Continuer la lecture

Matriochka de Philippe Remy-Wilkin

Philippe REMY-WILKIN, Matriochka, Samsa, 2019, 60 p., 9 €, ISBN : 978-2-87593-209-9

Philippe Remy-Wilkin orne la signature de ses courriels et les notices bibliographiques le concernant de la mention « auteur littéraire » qu’il semble affectionner. Sans doute cette formulation embrasse-t-elle davantage la diversité éditoriale des écrits de celui qui est à la fois essayiste, critique littéraire, nouvelliste et romancier. Philologue de formation, Philippe Remy-Wilkin est passionné d’Histoire et nous a donné déjà une remarquable étude consacrée à Christophe Colomb, Christophe Colomb, Le découvreur et la découverte : mythes et réalités. On lit aussi régulièrement ses chroniques sur Karoo et Le Carnet et les Instants, de façon épisodique ses nouvelles dans la revue Marginales, et ses prises de position sur les réseaux sociaux.

Continuer la lecture

Mystique boréale

Françoise DELMEZ, Les nombreuses étendues ouvertes de la mer, Traverse, 2018, 82 p., 14 €, ISBN : 978-2-93078-329-1

Françoise Delmez mouille la plume comme l’ancre d’un bateau dans un été de la vie de Léon Losseau. L’étincelle est l’étonnement. Qu’est-ce que le petit avocat montois (il a peu plaidé), riche bourgeois et grand bibliophile — 100.000 livres ! –, est parti faire tout là-haut sur la carte, dans les eaux froides du cercle polaire ? Contemporain du fameux Paul Otlet qu’il invitait chez lui, tous deux étaient « sûrs que l’accès à la connaissance était un facteur de prospérité et de paix pour l’ensemble de l’humanité. » Tel est peut-être un premier aspect de son départ ? La connaissance ? Continuer la lecture

Fuck it all!

Patrick DECLERCK, New York Vertigo, Phébus, 2018, 128 p., 13 € / ePub : 8.99 €, ISBN : 978-2-7529-1144-5

Pour ceux qui ignorent qui est Patrick Declerck (enfin, quel écrivain il est : on ne s’aventurera pas ici – ni ailleurs en fait –  sur de plus audacieuses suppositions à propos de sa personne, déjà psychanalyste de surcroît et accoutumée, notamment dans ses livres, à en faire un tantinet état), on pose ici que l’individu a remporté le prix Rossel en 2012 pour Démons me turlupinant, publié chez Gallimard. Et comme on ne sait jamais, on mentionne aussi qu’il est également l’auteur de romans et d’essais aussi remarqués que remarquables, parmi lesquels Les naufragés, paru chez Plon en 2001, qui relate son expérience de travail (il a ouvert des consultations d’écoute) avec les clochards de Paris ou encore de Crâne (Gallimard, 2016), roman autobiographique sur l’opération qu’il a subie d’une tumeur au cerveau. Continuer la lecture

Quand le cœur vous en dit

Un coup de cœur du Carnet

Luc BABA, Chroniques d’une échappée belle, Maelström, 2018, 128 p., 14 €, ISBN : 978-2-87505-303-9

baba chronique d une echappee belleConteur volontiers porté sur la fiction un rien décalée, Luc Baba s’est mis cette fois au défi de parler de lui sans détours. Victime d’un accident cardiaque, il a mis à profit son immobilité forcée pour noircir des carnets de notes au fil des jours de son retour à la vie. Sur le ton et avec la légèreté bienvenue de la chronique, l’homme nous dit la rupture que l’incident marque dans sa vie bien remplie d’enseignant et d’artiste pluriel. Il narre la douleur qui l’a envahi, l’appel aux secours :

Brûler des feux. Ils vont brûler des feux pour sauver le mien. Ils soufflent sur les braises, ils prennent des nouvelles, calculent, oxygènent, m’appellent dès que je ferme les yeux. Ils vont essayer de rouler plus vite que le vent qui me traverse. 

Continuer la lecture

La biographie de la Maison du Peuple

Un coup de cœur du Carnet

Nicole MALINCONI, De fer et de verre. La Maison du Peuple de Victor Horta, Impressions nouvelles, 2017, 177 p., 16 €/ ePub : 9.99€, ISBN : 978-2-87449-543-4

malinconi de fer et de verrePour les Bruxellois branchés du vingt-et-unième siècle, la Maison du Peuple est un bar ouvert sur le Parvis Saint Gilles ; pour les aînés, un édifice du quartier de La Chapelle qu’ils ont peut-être fréquenté, une Maison rouge ; pour les amateurs et les férus d’architecture, un bâtiment public, chef-d’œuvre de l’Art nouveau, né du talent Victor Horta à la demande du Parti Ouvrier Belge à la fin du dix-neuvième siècle et l’exemple type de la brutalité des spéculations immobilières, de la mémoire défaillante des hommes et de l’inconséquente bruxellisation. Pour beaucoup, elle n’est pas même un souvenir. Continuer la lecture