Archives par étiquette : Jean Jauniaux

Au cœur de nos pénombres

Suzy COHEN, Identités plurielles, Bleu d’encre, 2022, 109 p., 14 €, ISBN : 978-2-930725-54-3

cohen identités pluriellesLa belle enseigne des éditions Bleu d’encre ne cesse d’enrichir son catalogue. Avec Identités plurielles de Suzy Cohen, le public peut découvrir le deuxième recueil de cette autrice qui est aussi artiste plasticienne (réalisant notamment de la peinture sur porcelaine, une technique qu’elle enseigne aussi). On se souviendra de Femmes entre Éros et… son premier ouvrage, un livre d’artiste paru aux éditions Traverse, dans la collection « AMBO ».

La couverture d’Identités plurielles est ornée d’une œuvre de la poète : une encre monochrome, représentant un arbre dont les racines se déploient à la surface d’un terreau de signes et lettres d’un alphabet inconnu. Continuer la lecture

Le spectre visible de l’être

Tatiana GERKENS, Incandescence, Bleu d’encre, 2022, 12 €, ISBN : 978-2-930725-53-6

gerkens incandescencesMa dernière cendre sera plus chaude que leurs vie… Ce premier exergue ouvre le recueil Incandescence de Tatiana Gerkens, que publie Bleu d’encre,  la belle maison d’édition de poésie et textes courts dont Claude Donnay a fait le prolongement de la revue éponyme qu’il créa en 1999. Presque un quart de siècle déjà d’une attention constante et attentive à la création poétique.

Balise annonçant, avant la traversée de la lecture, l’intensité des pages à venir, l’exergue est extrait des confessions de Marina Tsvetaïeva réunies sous le titre Vivre avec le feu, à partir des notes et carnets que la poétesse russe n’a jamais cessé d’écrire, malgré les pires conditions d’une existence tragique qu’achèvera un suicide. Continuer la lecture

L’enfance en poésie

Philippe COLMANT, Maison mère, Préface de Philippe Leuckx, Bleu d’encre, 2022, 60 p., 12 €, ISBN : 978-2-930725-50-52

colmant maison mereAuteur de romans policiers et de recueils de poésie, Philippe Colmant nous avait donné, au début de cette année, un recueil : Frères de mots. Il l’avait écrit à quatre mains en complicité avec Philippe Leuckx qui signe une préface sensible et lumineuse au dernier recueil de son désormais « frère de mots ». Ouvrir cette recension en évoquant la complicité créatrice de deux poètes est une manière délibérée de saluer, chez l’un et l’autre, cet entrelacement de l’écriture et de la lecture des œuvres. La préface est le premier partage d’un livre, la première lecture accordée à l’ouvrage, achevé certes, mais encore maladroit au commencement du chemin si escarpé de la publication, de la promotion, de la recherche de ce public dont on dit qu’il s’éloigne de plus en plus du livre. Continuer la lecture

Dans  « ma Belgique », il y a « ma belle » et « magique »… 

Grégoire POLET, Petit éloge de la Belgique, Folio-Gallimard, 2022,  115 p., 2 € / ePub : 1,99 €, ISBN : 978-2-07-288599-00
Grégoire POLET, Belgiques – 101 détails, Ker, coll. « Belgiques », 2022, 206 p., 12 € / ePub : 5,99 €, ISBN : 978-2-87586-328-7

polet petit eloge de la belgiqueGrégoire Polet consacre à la Belgique deux ouvrages parus simultanément : le premier à l’enseigne de Gallimard, le second dans la collection « Belgiquese.

Dans Petit éloge de la Belgique, l’éloignement du pays natal pendant plusieurs années a sans doute éclairé d’une lumière nostalgique certains textes. Les épisodes de l’enfance à la Mer du Nord nous valent des pages à la poésie subtile, d’une grâce semblable aux aquarelles de Rik Wouters. Polet y écrit les rêveries d’enfant avec « des mots-voiliers sur l’horizon de la mer ». Continuer la lecture

Les secrets de Félicien

Paul DE RE, Le chantoir du diable, Murmure des soirs, 2022, 140 p., 20 €, ISBN : 978-2-930657-88-2

de ré le chantoir du diableCréatrice  et directrice de la maison d’édition Murmure des soirs – dont on célébra il y a peu la première décennie –, Françoise Salmon publie le dernier roman en date d’un écrivain à la fois prolifique et multiple, Paul de Ré. Auteur et interprète de nombreuses chansons (de 1974 à 1986, le futur romancier publia pas moins de cinq 33 tours  dont on retrouve avec nostalgie quelques traces  sur l’internet), l’écrivain liégeois inscrit, après des premiers romans « régionalistes », tous les trois ans un nouveau roman au catalogue de Murmure des soirs : les deux volumes de La pierre au cœur (2013), Mademoiselle de ces gens-là (2016), Les secrets du bastidon bleu (2019). Continuer la lecture

Les petites cellules grises de Barberian…

Francis GROFF, Casse-tête à Cointe, Weyrich, coll. « Noir corbeau », 2022, 256 p., 19 € / ePub : 14,99 €, ISBN: 978-2-87489-665-1

groff casse tete a cointeVoici donc le cinquième opus que Francis Groff consacre aux enquêtes de Stanislas Barberian dans la collection « Noir corbeau ». Les éditions Weyrich avaient imaginé cette collection en 2019 et donné consigne à leurs auteurs (outre Groff, ils sont cinq jusqu’à présent : Christian Libens, le tandem Dupuis-Dumont, Christian Joosten et Ziska Larouge) de proposer aux lecteurs des romans policiers ayant pour décor la Belgique. La collection est placée sous l’expertise technique d’un commissaire divisionnaire en retraite, François Périlleux, ancien chef de la Crim’  à Liège…

Dès le premier volume signé Groff, Morts sur la Sambre, le lecteur assistait à la naissance d’un personnage appelé à devenir, si son auteur en avait le souffle, récurrent comme les Holmes (et son comparse narrateur Watson), Maigret, Adam Dalgliesh, Monsieur Wens , Hercule Poirot (et ses « petites cellules grises »), Miss Marple, Cordelia Gray, Mary Lester, Kay Scarpetta : ils appartiennent à nos souvenirs addictifs de lecteurs passionnés par ces crimes dont d’habiles machineries littéraires dévoilent les énigmes. Continuer la lecture

Les chimères d’un amour évanoui

Arnaud DELCORTE, Lente dérive de sa lumière, Arbre à paroles, 2022, 116 p., 14 €, ISBN : 9782874067150

delcorte lente derive de sa lumiereComme l’indique Éric Brogniet dans Lecture silencieuse (éditions de l’Académie), La poésie est un art de l’instantané et du transfert, elle nous invite sans cesse à recadrer notre rapport à la réalité, à réinventer notre relation au monde, à arpenter un écart définitif.

Cette vision de la poésie guidera utilement le lecteur du dernier recueil d’Arnaud Delcorte, dont le titre, poème en soi, Lente dérive de sa lumière, évoque d’emblée ce déplacement du regard, de la rêverie, de la pensée poétiques. Nathaniel Molamba, qui signe la préface de l’ouvrage, invite lui aussi à la lecture à la fois singulière et démultipliée : Plus que jamais il faut lire entre les lignes, et surtout regarder au travers. Continuer la lecture

Pour peindre le portrait d’une poète-oiseau…

Patrick DEVAUX et Martine ROUHART, Mouvances de plumes, Ill. de Catherine Berael, Préface de Anne-Marielle Wilwerth, Coudrier, 2022, 52 p., 16 €, ISBN 978-239052-032-0

devaux rouhart mouvances de plumesDans l’ « avant-lire » qui ouvre le recueil paru aux éditions Le Coudrier, Anne-Marielle Wilwerth cite opportunément Chateaubriand : Les poètes sont des oiseaux : tout bruit les fait chanter. Les (trop rares) illustrations de Catherine Berael nous donnent à voir de ces oiseaux quelques crayonnés, de rouge et de noir, composés dans ces attitudes qui sont familières et que certains poèmes évoquent.

Patrick Devaux et Martine Rouhart déposent dans ce volume allègre et heureux, feuille à feuille, des poèmes composés à quatre mains. Quatre mains enlacées, complices, solidaires de l’émotion poétiques : elles ne sont pas identifiées. Au lecteur de tenter le jeu d’attribuer à l’une ou à l’autre telle ou telle fulgurance, telle ou telle image verbale, telle ou telle évocation. Il lui faudra beaucoup de familiarité avec l’œuvre de l’un, Patrick Devaux et de l’autre, Martine Rouhart, pour redistribuer les cartes et signer d’un seul nom l’une ou l’autre de ces mouvances. On aimerait savoir comment les affinités complices  ont orchestré les papiers / aux regards / d’encre. Continuer la lecture

Il était une fois entre Ladispoli et Cerveteri…

Thilde BARBONI, Les enfants de Cinecittà, Academia, coll. « Évasion », 2022, 226 p., 20 € / ePub : 14,99 €, ISBN : 978-2-8061-0638-4

barboni les enfants de cinecitta

L’œuvre de Thilde Barboni a abordé avec bonheur différents genres littéraires : le roman, le théâtre, le scénario de bandes dessinées, le feuilleton radiophonique. La pratique de ces différents modes de narration a donné à la romancière un sens aigu de l’image, de l’espace du récit et de l’enchaînement fluide  des différentes séquences qui hypnotisent littéralement le lecteur jusqu’au dénouement.

On retrouve ces qualités dans ce dernier roman, dont une traduction italienne parut l’an dernier. Le récit, qui débute dans l’Italie de l’après-guerre, a trouvé sous la plume de la romancière cette singularité idéale que la fiction requiert lorsqu’elle est précisément située dans un lieu et une époque de l’Histoire. Pour Les enfants de Cinecittà, il s’agissait de situer les personnages et leur destinée dans ce quelque part dans la campagne italienne, entre Ladispoli et Cerveteri. Mais aussi, plus avant dans le récit, le livre raconte la découverte de la ville de Rome par Antonio, enfant, les travaux des champs, la vocation de cinéaste née au hasard  d’un tournage d’une équipe de Cinecittà, et le destin de celui qui « inventa » un genre cinématographique qu’un critique new-yorkais appela le « western-spaghetti » et qui fit date dans l’histoire du septième art. Continuer la lecture

Dans la juste blessure d’un poème

Philippe LEUCKXLe rouge-gorge , Henry, 2022, 8 €, 46 p., ISBN : 9782364692336

leuckx le rouge-gorgeOn sait de Philippe Leuckx cette sensibilité littéraire qui vaut à la communauté des lettres de nombreuses recensions qu’il consacre à ses confrères et consœurs, poètes comme lui, trouvant parfois (souvent) difficilement accès aux rayonnages des librairies, aux articles ou aux émissions et blogs littéraires. Membre de plusieurs sociétés littéraires, il est aussi un préfacier apprécié.

Son œuvre lui a valu plusieurs prix, dont le prix Emma Martin de poésie, le prix Robert Goffin, le prix Gauchez-Philippot et le prix Charles Plisnier. Continuer la lecture

Un jour de vents propices

Arnaud DELCORTE, Trouble, Unicité, 2021, 14 €, 86 p., ISBN : 978-2-37355-628-5

delcorte troubleLa poésie demande à être apprivoisée par le lecteur. Parfois, elle exige plusieurs lectures successives afin d’en retirer, comme aux passages des couleurs sur une pierre lithographique, des émotions, des lumières, des sentiments différents. Ils composent au terme de ces parcours, une sensation d’ensemble qui s’élabore dans l’esprit et le cœur. C’est à ce processus d’imprégnation par strates qu’invite le recueil d’Arnaud Delcorte. Une telle démarche se justifie d’autant plus que le livre puise à différentes sources. Il réunit des textes publiés initialement dans des revues. Ainsi « Chechnya » (Bleu d’Encre, 2020), « L’homme qui marche » (Do Kre I S, Vagues littéraires, 2017), et « Dans la clameur » (Legs, 2019). Ces textes alternent avec des compositions inédites, « Prières dans la nuit », « Soft Requiem », « La couronne », « Appel d’air », et « Memoriam Mediterranea ». Les illustrations de l’auteur, déclinaisons photographiques en noir et blanc – transformations fluides d’images qui en deviennent abstraites, dont l’une orne la couverture – rythment la découverte du recueil. Continuer la lecture

L’art de la fugue

Alfredo DIAZ PEREZ, Un fugueur précoce, Lettre volée, 2021, 62 p., 14 €, ISBN : 978-2-87317-583-2
Alfredo DIAZ PEREZ, Le sexe du paradis, Lettre volée, 2021, 90 p., 16 €, ISBN : 978-2-87317-584-9

diaz perez le fugueur precoceLa lettre volée publie simultanément deux livres d’Alfredo Diaz Perez, un court roman et un recueil de six nouvelles, réunissant sept récits attachants autant que déroutants.

Le narrateur du roman Un fugueur précoce parvient à reconstituer des souvenirs remontant à sa première « évasion » : la naissance et l’expulsion du corps de sa mère, une mère qu’il passera les premières années de sa vie à fuir. Avant même de marcher, le petit Witold fuguait ! Mêlant fantasme et obsession de la fuite, le narrateur se souvient des fugues qu’il fit accroché à une « planche de salut » dont une des première tentatives le mena jusqu’à la gare des marchandises de Molenbeek-Saint-Jean. Il avait quelques mois… On devine à lire cet épisode que le réalisme magique n’est pas loin. Les personnages, les lieux, les atmosphères et les situations de ces deux livres ont une intense puissance d’évocation visuelle. On voit littéralement, même si la situation est de l’ordre de la mémoire imaginaire et du mental, le bambin face à la porte fermée qu’il rêve de franchir coûte que coûte. « Dans ma tête, j’étais un évadé », commente le narrateur en se souvenant des ces moments dont on découvre qu’ils ont été racontés au bébé par sa mère : « Elle faisait de moi le dépositaire de ses secrets et de sa mémoire ». Continuer la lecture

Le Top 3 de Jean Jauniaux

Le Carnet et les Instants revisite l’année littéraire 2021 avec le Top 3 de ses chroniqueurs et chroniqueuses. La sélection de Jean Jauniaux. Continuer la lecture

Les étoiles ont de la chance

Jean JAUNIAUX, Julos Beaucarne. La poésie comme royaume, Lamiroy, coll. « L’article », 2021, 42 p., 4 € / ePub : 2 €, ISBN : 978-2-87595-516-6

jauniaux julos beaucarne la poesie comme royaumeJulos Beaucarne a pris son vélo pour l’arc-en-ciel et ses longs cheveux blancs font désormais au firmament, un filamenteux et élégant nuage. Le poète a inspiré et coloré plusieurs générations de son lumineux sourire. Le voici s’éparpillant pour toujours, disséminé à jamais dans autant de cœurs qu’il eut d’auditeurs, de lecteurs, de spectateurs. Auteur à la hauteur de Carême ou Prévert, il fit encore récemment sous la plume de Jean Jauniaux le sujet de la collection « L’article » aux Éditions Lamiroy. Continuer la lecture

Le roman d’un destin

Claude RAUCY, Les orages possibles, M.E.O., 2021, 146 p., 15 €, ISBN : 9782807002920

raucy les orages possibles

Certains livres nous donnent le bonheur de renouer avec le plaisir simple de la lecture d’une histoire. Le dernier roman en date de Claude Raucy appartient à cette catégorie, donnée par ces écrivains qui nous immergent littéralement dans la fiction. Coleridge évoquait cette nécessaire démarche sollicitée chez le lecteur de fiction : « la suspension volontaire de lincrédulité ». Avec le roman Les orages possibles, le lecteur renoue, au fil des 146 pages du récit, avec cette sensation. Continuer la lecture

Rendre grâce à la vie…

Un coup de cœur du Carnet

Nicolas CROUSSE, Retour en pays natal, Castor astral,2021, 192 p., 18 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 9791027802869

crousse retour en pays natalEn cette fin d’été paraît aux Éditions Le castor astral, le dernier roman de Nicolas Crousse, Retour en pays natal. Ce livre « hors-normes », à la fois récit littéraire et exploration initiatique, mène le lecteur  depuis l’enfance de l’auteur dans les années soixante jusqu’à nos jours. Et au-delà…. . L’auteur nous prévient : « ceci n’est pas un roman, pas un livre de nouvelles, pas non plus un recueil de poésies, pas davantage une autobiographie. » À ce jeu-là, de dire « ce qui n’est pas », Nicolas Crousse nous dévoile en réalité tout ce qui fait ce livre et qui nous a enchanté. Ne poursuit-il pas ici l’écriture de cet autoportrait poétique paru sur le site de son éditeur (Jacques Flament) et qu’il intitulait : Je rends grâce à la vie… ? Le récit se partage en trois scansions : « Réveille-toi mon enfance », « Souviens-toi ma vie », « Dors mon âme ». Le titre est issu d’un haïku du poète  Kobayashi Issa qui paraît en épigraphe : Dans chaque perle de rosée/tremble/mon pays natal. Continuer la lecture