Archives par étiquette : Véronique Bergen

Burroughs. Pour en finir avec les shits

Un coup de cœur du Carnet

Laurent DE SUTTER, Johnsons & Shits. Notes sur la pensée politique de William S. Burroughs, Léo Scheer, 2020, 96 p., 15 €, ISBN :  9782756113227

« Hé mec, vous tenez là un grand livre, un livre dément. Une bombe ». Voilà ce que William S. Burroughs s’exclamerait s’il éprouvait l’envie de quitter le monde des morts pour faire un tour dans le marécage du 21e siècle. À coup sûr, la qualité des substances psychotropes le décevrait mais l’essai de Laurent de Sutter Johnsons & Shits. Notes sur la pensée politique de William S. Burroughs qu’un dealer de Bruxelles lui fournirait en bonus l’exalterait. Si  Burroughs est connu et reconnu comme écrivain majeur de la Beat Generation (Le festin nu, Les garçons sauvages, La machine molle, Junky, Queer, Nova Express…), la vision du monde qu’il élabora dans ses essais et conférences n’a pas fait l’objet de nombreuses recherches. C’est au cœur des observations burroughsiennes sur le monde, sur la pensée, les techniques de contrôle que Laurent de Sutter nous plonge, nous dotant d’une arme conceptuelle fabuleuse pour penser et agir sur le présent. Continuer la lecture

L’éthique de Spinoza

Pierre ANSAY, Le cœur de Spinoza : vivre sans haine, Couleur livres, 2020, 320 p., 19 €, ISBN : 978-2-87003-902-1

Philosophe, auteur d’ouvrages sur Spinoza (Nos devenirs spinoziens, fraternels et anarchistes, Spinoza au ras de nos pâquerettes), sur Deleuze (36 outils conceptuels de Gilles Deleuze pour mieux comprendre le monde et agir en lui), co-auteur de Penser la ville avec R. Schoonbrodt, Pierre Ansay livre un essai qui, dépliant la question des affects, de la physique des passions, de la gouvernance de soi dans la philosophie de Spinoza, produit une lecture performative de l’auteur de L’Éthique. Que produit sur nous, lecteurs, le panthéisme spinoziste ? Quelle boîte à outils nous lègue-t-il afin de bien vivre avec nous-mêmes et les autres ? Comment fréquenter son œuvre nous permet-il de nous orienter dans la vie ? Continuer la lecture

Faisceau de lignes blanches

COLLECTIF, La ligne blanche, Arbre à paroles, coll. « iF », 2020,126 p., 14 €, ISBN : 978-2-8704-696-2

À l’invitation, à l’appel lancé par Antoine Wauters qui dirige la collection « iF » à L’Arbre à paroles, vingt-trois auteurs ont répondu : écrire sur ce que signifie pour eux la ligne blanche. Traversé par une crise, tenaillé par une pulsion qui se traduit en une décision — arrêter d’écrire —, Antoine Wauters voit dans la ligne blanche la manifestation du grand retrait, de l’effacement, une césure, un syndrome Bartleby. La pureté de la ligne blanche est telle qu’elle ne doit plus se traduire en mots. Le syntagme lancé aux contributeurs venus du monde du roman, de la bande dessinée, de la poésie, du journalisme s’apparente à un signifiant flottant que chaque auteur va interpréter, diffracter en récits ou en poèmes. Continuer la lecture

Spilliaert. Passer de l’autre côté des choses

Stéphane LAMBERT, Être moi, toujours plus fort. Les paysages intérieurs de Léon Spilliaert, Arléa, 2020, 128 p., 10 €, ISBN : 978-2-36308-223-7

Après Monet (L’adieu au paysage. Les nymphéas de Claude Monet, La Différence, Monet, impressions de l’étang, Arléa), Rothko (Mark Rothko, rêver de ne pas être, Arléa), Nicolas de Staël (Nicolas de Staël, le vertige et la foi, Arléa), Goya (Visions de Goya, l’éclat dans le désastre, Arléa, prix Malraux 2019), le dialogue que Stéphane Lambert noue avec la peinture se porte sur Léon Spilliaert. Proximité, sismographe de poète, affinités électives, démarche questionnante qui décloisonne l’œuvre et la vie et plonge à mains nues dans l’imaginaire des peintres : ce quatuor compose moins une méthode qu’un embrasement passionné. Dans Être moi, toujours plus fort. Les paysages intérieurs de Léon Spilliaert, Stéphane Lambert livre un récit à deux voix, celle du peintre Spilliaert, celle du narrateur-auteur.


Lire aussi : Histoires de vie, des rencontres risquées entre réel et imaginaire (C.I. 190)


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Thierry Debroux. La cathédrale et le Stryge

Thierry DEBROUX, Notre D(r)ame  (d’après Victor Hugo), Lansman, 2020, 56 p., 10 €, ISBN : 978-2-8071-0281-1

Metteur en scène, acteur, dramaturge, auteur d’une œuvre théâtrale importante et singulière (Le roi lune, Le chevalier d’Eon, Darwin, Robespierre, Les misérables, L’odyssée, Vampires, Kennedy pour ne citer qu’une petite partie de sa foisonnante création), Thierry Debroux publie aux éditions Lansman Notre D(r)ame, une pièce doublement inspirée, d’une part par Notre-Dame de Paris de Victor Hugo, d’autre part par l’incendie qui a ravagé la célèbre cathédrale le 16 avril 2019. Un autre drame planétaire, sanitaire, économique, politique et social lié au covid-19 a brisé net la vie de la pièce qui devait se jouer du 7 mars au 30 juin au Théâtre Tristan Bernard. En attendant de voir les comédiens sur les planches, nous jouissons du texte qui n’a pas brûlé, qui n’est pas coronaviré. Continuer la lecture

Sur Greta Thunberg et l’archéologie des épidémies

Laurent DE SUTTER, Lettre à Greta Thunberg. Pour en finir avec le XXème siècle, Seuil, coll. « Anthropocène », 2020, 96 p., 9,90€, ISBN : 978-2-02-145828-2

Laurent DE SUTTER, Changer le monde, Observatoire, coll. « Et après ?», #11, 2020, 38 p., ePub : 1.99 €, ISBN : 979-1-03-291581-3

Ô combien roboratifs en cette époque obtuse s’avèrent les deux derniers essais de Laurent de Sutter, Lettre à Greta Thunberg. Pour en finir avec le XXème siècle et Changer le monde.  

Sa percutante lettre à Greta Thunberg montre combien la jeune femme a réveillé nos consciences endormies, pointé notre déni, secoué notre inaction. Par son surgissement inattendu, insolite dans l’espace public, elle a introduit une nouvelle différence là où régnait une criminelle indifférence. Laurent de Sutter interroge la mobilisation planétaire sans précédent que Greta Thunberg a soulevée et la levée de boucliers qu’elle a suscitée de la part des écocidaires et des planqués, complices du système d’extermination du vivant. Elle a fait bouger les lignes en alertant sur l’urgence climatique, l’urgence à sauver les formes du vivant habitant cette Terre. Pour l’auteur, la force de ralliement, la singularité de son engagement  viennent de ce qu’elle a délaissé la connaissance (qui, laissant tout en place, est complice de la dévastation écologique) au profit du savoir (savoir-pratique au sens de praxis). Quelques salves bien décochées visent la culture d’hyperlettrés accrochés à leur trône, ceux-là mêmes qui ont conspué Greta Thunberg pour avoir transgressé les règles des discours acceptables, c’est-à-dire la police de la pensée. Or, elle est un hapax dans l’ordre discursif. On ajoutera que, souvent, les hyperlettrés sont, comme les sous-lettrés techniciens, des analphabètes de la vie. G. Thunberg se place sur le plan de la vie (mise à mort, malade, assassinée) et non sur celui des discours, de l’empire de la connaissance. Continuer la lecture

Pierre-Yves Soucy. Poésie des confins

Pierre-Yves SOUCY, D’un pas déviant, Fragments de l’attente, Lettre volée, 2020, 144 p., 19 €, ISBN : 9782873175443

Les rivages poétiques auxquels Pierre-Yves Soucy accoste dans son dernier recueil se singularisent par une géographie de l’attente et de la promesse. L’œuvre poétique qu’il construit ne cesse d’approfondir l’espace d’un verbe à venir au sens où Blanchot parlait du livre à venir. Le recueil D’un pas déviant. Fragments de l’attente met en abyme le pouvoir des mots, leur impouvoir aussi, dans une langue qui sécrète ses conditions de possibilité. Les territoires qu’il arpente sont ceux du verbe et de son avant (la partie « Ce qu’il y a toujours… avant les mots »), ceux du temps, d’un réel en suspens dont Pierre-Yves Soucy capte le double phénomène d’apparition et de dissipation. La langue est au diapason de cette phénoménologie du surgissement et du retrait, en proie au battement entre inscription et effacement. Continuer la lecture