Archives par étiquette : Véronique Bergen

Le roman-photo : traversée du genre

Jan BAETENS (Textes), Clémentine MÉLOIS (dessins et couleurs), Le roman-photo, Le Lombard, coll. « La petite bédéthèque des savoirs », 2018, 88 p., 10 € / ePub : 4.99 €, ISBN : 978-2-8036-3735-5

Publié dans la dynamique collection « La petite bédéthèque des savoirs » créée par David Vandermeulen, Le roman-photo de Jan Baetens (textes) et Caroline Mélois (dessins et couleurs) explore ce genre hybride, longtemps décrié, auquel Jan Baetens, poète, professeur en sémiotique et en études culturelles à l’Université catholique de Louvain, a donné ses lettres de noblesse. Pionnier des études sur ce genre narratif longtemps méprisé, assimilé à la presse de cœur bas de gamme, Jan Baetens nous fait voyager dans la genèse, les origines du genre. Faisant ainsi un sort aux idées reçues, aux a priori négatifs (proche de la bande dessinée, le roman-photo agencerait des photos stéréotypées à des textes basiques placés sous le signe d’une histoire à l’eau de rose), il retrace son apparition en Italie après la Deuxième Guerre mondiale avant qu’il n’émerge en France (avec le magazine Nous deux). Loin de se résumer à une paralittérature pour ménagères en mal de d’histoires d’amour, il offre une diversité qui fut longtemps méconnue. Étroitement associé au cinéma, le roman-photo baigne dans des origines nimbées de flou. Certains voient dans Cesare Zavattini (le scénariste, entre autres, du Voleur de bicyclette) l’inspirateur de ce genre polymorphe. Afin de le circonscrire, il importe de le définir en le différenciant de deux genres apparentés, le ciné-roman et le roman dessiné.  


Lire aussi : La petite bédéthèque des savoirs, un travail d’expert (C.I. n° 198)


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Fable sur l’après-catastrophe

Un coup de cœur du Carnet

Jean Claude BOLOGNE, L’âme du corbeau blanc, MaelstrÖm, 2019, 298 p., 18 €, ISBN : 978-2-87505-329-9

Avec L’âme du corbeau blanc, le romancier et essayiste Jean Claude Bologne livre une éblouissante fiction qui tient de la fable poétique, métaphysique et théologique sur fond d’un événement nommé la Grande Catastrophe. Sous la forme d’une communauté de survivants, l’auteur campe le temps de l’après-apocalypse : seuls les pensionnaires d’un orphelinat ont échappé à la dévastation des eaux amères qui ont recouvert la planète, tuant les hommes, la faune, la flore. Entourée d’un mur de diamant expansé (seule matière inattaquable par l’acidité de l’eau), la colonie d’enfants est dirigée par des adultes ayant fait table rase de tout ce qui relève de l’ancien monde. Ayant provoqué un anéantissement écologique planétaire, l’hubris, le prométhéisme, la folie de l’ancienne ère ont fait place à une communauté où les livres ont été bannis et où règne l’unique loi du Texte (transmis oralement et par des fresques). « Les derniers seront les premiers », les orphelins, les abandonnés sont les seuls rescapés de la fin du monde. Dans cette ébauche d’un nouvel Éden — un Éden, un paradis mâtiné de totalitarisme —, survient le meurtre qui défait la cohésion du groupe. Le doute corrode les esprits ; les repères, les transcendantaux du vrai et du faux, du bien et du mal vacillent.

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Le papillon et l’ogre

Corinne HOEX (texte), Marie BORALEVI (dessins), Et surtout j’étais blonde, Tétras Lyre, 2019, 64 p., 15 €, ISBN : 978-2-930685-39-7

Dans le recueil poétique superbement illustré par Marie Boralevi, Corinne Hoex cisèle en des textes aussi percutants que concis un univers trouble gravitant autour de l’enfance, de la condition féminine. Sous la forme de comptines acérées, elle nous plonge dans la loi de la prédation masculine, dans le ballet de la blondeur enfantine et de son saccage. Les exergues d’Annie Ernaux et de Caroline Lamarche donnent le ton de cette éducation/déséducation sentimentale que l’auteure de Ma robe n’est pas froissée, Le grand menu, Le ravissement des femmes déplie en six scansions allant de l’état de grâce à la mise à mort de la nymphette. L’échiquier de la séduction féminine et de la destruction ne ménage aucune issue : toujours déjà écrite, l’histoire distille son chemin de croix, ses bagatelles pour un massacre. Avec une économie d’écriture qui libère les feux de la cruauté, Corinne Hoex taille le récit d’une immolation. Blondeur et beauté ont pour destin de se voir jetées en pâture à l’appétit des mâles. La lolita de Nabokov croise l’ogre de la Petite Poucette. La petite pisseuse version Gainsbourg doit être rossée, brisée sur l’autel du Père. Continuer la lecture

Manifeste pour une pop’philosophie

Un coup de cœur du Carnet

Laurent DE SUTTERQu’est-ce que la pop’philosophie ?, PUF, 2019, 128 p., 7 € / ePub : 5.49 €, ISBN : 978-2-13-081634-8

Dans Qu’est-ce que la pop’philosophie ?, manifeste novateur, ambitieux, taillé dans la vitesse de la pensée, Laurent de Sutter fait un sort au grand partage entre choses dignes d’être interrogées et choses reléguées dans l’inintéressant. À ceux qui, ranimant l’interrogation socratique « Y a-t-il une Idée de la boue, du poil ? », tranchent par la négative, à ces excommunicateurs de réalités dotées d’une valeur ontologique et épistémologique moindre voire nulle, cet essai qui a la fulgurance d’une flèche oppose la pensée joyeuse d’une égalité absolue entre tout ce qui peut faire l’objet d’un branchement. Composition musicale en 25 fragments, assortie de dix thèses sur la pop’philosophie qui renversent les Dix commandements sous-tendant l’exercice ordinaire de la philosophie, l’ouvrage s’avance comme une machine de guerre prolongeant, incarnant le plan de la pop’philosophie que Deleuze appelait de ses vœux. Plus exactement, Deleuze, tout en l’ayant partiellement mis en œuvre, le situait comme un horizon à venir. Continuer la lecture

Les enjeux du libertinage

Michel BRIX, Libertinage des Lumières et guerre des sexes, Kimé, 2018, 338 p., 28 €, ISBN : 978-2-84174-905-8

Maître de recherches à l’université de Namur, membre de l’Académie royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique, spécialiste de la littérature française des XVIIIe et XIXe siècles, Michel Brix livre dans Libertinage des Lumières et guerre des sexes une étude décisive sur la littérature libertine du XVIIIe siècle. Traversant un vaste corpus de textes où, à côté des plus célèbres (les récits de Crébillon fils, Laclos, Sade…) figurent des perles que la postérité a négligées, il prend à rebrousse-poil la doxa dominante qui pose l’équation entre exercice du libertinage et émancipation du corset des règles religieuses et sociales. La cause semble entendue de nos jours : lié à la philosophie des Lumières, à sa « réhabilitation de la nature humaine », à sa contestation de la religion, le prodigieux essor de la littérature libertine aurait visé la libération des mœurs, le culte de la jouissance. L’idéal libertin serait celui de l’affranchissement des conventions morales pour les deux sexes. C’est cet éloge du paradigme libertin en tant qu’apologie de l’amour libre que Michel Brix met à mal en s’appuyant sur un retour aux textes : là où la critique a projeté sa grille de lecture, a gauchi l’esprit et la lettre des textes afin de faire du libertinage la nouvelle religion sans Dieu, l’auteur développe, textes à l’appui, une thèse inverse, celle du libertinage comme instrument d’une domination masculine. Continuer la lecture

Franca Doura et les territoires du désir

Franca DOURA, La boutique des fins heureuses, Academia, coll. « Livres libres », 2018, 130 p., 14 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 978-2-8061-0432-8

Si le titre du troisième roman de Franca Doura fait songer au recueil de nouvelles de Bruno Schulz, Les boutiques de cannelle, son récit construit l’espace de la lecture comme une boutique dans laquelle on pénètre, happé dans un climat de hasard, de fête foraine et de magie. Arpentage poétique des territoires de l’enfance, des paysages de l’amour, d’une recherche d’insolite, de rencontres fulgurantes, La boutique des fins heureuses s’ouvre sur une attraction d’une fête foraine, un spectacle intitulé Mémoire du monde. Sur la piste, un homme doué d’une mémoire prodigieuse répond sans faille aux questions les plus diverses du public. Les performances mnémoniques de l’artiste réveillent les souvenirs de la narratrice qui reconnaît un de ses amants, le « poète fou » Diogène qui, pour consommer leurs ébats, l’amenait dans des maisons closes. La réalité n’est jamais ce qu’elle est, elle se révèle sous son double. Les évidences se complexifient, la roue du hasard tourne. Si le prodige des chiffres ressemble à Diogène, il est en réalité son frère jumeau, Paco. Après avoir été l’amante du premier, la femme devient celle du second. Continuer la lecture

Tombeau pour Marilyn, l’icône aux semelles de vent

Éric BROGNIET, Bloody Mary. Road movie pour Marilyn Monroe, Illustrations de Thierry Wesel, Préface de Marie-Ange Bernard, Taillis Pré, 96 p., 14 €, ISBN : 978-2-87450-143-2

Entre chant des spasmes et arpentage des gouffres, la poésie d’Éric Brogniet voyage sur les terres du décalé et de l’insoumission. D’une souveraine beauté, le recueil poétique Bloody Mary traverse le mythe Marilyn Monroe afin de dévoiler la détresse, la fêlure de Norma Jean derrière l’icône planétaire de la Blonde. Jeux sur le combat entre le noir et le blanc, entre l’attrait des ténèbres et celui de la lumière, échos entre l’ogre intime et l’ogre hollywoodien… les scansions du chemin de croix de Marilyn ­­qu’Éric Brogniet décline — un chemin de croix qui n’exclut nullement le chemin de l’extase et de la soif de vivre — intriquent vitesse de la langue et tragédie antique. On songe à la lettre-poème que Pasolini a écrite en hommage à Marilyn, après sa mort en 1962, poème lu dans son film La Rabbia. Dans Bloody Mary, les mots ne mettent pas la blessure monroeienne à distance mais creusent l’enfance saccagée, la solitude, l’immense désarroi de Marilyn, en se tenant au plus près de leur trou noir. Il n’y aura pas de poétique de l’apaisement dès lors que celle-ci trahirait la toute irréconciliée, la toute chancelante dissimulée derrière l’éclat de sa beauté. Pas plus que le Dom Pérignon, les barbituriques, la ronde des amants ou le 7ème art n’ont permis à Marilyn de cicatriser, de se tenir dans l’être, l’écriture d’Éric Brogniet ne cherche à réparer l’irréparable ou à lisser les séismes. La mort rôde autour du berceau de Norma Jean, courtise Gladys, la mère folle, convoite Marilyn. Ce basso ostinato — basse contrainte de la présence de Thanatos — pulse le texte qui traque le fatum, ses tours de passe-passe, ses ruses.

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