Archives par étiquette : Taillis pré

Derrière l’impossible des mots

Jean-Marie CORBUSIER, L’air, pierre à pierre, Taillis Pré, 2018, 137 p., 16 €, ISBN : 978-2-87450-134-0

Au téléphone, Jean-Marie Corbusier me dit qu’il est perfectionniste et pessimiste. Quel paradoxe ! Vouloir atteindre le sommet et ne pas y croire… Pour justifier cette apparente contradiction, il ajoute que pour lui, le mot est un obstacle derrière lequel il existe un espace nouveau et plus grand : le bonheur. À l’exemple du boxeur qui trouve la victoire après le combat. Autre explication : il fait une différence majeure entre le poème et la poésie. Continuer la lecture

Arbres, poème et paix

Anne ROTHSCHILD, Nous avons tant voyagé, Taillis Pré, 2018, 95 p., 13 €, ISBN : 978-2-87450135-4

Parmi les pistons de la poésie, les pulsions priment. De mort comprises. En amont, elles se forment, se compriment en pépites dans le corps et de cette mine s’extrait un trésor de mots sélectionnés avec soin (sens, son, respiration) pour les exposer et transmettre… en aval, à bout de souffle, au moment de rejoindre l’océan, le néant. Continuer la lecture

La poésie commence là où finit le monde

Quentin VOLVERT, Ghettos, Frontispice d’Yves Namur, Taillis Pré, 2018, 88 p., 10 €, ISBN : 978-2-87450-131-9

volvert ghettosIl est certains artistes pour qui la poésie commence là où finit le monde, là où le réel se cabre. Le très jeune poète Quentin Volvert (né en 1997) appartient à cette confrérie. Dans une langue nerveuse privilégiant le grand écart entre les réalités, entre les sensations, il pose dans Ghettos un anti-ghetto textuel, une écriture qui flue comme une électricité des lointains. Par l’exploration des terres de l’enfance, de ce qui en réchappe, il traque les possibilités d’être au monde. La poésie tourne autour des vertiges (vertiges métaphysiques liés aux vertiges existentiels), autour de ce qui fait naufrage ; elle interroge le monde en ses charniers, une planète défigurée par le fracas des guerres. Aucun dolorisme ni carcan asphyxiant du politiquement correct dans ces cartographies de la vie individuelle et collective. Les mots cherchent l’issue que la réalité barre. Que faire ici-bas ? Comment et pourquoi se prêter au voyage alors que l’oscillation entre rester et partir rythme, pulse le texte intérieur ? Au hasard des rues de Bruxelles, aux abords de la Bourse, des cafés de la gare du Nord, des dieux surgissent, appelant à mettre le feu aux poudres, à soulever une autre nuit, une autre aurore dans le tissu des jours. Continuer la lecture

La lutte avec l’ange : entre épreuve et renaissance

Jacques DEMAUDE, L’épreuve et le baptême, Avec un frontispice de Jeanne-Marie Zele, Taillis Pré, 2018, 14 €, ISBN : 978-2-87450-132-6

demaude l epreuve et le baptemeDans la tradition juive, le mikvé est un bain rituel utilisé pour l’ablution, nécessaire aux rites de pureté. Le baptême chrétien y trouve sans doute son origine. Dans l’esprit de la Torah, l’immersion représente l’engloutissement dans l’eau d’un corps qui a été touché par l’impur. Ce rituel s’appuie sur une symbolique que Carl Gustav Jung et d’autres psychanalystes rapprochent de la vie intra-utérine, l’immersion évoquant tout à la fois la purification, la mort et une nouvelle naissance. Jacques Demaude, qui livre avec L’épreuve et le baptême une somme poétique importante, fait référence à la mort terrestre, à la fin de la vie d’un individu comme rite de passage vers une re-naissance : quoi d’étonnant pour le poète de Réveiller l’aurore, qui avait obtenu le Grand Prix de poésie Albert Mockel 2013. Continuer la lecture

S’ouvrir à l’essence de la vie

Philippe LEKEUCHE, Poème à l’impossible, Peintures de Jean Dalemans, Taillis pré, 2018, 74 p., 10 €, ISBN : 978-2-87450-125-8
lekeuche poeme a l impossible

Tu retournais le Bonheur
Le mettais à l’envers
Et tu voyais ce qu’il recouvre
Un gouffre caché
Ton cœur trembla
L’espérance fut brin d’herbe au fond du désert
Ne mourut point 

De ce Poème à l’impossible, grave et beau comme son titre, Philippe Lekeuche dit à mi-voix qu’il lui est venu, un jour de mai, le visitant sans qu’il s’y attendît, et est reparti, tout aussi mystérieusement, à la fin de l’automne, le laissant plus ouvert à « l’essence de la vie ». Écrivant comme sous sa dictée. Continuer la lecture

Les mondes sensibles de Béatrice Libert

Béatrice LIBERT, Ce qui vieillit sur la patience des fruits verts : anthologie, Choix et préface d’Yves Namur, Peintures de Francis Joiris, Taillis Pré, 2018, 180 p., 20 €, ISBN : 978-2-87450-129-6</span>

libert ce qui vieillit sur la patience des fruits vertsYves Namur a signé de nombreuses anthologies de qualité, seul ou en tandem avec la regrettée Liliane Wouters. Son catalogue du Taillis Pré atteste de ses goûts et de son jugement d’éditeur. Tout choix étant un parti-pris, il est inévitable que le travail d’éditeur ou d’anthologiste soit sujet à controverse : il en assume parfaitement le risque depuis le début des années 1980. Et il rend ici justice à un poète auquel les landerneaux littéraires successifs ont prêté, comme à beaucoup de femmes dans l’histoire des Lettres, une attention trop souvent superficielle. Béatrice Libert n’est pourtant pas une inconnue : pédagogue, animatrice d’ateliers d’écriture et de collections littéraires, dont l’une dédiée à la jeunesse, elle est sensible aux arts plastiques. En atteste dans la présente édition la mise en valeur d’un Francis Joiris, artiste liégeois tout à fait particulier dont l’univers fascinant est digne de l’Arte Povera. Cette sensibilité picturale est présente aussi dans la bibliographie du poète, où figurent nombre de livres avec des plasticiens contemporains, ainsi que dans son art poétique personnel, où la peinture est, soit thème inspirant, soit présente dans sa manière de voir le monde. Continuer la lecture

Le jeu de dominos de François Jacqmin

François JACQMIN, Le Domino gris. Poèmes en prose, Postface de Laurent Robert, Taillis Pré, 2017, 154 p., 18 €, ISBN : 978-2-87450-124-1

jacqmin le domino grisEnfant, nous jouions aux dominos, tout en nous travestissant sous un masque de tissu. Adolescent, nous tentions d’en saisir les combinaisons mathématiques, en rêvant d’un carnaval à Venise. Jeune adulte, nous écoutions en boucle une pièce pour clavecin de François Couperin, Les Folies françoises, qu’il avait dédiée aux dominos. Le domino chez Couperin, compositeur du XVIIIe siècle, ne désignait ni le jeu, ni le masque, mais bien tout un habit de bal masqué, surmonté d’un lourd capuchon. Dans ses variations musicales, Couperin avait associé une caractéristique humaine à chaque couleur de vêtement : le rouge sang pour l’ardeur, le noir pour le désespoir, le bleu pour la fidélité… et le gris pour la persévérance. Continuer la lecture