Archives par étiquette : Taillis pré

Le piéton du monde

Carl NORAC, Un verre d’eau glacée, Taillis Pré, 2021, 81 p., 14 €, ISBN : 978-2-87450-175-3  

norac un verre d eau glacéeRécompensé en 2018 par le grand prix Albert Mockel de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique pour l’ensemble de son œuvre poétique, Carl Norac est aujourd’hui gratifié du statut de poète national. Mais c’est avant tout en poète transfrontalier qu’il aiguise son regard à la recherche d’un émerveillement toujours renouvelé. Celui qu’il capte dans les yeux des enfants qu’il croise à travers le monde. Continuer la lecture

« Un poème doit être fatal »

COLLECTIF, Le regard éclairé. À propos de Philippe Jacottet, Reiner Kunze, Franz Moreau, Norge, Joseph Orban, Marcel Piqueray, Quasimodo et André Schmitz, t. II, Taillis pré, 2020, 166 p., 16 €, ISBN : 978-2-87450-161-6

collectif le regard éclairéLe 19 octobre 2019… Une date tout droit sortie du « monde d’avant », celui où il était encore loisible de se réunir devant une scène de concert ou un grand écran, à la tablée d’un restaurant ou, pourquoi pas, pour entendre parler de poésie. C’est ce qui se passait à Bruxelles, ce samedi-là, à l’occasion d’une des rencontres internationales organisées par le Journal des Poètes. Afin de « célébrer cette émotion appelée poésie », les participants y évoquaient tour à tour une figure, belge ou non, et par-delà des voix s’exprimant dans des registres très différents. Continuer la lecture

Au-delà de la Chine

Anne ROTHSCHILD, Au pays des osmanthus, Frontispice de Sylvie Wuarin, Taillis Pré, coll. « Essais et témoignages », 2020, 96 p., 14 €, ISBN : 978-2-87450-171-5

rotschild au pays des osmanthusLe nouveau livre d’Anne Rothschild relève d’un genre que, en notre époque de mondialisme instantané, on pouvait croire un peu oublié : le récit de voyage. Il relate le périple effectué dans le sud de la Chine en septembre 2018 par l’écrivaine-artiste et une amie, sans doute Sylvie Wuarin dont un beau dessin fait seuil au volume. On devine d’emblée le risque d’un tel projet, accru par l’ignorance de la langue locale et le recours à une interprète : « acclimater notre inconnaissance de l’Asie grâce à des langages connus » (R. Barthes, L’empire des signes). A. Rothschild y échappe-t-elle ? Un premier niveau du texte, le journal d’une touriste européenne, est nourri d’anecdotes, d’observations, d’échanges aimables mais sommaires avec les autochtones. Partout l’eau est présente : pluie, rivières, nuages, lacs, à quoi se conjuguent étroitement le monde végétal – rizières, bambous, lotus – et l’insistant motif de l’horizon montagneux. Un modèle familier assure la cohérence des notations : celui du « paysage », de la « vue » pittoresque. Proche de l’imagerie chinoise traditionnelle, le réseau des notations visuelles présente en effet un aspect quasi « pictorialiste », comme le genre photographique bien connu : « je marche dans des estampes / où passe parfois la figure d’un mandarin. » S’y entremêlent des touches olfactives et gustatives plus sensuelles : le parfum entêtant de l’osmanthus, celui du camphrier, les victuailles odorantes et colorées sur les étals des marchés, et surtout les repas aux subtiles combinaisons sucré-salé, aigre-doux, chaud-froid… Continuer la lecture

Plume et pinceau à l’unisson

Rose-Marie FRANÇOIS et Charles DELHAES, L’écho du regard, Tétras lyre, 2020, 76 p., 16 €, ISBN : 978-2-930685-53-3

francois delhaes l echo du regardDans un ouvrage de format carré pour accueillir l’impression très soignée des œuvres en portraits, paysages, cercles et carrés de Charles Delhaes, Rose-Marie François en enregistre L’écho du regard, sous la forme de poèmes attentifs et sensibles, exposés vison-visu, à savoir un poème par œuvre et double page. Chaque toile du peintre lui a inspiré quelques vers agissant comme le départ et la destination, l’aller et le retour : de multiples va-et-vient, de joyeuses connivences et collaborations nous dit l’introduction du livre et qui font autant de ponts invisibles entre l’image et le texte, entre le texte et l’image, entre les deux auteurs. Continuer la lecture

Un tonnerre d’encre…

Un coup de cœur du Carnet

Yvon VANDYCKE, Anamnèse !, préface de Philippe Mathy, postface de Lucienne Strivay. Taillis Pré, coll. « Ha ! », 2020, 191 p., ISBN : 978-2-87450-166-1

« L’art n’est pas une fenêtre en trompe-l’œil ouverte sur les paradis perdus ou à venir. L’art n’a pas de drapeau ni d’église, il n’est ni d’en haut ni d’en bas, ni de gauche ni de droite, et il n’a pas de juste milieu. L’art n’est pas une friandise, mais une méditation sur la vie. Une méditation joyeuse ou pathétique, ludique, lyrique ou drolatique. L’art est difficile, insoumis », écrit ce poète peu connu. La réédition d’Anamnèse et de deux recueils écrits entre 1960 et 1963, aujourd’hui introuvables : Dire pagaille et L’oplomachin, est particulièrement bienvenue. Un cahier de documents picturaux figure aussi dans cette édition. Si Vandycke est ignoré en tant que poète, il n’est pas inconnu comme peintre et dessinateur. Line Hubert lui avait en effet consacré une monographie : Rien qu’un peu de peinture véritable et véridique (Éditions Arts et Voyages, 1977). Continuer la lecture

Neutre, ou un « soleil sans ombre »

Jean-Marie CORBUSIER, De but en blanc, frontispice de Dominique Neuforge, Taillis Pré, 2020, 124 p., 14 €, ISBN : 978-2-87450-169-2

« Alors dans un frisson, s’ouvre l’espace derrière nous, seule confidence possible. »

De but en blanc, le dernier opus en date de Jean-Marie Corbusier, publié au Taillis Pré, laisse entrevoir un grand lecteur de la poésie d’André du Bouchet. De fait, celui-ci est explicitement cité à la page 78 du recueil, après Philippe Jaccottet et Yves Bonnefoy dans les pages précédentes. Sans doute issue de cette constellation poétique (rappelons que la revue L’éphémère a notamment lié Yves Bonnefoy et André du Bouchet à la fin des années 1960), la voix de Jean-Marie Corbusier se distingue toutefois par une poétique de la neutralité, très sensible. Entre l’aube et l’ombre, la parole de Corbusier tente de capter et de formuler les éclaircies : celles-ci semblent émaner d’un « feu pâle sa flamme tremblée ». Continuer la lecture

Auprès de mon chêne

Pierre SOMVILLE, Journal de la peste, Taillis pré, 2020, 74 p., 12 €, ISBN : 978-2-87450-167-8

C’est le mystère du mal (…) pour une fois les « politiques », dos au mur, osent enfin agir et faire leur devoir.

Journal de la peste, initié mi-mars 2020, est celui de la COVID-19 entrant sans fracas dans l’intimité de Pierre Somville, confiné entre son jardin et les informations des médias. Continuer la lecture

Yvon Givert. « Je bague des idées sauvages »

Yvon GIVERT, Urgent recoudre, Préface de Daniel Charneux, Taillis Pré, 2020, 142 p., 18 €, ISBN : 978-2-874509-158-6

Yvons Givert Urgent recoudre, éditions Taillis pré (couverture du livre)Dans ce recueil poétique inédit, publié à titre posthume, Yvon Givert (1926-2005) délivre une poésie élisant la concision, la fulgurance de la brièveté, des images, allant au plus nu, dans le refus de tout ornement, de tout lyrisme, de tout épanchement du vécu. Son secret ? Tailler les mots comme des silex, comme des couteaux — un mot qui revient souvent sous sa plume. Dans sa riche préface, Daniel Charneux convoque Marcel Moreau, lequel écrivait sidéralement à son frère « en Borinage » : « Vous êtes un vrai poète. Sans chichis, ni perruque, ni fond de teint. Là, nuitamment là, des mots avec juste ce qu’il faut de lumière, de couteaux, de musique pour entrer en nous comme un plaisir non émollient. Non mondain ». Continuer la lecture

Prise de rites

Un coup de cœur du Carnet

Jean Claude BOLOGNE, Rituaire, Taillis Pré, 2020, 15 €, ISBN : 978-2-87450-159-3

« […] car toi et moi, qui ne nous rencontrons que dans le geste de donner, que sommes-nous, quand le geste s’achève ? Rêve, et rêve de rêve. » ( « Kapala »)

Rituaire (paru aux éditions Le Taillis Pré) ne peut être que l’œuvre d’un amoureux des dictionnaires et des ouvrages historiques, d’un passionné des livres et du sacré, de leur mystère et de leur poésie. Ne témoignant ni d’une érudition écrasante ni d’une curiosité superficielle, ce recueil de Jean Claude Bologne s’inscrit en justesse dans la vaste bibliographie de l’auteur. Sans plus tergiverser, disons-le tout net : Rituaire est un régal. Continuer la lecture

Trois saignées

Un coup de cœur du Carnet

Harry SZPILMANN, Approches de la lumière, Taillis pré, 2019, 18 €, ISBN : 978-2-87450-155-5 ; Genèses et Magmas I, Cormier, 2019, 18 €, ISBN : 978-2-87598-020-5 ; Genèses et Magmas II, Cormier, 2019, 14 €, ISBN : 978-2-87598-021-2

« C’est mal connaître la poésie que de la taxer d’inutile. La poésie, par excellence, sert à localiser la Terre. » (GM II, p. 9)

Trois recueils sortis de presse simultanément, une rencontre du troisième type : Harry Spzilmann délivre ses Approches de la lumière (Le Taillis Pré) et deux volumes de Genèses et Magmas (Le Cormier), pour le plus grand bonheur des aficionados de la poésie szpilmannienne comme pour ceux qui la découvriront. Continuer la lecture

Face à face avec l’autre

Paul EMOND, Quarante-neuf têtes dans le miroir, Taillis pré, 2020, 170 p., 18 €, ISBN : 9782874501609

1. Paul Emond revient à la fiction narrative avec des moyens nouveaux et un pouvoir évocatoire plus aigu que jamais. On ne se remet pas si facilement de la lecture de ce monde en facettes, qu’il évoque comme une suite d’éclairs.

2. Son livre a l’apparence d’un recueil de quarante-neuf récits courts, variations sur l’autonomie de notre reflet dans la glace. Ces récits ne proposent pas une intrigue psychologique continue. Ce ne sont pas non plus des fables. L’essence d’une histoire complète y est chaque fois contenue, avec une grande force suggestive. Mais ils vont à l’essentiel, par flashes rapides, sans perdre de temps en faux événements extérieurs. Tout ce qui y est rapporté est fidèle à l’émotion des premières fois. Continuer la lecture

Convulsions du verbe

Otto GANZ, L’œuvre de convulsions, Taillis Pré, 2020, 84 p., 12 €, ISBN : 978-2-87450-154-8

Sous une diversité  d’expressions — poétique, romanesque, plasticienne —, l’œuvre d’Otto Ganz se confronte aux expériences-limites et s’adonne à la traversée des apparences. La radicalité de son geste se traduit dans le choix de la densité. Une densité atomique de la pensée et une densité intensive du verbe qui se tiennent au plus loin de la pesanteur et des conventions. Continuer la lecture

Cécile Miguel, artiste et poète hypnotique

Yves NAMUR, Cécile Miguel, une vie oubliée, Musée Marthe Donas et Le Taillis pré, 2019, 44 p., ISBN : 9-782874-50-1562

À Ittre, le Musée Marthe Donas consacre une exposition, du 23 novembre 2019 au 19 janvier 2020, à une figure de la peinture et de la poésie francophones belges, Cécile Miguel (Gilly, 1921 – Auvelais, 2001), épouse de l’écrivain André Miguel (Ransart, 1920 – Gembloux, 2008). À cette occasion, le Musée propose sur son site web un dossier pédagogique réalisé par Béatrice Libert à l’intention des enseignants et les éditions du Taillis pré publient, sous la plume d’Yves Namur et avec un avant-dire de Marcel Daloze, un catalogue très substantiel, richement illustré de reproductions, photos, manuscrits et lettres qui rend justice à cette créatrice aujourd’hui occultée : Cécile Miguel, une vie oubliée brosse le parcours existentiel de l’artiste, quittant avec son mari le Hainaut en 1947 pour le Midi de la France, où le couple, anticipant la vie bohème des beatnik, se liera d’amitié avec Jacques Prévert, René Char, Picasso et son épouse Françoise Gilot, Marcel Arland… Continuer la lecture

François Jacqmin. Se tenir face à l’impasse

François JACQMIN, Stèles, Préface d’Emeline Deroo et Loris Notturni, Taillis Pré, 2019, 136 p., 18 €, ISBN : 978-2-87450-149-4

Rédigé dans les années 1980, le recueil Stèles fait partie des textes inédits laissés par le poète François Jacqmin (1929-1992). L’auteur d’Être, du Domino gris, de L’œuvre du regard, du Poème exacerbé, du Livre de la neige creuse ici un questionnement poétique sous une forme aphoristique. Non point l’aphorisme comme condensateur d’une vérité mais comme épure au plus près de la matière de la vie. Il approfondit ce qui n’a cessé de le hanter : le battement de l’être et du néant, le rapport entre le donné et la logique, entre le réel et le verbe. Son aventure créatrice se soutient d’une tension entre la sphère de la pensée (philosophique, logique, calculante…) qui écrase le mystère et l’activité poétique qui laisse bruire ce qui est. La spéculation abstraite, les systèmes détruisent l’énigme du monde en l’arraisonnant par le concept. Se dessine la figure en creux d’un poète qui se veut le gardien de l’innommable, de l’ineffable. Les existants, les phénomènes excèdent la pensée que l’homme en prend. Continuer la lecture

Vincent Poth : la force de l’intranquillité

Vincent POTH, À l’abri de l’abîme, Préface de Philippe Lekeuche, Frontispice d’Yvon Goossens, Taillis Pré, 2019, 98 p., 12 €, ISBN : 978-2-87450-150-0

Que l’aventure poétique ne fasse qu’un avec un enjeu vital, une urgence existentielle, À l’abri de l’abîme, le premier recueil du jeune poète Vincent Poth en témoigne. La force inventive qui sourd de ces textes trempés dans la nécessité du vers provient tout à la fois de leur intranquillité native et de leur soif d’un Ailleurs. Questionnant l’advenue du poème, la matière des mots, À l’abri de l’abîme accorde sa descente dans les abysses au rythme du « vers à venir », au sens où Blanchot parlait du « livre à venir ». S’ouvrant sur une citation de Charles Péguy, deux parties composent le recueil, « Lettre à la mort » et « Transe canadienne ». Les noms des poètes et penseurs tutélaires — Baudelaire, Verlaine, Péguy, Nietzsche — creusent une poésie qui se tient face à la mort, aux puissances du Mal, aux déceptions de la chair, à la trouée de Dieu. Comme l’analyse Philippe Lekeuche dans sa préface, « le poème raconte sa genèse, son origine », son surgissement. Des motifs récurrents — la cendre, les anges, les démons… — convergent vers une possible définition du poète : Continuer la lecture

Que demander sinon l’intensité ?

Roland LADRIÈRE, Un refuge chez Vermeer précédé de Le détail pur dans l’indistinct, Taillis pré, 2019, 82 p., 14 €, ISBN : 978-2-87450-146-3

Que demander sinon l’intensité ?” Ces mots, rencontrés au détour des poèmes en prose de Roland Ladrière composant Un refuge chez Vermeer précédé de Le détail pur dans l’indistinct, pourraient être placés en exergue du recueil.

Impressions subtilement gravées, images incisives ou nuancées, éclairs de plénitude ou d’amertume dessinent une partition où la confidence ouvre sur le mystère. Continuer la lecture