Archives de catégorie : Romans et récits

C’est l’amour et l’humanité qu’on assassine

Coup de coeur du Carnet

Georges EEKHOUD, Escal-Vigor, Tusitala, coll. “Insomnies”, 2017, 188 p., 13 €, ISBN : 979-10-92159-11-0

eekhoudComme ils s’aimaient ces deux-là ! Tel qu’on s’aime dans les légendes et parfois dans la vraie vie : dans le bonheur, l’adversité et jusqu’à ce que mort s’ensuive. On aurait tant voulu que la folie et la haine des hommes et des femmes n’entraînent pas leur mise à terre et à mort. Mais Georges Eekhoud (1854-1927), ce brillant écrivain flamand de langue française, n’a pas transigé avec son projet romanesque, poétique et politique, n’a pas tourné en bluette la lutte contre les préjugés sectaires qu’il a entamée après le procès d’Oscar Wilde. À son époque (et encore aujourd’hui dans certains pays, et parfois (près de) chez nous) on pouvait se retrouver en geôle ou lynché par des hordes en furie quand on vivait hors la loi sexuelle commune. Aussi Escal-Vigor ne pouvait finir moins tragiquement. Dans ce roman, plus que deux hommes, c’est l’amour et l’humanité qu’on assassine. La violence de la scène finale n’a d’égal que le sublime de l’écriture pour la raconter. Continuer la lecture

Portrait intime d’un psychopathe meurtri

Martine ROLAND, C’est un secret entre nous, Memory, 2016, 199 p., 19 €, ISBN :  978-2-87413-264-3

roland

Les plus impitoyables meurtriers naissent-ils avec un goût prononcé pour le sordide inscrit dans leurs gènes, ou est-ce leur vécu qui les amène à commettre le pire ?

Dans son premier roman, intitulé  C’est un secret entre nous, Martine Roland nous fait vivre l’insupportable en nous plongeant dans l’esprit sombre et torturé d’Alban Soquet. Continuer la lecture

Aimer à l’infini

François HARRAY, Le Nouveau Messie, Traverse, 2017, 124 p., 13 €, ISBN : 978-2-93078-315-4

harrayLes éditions Traverse, en collaboration avec Couleurs Livre, viennent de publier un surprenant ouvrage, Le Nouveau Messie. Sur la couverture, une indication générique : « roman ». Cette indication générique n’est certainement pas incorrecte, mais elle n’est peut-être pas totalement juste. Disons, dans une première approximation, qu’elle permet de communiquer sur le genre général du livre : Le Nouveau Messie ne sera ni de la poésie, ni du théâtre. Continuer la lecture

La voix du blues assassinée

Michel LAUWERS, Douze mesures pour un meurtre, Murmure des Soirs, 422 p., 20€, ISBN : 978-2-930657-35-6

lauwersPour son troisième roman publié chez Murmure des Soirs, Douze mesures pour un meurtre, Michel Lauwers nous emmène à Hokum, petite ville de l’état du Mississippi, après la Deuxième Guerre mondiale. Descendu à l’unique hôtel, Alan Malox, employé d’une firme de disques de New York, s’écroule dans le fauteuil qu’il occupait au salon après avoir avalé son jus de citron quotidien, agrémenté d’une dose mortelle de cyanure. Pour Sol Chambers, le jeune shérif chargé de l’enquête, un meurtre dans sa juridiction est une occasion inespérée de démontrer ses qualités de fin limier. Continuer la lecture

Neel Doff, « cette créature enfantine »

Un coup de coeur du Carnet

Neel DOFF, Jours de famine et de détresse, postface d’Élisabeth Castadot, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2017, 210 p., 8.50 €, ISBN : 9782875681416

doffOn doit à Charles Péguy d’avoir été parmi les premiers à opérer un distinguo entre la pauvreté et la misère. Il expliquait ainsi dans L’Argent que si la première a tout d’un purgatoire qui peut, malgré sa dureté, s’avérer transitoire, la seconde s’apparente à un enfer au seuil duquel est commandé l’abandon de toute espérance de la part de ceux qu’elle frappe, ronge, avilit, tue. Les Jours de famine et de détresse dont Neel Doff égrènent le douloureux chapelet témoignent pleinement de cette expérience extrême, dans des pages dont le vérisme n’a rien à envier à d’autres classiques européens de l’écriture du dénuement, tel La Faim du Norvégien Knut Hamsun. Continuer la lecture

Ces jours où tout bascule…

Paul COLIZE, Zanzara, Fleuve Editions, coll. « Fleuve noir », 2017, 320 p., 19,50 €/ePub : 13.99 €, ISBN : 9782265099388

colize zanzaraJournaliste web au Soir, Frédéric – Fred – Peeters, 28 ans, est de ces types qui ont besoin de sensations fortes pour se sentir vivants… Borderline et hyperactif, il est l’image même de l’antihéros : vie nocturne trépidante, alcool, sexe, paris, défis aussi dangereux qu’absurdes forment son lot quotidien. Côté relations, le tableau n’est guère plus réjouissant. Entre Camille, sa petite amie mariée de laquelle il attend plus qu’elle ne veut bien lui donner, un père qui l’ignore totalement, et une mère tiraillée entre son dévouement pour l’un et son amour pour l’autre, Fred est tout ce qu’il y a de plus tourmenté. Puis en filigrane, un drame personnel, qu’on devine ancien, sans qu’on en soupçonne encore la noirceur, sans qu’on en perçoive les implications, révélé par bribes, tels des indices distillés ci et là dans le récit à mesure que l’on découvre l’existence de Greg et qu’on entrevoit un traumatisme. Continuer la lecture

Défense et illustration de la Langue première

Frédéric SAENEN, L’enfance unique, Neufchâteau, Weyrich, coll. « Plumes du Coq », 2017, 195 p., 14 €, ISBN : 9782874894169

saenen.pngJean-Pierre Verheggen a bien raison d’être enthousiaste à la lecture de ce « roman », L’enfance unique, dans sa Lettre-préface adressée à Frédéric Saenen.

Non, elle n’est pas raide morte, cette langue que Saenen qualifie haut et fort de première, le wallon. La défense qu’il en dresse est vaillante : une contre-argumentation forte et de première main à l’égard de ceux qui la méprisent ou l’ignorent ; et surtout toute une panoplie d’illustrations vigoureuses y pourvoient, qu’agrémente, pour notre plaisir à nous qui la comprenons encore, un glossaire plein d’humour. Continuer la lecture

Celui qui a(n)imait le monde

Un coup de coeur du Carnet

André-Joseph DUBOIS, Quand j’étais mort, Weyrich, coll. « Plumes du coq », 2017, 236 p., 15 €, ISBN : 9782874894152

dubois AJDepuis L’œil de la mouche (1983), André-Joseph Dubois prend un malin plaisir à observer le monde qui l’entoure et à nous le restituer avec le regard posé et amusé de l’étranger qui rendrait compte d’une expédition en terres lointaines. Après une pause de 30 ans, il nous est revenu en 2013, sans rien renier de sa verve. Nourri sans aucun doute de travaux tels que ceux de Pierre Bourdieu, dont La Distinction, critique sociale du jugement, paru en 1979, il met en scène des personnages qui cultivent le don de la distance critique envers les autres et eux-mêmes, dans une forme de mise en spectacle ludique du réel qui frise sans les atteindre le cynisme et la misanthropie mais qui génère une ironie  mêlée de truculence. Continuer la lecture