Archives de catégorie : Romans et récits

Écriture des lisières

Frédérique DOLPHIJN, Au bord du monde, Esperluète, 20119, 177 p., 18 €, ISBN : 9782359841176

Romancière, poète, cinéaste, metteuse en scène, Frédérique Dolphijn bâtit une œuvre attentive aux infra-voix, aux mouvements souterrains qui ouvrent sur d’autres mondes. La finesse subtile avec laquelle elle mène les dialogues de la très belle collection Orbe aux éditions de l’Esperluète (dialogues avec Isabelle Stengers, Anne Herbauts, Ève Bonfanti et Yves Hunstadt, Jaco Van Dormael, Colette Nys-Masure) compose la basse continue d’Au bord du monde, un roman explorant les non-dits, les lames désirantes de personnages pris dans la logique du songe. Continuer la lecture

Le temps de l’exil

Paul DE RÉ, Les secrets du bastidon bleu, Murmure des soirs, 2019, 316 p., 20 €, ISBN : 978-2-930657-53-0

C’est un bien beau livre que je viens de découvrir, Les secrets du bastidon bleu de Paul De Ré…

Revenons d’abord sur le trajet littéraire de l’auteur… Certains écrivains écrivent à propos du temps, de l’époque, ils se nourrissent des tensions, des torsions, de  la violence et du grain de la foi, d’autres écrivent sur l’espace, les lieux, les personnages qui habitent un univers marqué d’une profonde singularité. Paul De Ré s’est longtemps révélé un « écrivain du terroir », un auteur régionaliste, il le revendiquait, ses éditeurs également. Il a développé des récits, des romans qui offraient pour vertus principales de composer de subtiles relations entre l’espace et le temps d’un monde disparu. C’est comme si un musée se mettait en mouvement et rétablissait, le temps de la lecture, une mémoire fugitive. Cette mémoire participe de la mélancolie de la disparition et œuvre souvent dans le sens des nostalgies identitaires, localistes et rurales. Continuer la lecture

Il est minuit, Docteur Korvo !

Salvatore MINNI, Anamnèse, Slatkine & Cie, 2019, 281 p., 20 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 978-2-88944-116-7

Jack Lee a perdu femme et fille dans un accident, toute empathie pour le monde qui l’entoure. Ses semblables lui apparaissent hostiles ou indifférents, sa rage et sa frustration le poussent à rudoyer qui le frôle, l’interpelle. Son état mental se dégrade, ses délires sombrent beaucoup plus radicalement dans les ténèbres : faire payer sa distraction à sa psy, s’offrir une nouvelle vie familiale sans prendre en compte l’avis de l’élue. Continuer la lecture

Bruxelles, section criminelle

Anne-Cécile HUWART, Mourir la nuit, Onlit, 2019, 252 p., 18 € / ePub : 6 €, ISBN : 978-2-87560-114-8

S’il est un domaine de la vie que l’on connaît essentiellement par la fiction, c’est bien celui de la criminalité. On est nourri de romans policiers, de films noirs, criminels, de séries télévisées, téléchargées ou en flux diffusées, de Faites entrer l’accusé… On absorbe les gestes (la gesticulation parfois) des enquêteurs, les techniques scientifiques, les procédures judiciaires au point de finir par les croire vrais alors qu’ils ne sont que vraisemblables (et encore…), qu’ils sont nourris autant par leur propre mythologie que par la réalité du terrain. Davantage ? Qu’en sait-on vraiment ? Pour dépasser la fiction, Anne-Cécile Huwart, journaliste spécialisée dans les affaires judiciaires, la santé, l’enseignement, le social est allée observer au plus près l’instruction des crimes. Puis elle l’a racontée au plus juste, « de l’intérieur, sans voyeurisme, dans le respect de l’instruction et de la dignité des victimes et de leurs proches. » In fine, outre le fait qu’il n’y ait héroïsation ni de la police ni des criminels, le plus étonnant est le rapport au temps : rien ne va vite. Entre le moment où le meurtre est commis et l’énoncé du verdict, il se passe des années. Anne-Cécile Huwart a respecté cette temporalité lente. Elle a mené son travail minutieusement, au long cours. Son enquête a duré près de six ans. Un temps que permet le livre et que ne souffrent pas les médias et les réseaux sociaux. Continuer la lecture

Loi de la rue, rue de la loi

Michel CLAISE, Sans destination fixe, Genèse, 2019, 216 p., 21 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 9791094689592

Le phénomène du sans-abrisme est difficile à appréhender par la majorité de nos semblables qui peinent à imaginer comment une femme ou un homme peuvent en venir à connaître un niveau de précarité aussi aigu. Approcher cette réalité nécessite une prise de distance par rapport aux émotions que suscite par exemple la mendicité, que celles-ci soient guidées par le rejet agacé ou la compassion béate. Le mystère de la grande précarité a déjà intéressé nos auteurs : on songe ici par exemple à Je n’ai rien vu venir d’Eva Kavian ou Dix centimes de Xavier Deutsch. Patrick Declerck a même rédigé un volume de la collection « Terres humaines » (Les naufragés – Avec les clochards de Paris, Plon, 2001) dans lequel il aborde cette réalité au même titre qu’un anthropologue rendrait compte de son contact avec une population éloignée. Continuer la lecture

Sur les traces d’une mère fantôme

Michel TORREKENS, L’hirondelle des Andes, Zellige, coll. « Vents du Nord », 2019, 204 p., 20 €, ISBN : 978-2-914773-91-1

L’hirondelle des Andes.
Un titre poétique, qui fait rêver.
Un roman qui entrelace les beautés fulgurantes, paysages, villes, d’un périple à travers le Pérou, et les sentiments mêlés de la jeune voyageuse qui s’y est lancée comme on relève un défi. Continuer la lecture

Devenir ce qu’on est

Kenan GÖRGÜN, Le second disciple, Arènes, coll. « Equinox », 2019, 396 p., 20 € / ePub : 14.99 €, ISBN : 978-2-7112-0111-2

L’on sait que Kenan Görgün est un observateur fin et particulièrement bien documenté des phénomènes sociaux, entre autres en Belgique. Une société dont les marges et le risque que celles-ci font peser sur le vivre ensemble le questionne. 

Plusieurs de ses textes antérieurs ont ce que l’on pourrait nommer une valeur prospective. L’auteur extrapole à partir des situations sociales qu’il perçoit et il imagine une évolution vers un futur possible, non sans une inquiète lucidité. Le second disciple, son nouveau roman, est à nouveau un bel exemple de sa volonté de faire comprendre, par le biais d’une fiction efficacement menée, des phénomènes mal perçus, si pas franchement caricaturés. Continuer la lecture