Archives par étiquette : Michel Zumkir

Bruxelles, section criminelle

Anne-Cécile HUWART, Mourir la nuit, Onlit, 2019, 252 p., 18 € / ePub : 6 €, ISBN : 978-2-87560-114-8

S’il est un domaine de la vie que l’on connaît essentiellement par la fiction, c’est bien celui de la criminalité. On est nourri de romans policiers, de films noirs, criminels, de séries télévisées, téléchargées ou en flux diffusées, de Faites entrer l’accusé… On absorbe les gestes (la gesticulation parfois) des enquêteurs, les techniques scientifiques, les procédures judiciaires au point de finir par les croire vrais alors qu’ils ne sont que vraisemblables (et encore…), qu’ils sont nourris autant par leur propre mythologie que par la réalité du terrain. Davantage ? Qu’en sait-on vraiment ? Pour dépasser la fiction, Anne-Cécile Huwart, journaliste spécialisée dans les affaires judiciaires, la santé, l’enseignement, le social est allée observer au plus près l’instruction des crimes. Puis elle l’a racontée au plus juste, « de l’intérieur, sans voyeurisme, dans le respect de l’instruction et de la dignité des victimes et de leurs proches. » In fine, outre le fait qu’il n’y ait héroïsation ni de la police ni des criminels, le plus étonnant est le rapport au temps : rien ne va vite. Entre le moment où le meurtre est commis et l’énoncé du verdict, il se passe des années. Anne-Cécile Huwart a respecté cette temporalité lente. Elle a mené son travail minutieusement, au long cours. Son enquête a duré près de six ans. Un temps que permet le livre et que ne souffrent pas les médias et les réseaux sociaux. Continuer la lecture

Le livre de l’intranquillité

Nicole MALINCONI, Poids plumes, gommes de Kikie Crêvecœur, Esperluète, 2019, 80 p., 15 €, ISBN : 9782359841121

Qu’allait écrire Nicole Malinconi, après avoir donné voix à Theresa Stangl, la veuve de Franz Stangl, ex-commandant du camp d’extermination de Treblinka (Un grand amour, 2015) et entrepris sa première fresque historique (De fer et de verre. La Maison du Peuple de Victor Horta, 2017) ? Où son écriture allait-elle la mener ? Elle qui n’œuvre jamais dans la compétition, le calcul, le bruit et la fureur du temps présent n’a pas surenchéri ; elle est revenue à nu, sans documentation, au départ ; elle a retrouvé son fidèle regard, l’a ouvert sur l’alentour, le pas très loin ; elle est retournée vers ces vies minuscules à qui elle a toujours accordé une place de choix dans ses livres, vers les plus minuscules des minuscules, ces/ses oiseaux qu’elle aime tant. Ces oiseaux qui s’avèrent, aussi, une épreuve pour son écriture. Continuer la lecture

Dans l’antre de soi et du Duquesnoy

Laurent HERROU, Vie et mort du Duquesnoy, Autofiction, P.A.T., 2019, 11 €, ISBN :  978-2-930959-08-5

Bruxelles est la ville où Laurent Herrou, né à Quimper, ayant vécu à Nice, Paris, Villequiers (Cher) s’est installé au début de l’année 2017 et où il séjournait déjà sporadiquement depuis plusieurs années, notamment à l’occasion de résidences d’auteur (Passa Porta). C’est aussi la ville où, depuis 2009, il visitait l’antre du Duquesnoy, ce haut lieu du sexe gay aujourd’hui clos. Là, il jouissait du désir des hommes, du sien aussi. Là, il apprenait à mieux se connaître, à affirmer (consolider ?) son identité que l’on a connue plus hésitante dans Laura, sa première autofiction (« J’ai pensé : je suis poilu. Je suis un homme »), à exalter son narcissisme (« J’ai pensé que j’étais beau, à poil, mes cheveux longs qui tranchaient avec le look des autres »). Continuer la lecture

Combien et comment suis-je ?

Charly DELWART, Databiographie, Flammarion, 2019, 342 p., 19 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 978-2-08-147971-5

Adolescent, Charly Delwart avait pris l’habitude de faire des référendums auprès de ses amis pour l’aider à résoudre les questions existentielles dont il trouvait difficilement les réponses, comme savoir s’il devait quitter ou non sa petite amie, quelles études il allait suivre… « Ça s’est poursuivi jusqu’à mes vingt-huit ans. Dix années personnellement collectives ». La démarche de Databiographie est même et autre. Pour répondre à toutes les questions qu’il se pose – et elles sont nombreuses, ces questions ; « J’ai question à tout », dit-il – sur son identité, sa personnalité, son individualité, il a décidé de se servir de données (datas) collectives ou personnelles, d’en faire des graphiques et de les illustrer par des commentaires, des souvenirs, des réflexions, des histoires communes – des faits divers. Continuer la lecture

Une institution pour toujours en cours d’institution

Un coup de cœur du Carnet

Jacques DUBOIS, L’institution de la littérature, préface de Jean-Pierre Bertrand, postface de Jacques Dubois, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2019, 320 p. 9,5 €, ISBN : 978-2-87568-417-2

Jacques Dubois a eu une carrière riche, cohérente et multiple[1]. L’enseignement universitaire (d’assistant en Moyen Âge à professeur émérite), la littérature (Simenon, Proust, Stendhal…) et la sociologie (proche de Pierre Bourdieu) en sont les socles fondateurs et nourriciers. Des socles à l’origine et à l’appui de L’institution de la littérature, paru initialement en 1978 et qui reparaît, augmenté d’une préface et d’une postface, dans la collection Espace Nord qu’il a  contribué à créer et qu’il a lui-même dirigée plusieurs années durant. Continuer la lecture

Tu m’aimes combien ?

François DE SMET, Éros capital, Les lois du marché amoureux, Flammarion, coll. « Climats », 2019, 400 p., 21 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 9782081422698

On voudrait y croire encore, on voudrait y croire toujours que : l’amour est le plus beau, le plus pur des sentiments, la divine idylle peut nous apporter le bonheur, nous emporter loin de la vie laborieuse, dispendieuse. On voudrait et puis des écrivains, des intellectuels brisent nos rêves. Ils nous font perdre espoir. Mais peut-être que sans espoir – ce qui ne signifie pas le désespoir – peut-on affronter la réalité au mieux, dans toutes ses dimensions. C’est ce que semble dire le philosophe François De Smet à la fin d’Éros capital, que ce que nous venons de lire « ne nous emprisonne dans aucun déterminisme ». On ajoutera : peut-être qu’il nous en libère. Mais que venons-nous de lire ?

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En compagnie de Marguerite Yourcenar

Achmy HALLEY, Marguerite Yourcenar, Portrait intime, Préface Amélie Nothomb, Flammarion, 2018, 208 p., 29,9 € / ePub : 20,99 €, ISBN : 9782081423626

Marguerite Yourcenar fait partie de ces écrivain.e.s dont le compagnonnage est un enrichissement permanent pour le lecteur. À ses côtés, on aime partager une forme de proximité et approfondir la science de l’humanité. Découvrir une vie différente, faite à la fois de retraite, d’écriture, de (re-)lecture, de culture, une vie imprégnée d’un monde qu’elle a beaucoup parcouru. Une vie d’invention de soi. Pour mieux la connaître, elle qui disait ne pas aimer parler d’elle et ne le faire que dans ses livres, « et encore en prenant ces distances que sont les personnages du roman ou le langage impersonnel de l’essai »[1], il y a bien sûr l’abondante correspondance formant un quasi journal, des biographies dont les plus fameuses sont celles de Josyane Savigneau et de Michèle Goslar. On peut maintenant ajouter le portrait signé par Achmy Halley, qui met sa connaissance érudite de la vie, des archives et de l’œuvre de Marguerite Yourcenar au service d’un livre richement illustré de photographies.

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