Archives de catégorie : Divers

Le Jardin des délices

HELL’O, Elle est où la fête ? Waar is da feestje ? Where’s the party at ?, CFC, 2022, 10 p., 12 €, ISBN : 978-2-87572-078-8

hell'o elle est la fete couvC’est à une curieuse fête que nous invitent Antoine Detaille et Jérôme Meynen, le duo d’artistes qui se cache derrière Hell’O. Un peu comme si les personnages étranges des Songes drolatiques de Pantagruel se retrouvaient pris dans la transe collective qui toucha Strasbourg en 1518.

Elle est où la fête ? est un livre-objet, un leporello, qui se déplie dans les mains du lecteur comme le ferait un accordéon. Il est un condensé de l’univers du duo : personnages étranges, êtres hybrides et végétation luxuriante sont entourés de guirlandes et d’un fond sonore qui ne peut être que festif, le tout débordant de couleurs. Continuer la lecture

La vieille dame qui murmurait à l’oreille des marginalisés

Un coup de cœur du Carnet

Yves NAMUR, Nadine VANWELKENHUYZEN, Hélène CARRERE D’ENCAUSSE, David BONGARD, Danielle BAJOMEE, Jean Claude BOLOGNE et S.A.R. Laurent DE BELGIQUE, Centenaire de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, 1920-2020, Textes des discours prononcés lors de la séance solennelle du 16 octobre 2021, Académie royale de langue et de littérature françaises, 2022, 81 p., 10 €, ISBN : 978-2-8032-0065-8

centenaire de l'academie royale de langue et de litterature francaises de belgiqueQu’appréhende-t-on face à des textes prononcés lors d’une cérémonie commémorative ? Du pesant, de l’obséquieux et du byzantin. Or… L’objet-livre, déjà, prédispose en faveur des contenus. Mise en abyme ? Une belle mise en page mais un format réduit, un cahier photographique en guise de témoignage mais une sobriété à mille coudées du livre d’art, etc. Quant aux textes… Passées quelques formules de politesse, ils sont fluides et justes, teintés de second degré et d’empathie. Ils se complètent surtout harmonieusement pour nous offrir une vision synthétique de ce qu’est, de ce qu’a été, de ce que devrait être à l’avenir l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. Continuer la lecture

La rafle du 12 juin 1943 au pensionnat Gatti de Gamond

Un coup de cœur du Carnet

Frédéric DAMBREVILLE, Les disparus de Gatti de Gamond, Préface de Daniel Weyssow, CFC Éditions, 2022, 790 p., 28 €, ISBN : 978-2-87572-075-7

dambreville les disparus de gatti de gamondC’est sans doute son œil de peintre et de graveur qui, détectant une inscription sur la cheminée du salon, a le premier pressenti la lourde histoire du nouveau lieu qu’il occupe rue Fauchille à Bruxelles. À partir d’un détail visuel qui l’interpelle, Frédéric Dambreville reconstitue pas à pas, durant dix années, la tragédie qui a frappé cet immeuble qui abrita l’Institut Gatti de Gamond. Tirant un fil d’Ariane mémoriel, il délivre au fil d’enquêtes, de témoignages, d’études d’archives le récit de la rafle d’enfants juifs et de leurs logeurs qui eut lieu le 12 juin 1943. Du plus ténu, du microscopique, d’une trace muette, l’auteur dégage la tragédie d’une scène macroscopique, lève le voile sur un pan de la résistance en Belgique et interroge un épisode bouleversant de la Shoah. Continuer la lecture

« É-cri-se »

Collectif (Dorian ASTOR, Geneviève DAMAS, Jean-Philippe DOMECQ, Lola GRUBER, Christine GUINARD, Véronique JACOB, Guillaume POIX, Françoise SPIESS, Héléna VILLOVITCH, Jean-Luc VINCENT, Antia WEBER), La chambre d’écho. Impromptu autour du lien qu’entretiennent littérature et crise, Introduction de Nicolas Mathieu, Éditions du Croquant, 2021, 12 €, ISBN : 9782365123402

collectif la chambre d echoEn l’année 2020, que chacun retiendra certainement comme l’année du covid-19 et des confinements successifs, une poignée d’autrices et d’auteurs se sont réunis, par Zoom, pour débattre sur le lien entre « crise » et « littérature », dans le cadre du prix du deuxième roman Alain Spiess. Un livre au titre audacieux, puisqu’il matérialise à la fois les conditions techniques de ce temps d’échanges et les résonances entre les divers participants, en a émergé : La chambre d’écho. Composé sous l’impulsion de Françoise Spiess (autrice, plasticienne et fondatrice du prix Alain Spiess) et assorti d’une introduction de Nicolas Mathieu (écrivain), ce livre se veut la trace de ce moment d’interrogation partagée, « à travers réflexions, poésies, fictions ». Continuer la lecture

Ultimation du présent

André DOMS, Anachroniques, Herbe qui tremble, 2021, 146 p., 18 €, ISBN : 978-2-491462-22-2

doms anachroniquesAnachroniques est le deuxième volet d’un diptyque, cette fois consacré au temps lorsque le premier, sorti un an plus tôt, fut spatial : Topiques pour le monde actuel. Alors, en vue de cette deuxième recension, je me suis rendu chez l’auteur à Wépion. C’était fin janvier et André Doms m’a d’emblée conduit dans son jardin pour me montrer, fier et ravi, son hamamélis en fleur ; ce qui n’arrive qu’une fois l’an en plein hiver. Ses fleurs sont autant de petits feux végétaux jaunes dont les pétales explosent en traits d’oursin depuis un noyau de velours bordeaux. Continuer la lecture

Horizon(s)

Marie COSNAY et Victoire DE CHANGY (autrices), François GODIN (peintre), Matthieu LITT (photographe), Paysages possibles (impossibles), Le Comptoir, 2021, 48 p.

paysages possibles impossiblesDes rues malodorantes et des boutiques qui éclosent à chaque saison, des passerelles prétentieuses et des pavés déchaussés, un fleuve trop boueux et pourtant scintillant, des projets vaguement citoyens, tellement de rafistolages sociaux ; une aspiration au mieux, parfois, un contentement, souvent. Des gens, surtout : faune friquée aux terrasses, déclassée sur les seuils, désœuvrée aux arrêts, colorée un peu partout. Chaleur du dedans, quant-à-soi bravache, simplicité désarmante : Liège, aux mille accents. Cité ardente, mais étouffante, brinquebalante, lassante, attachante. Ville qui s’empêtre et se démène. Irrite, attendrit, ragaillardit. Terre de poésie(s), tout en parallèles et en intersections. Et c’est là qu’il y a vingt ans, s’est naturellement enraciné « Le Comptoir », structure œuvrant avec entrain pour la promotion des petites maisons d’édition et de leurs artistes, et soutenant « les démarches éditoriales sauvages, les fanzines et les livres auto-édités avec un désir d’exigence et le goût du travail bien fait ». Un incontournable pour les entichés de sentiers littéraires moins battus et les curieux en recherche d’affinités électives. « De toutes les rencontres, chacune est la préférée », écrirait à ce propos Victoire de Changy… Continuer la lecture

Portraits de l’écrivaine en personnages

Marianne ROSENSTIEHL, Phénomène. Portraits d’Amélie Nothomb, Gründ, 2021, 188 p., 24,95 €, ISBN : 978-2-324-02962-2

rosenstiehl phenomene portraits d amelie nothombParu aux éditions Gründ sous le titre Phénomène, un beau-livre présente le travail de Marianne Rosenstiehl sur Amélie Nothomb. Quatre-vingts portraits photographiques sont ainsi rassemblés, assortis d’interviews accordées par l’écrivaine à l’émission À voix nue de France Culture.

Actes de colloques, livres d’entretiens, monographies, abécédaire, parodies… les livres sur Amélie Nothomb sont désormais presque aussi nombreux que ceux écrits par la pourtant prolifique romancière. Phénomène explore un pan important de la présence publique et médiatique, voire de l’œuvre, de l’écrivaine : les photos. Depuis 2003 et Antéchrista, la couverture de chacun de ses romans est en effet invariablement ornée d’un portrait en pleine page, tandis que ses interviews dans la presse sont toujours agrémentées d’images artistiquement mises en scène. Au fil des années, Amélie Nothomb a collaboré avec de grands noms de la photographie. On pense par exemple à Jean-Baptiste Mondino, Sarah Moon ou encore Pierre et Gilles. Et, donc, Marianne Rosenstiehl. Continuer la lecture

Ego ergo sum ?

Éric ALLARD, Grande vie et petite mort du poète fourbe, Cactus Inébranlable, 2021, 70 p., 10 €, ISBN : 978-2-39049-054-8

allard grande vie et petite mort du poete fourbeÉric Allard est une figure discrète mais importante du microcosme littéraire belge : on lui doit une œuvre décalée, dédiée à la forme courte (nouvelles, aphorismes, poésies), au clin d’œil, au doute, au grincement, mais, tout autant, l’animation d’une plateforme littéraire collective, Les belles phrases, offrant une alternative indépendante de haut niveau à la médiation classique mais aussi aux blogs (trop) personnels. 

Côté création, les précédentes publications de l’auteur étaient des réussites : La maison des animaux, une fiction enjouée chez Lamiroy en 2020, et Les écrivains nuisent gravement à la littérature, déjà au Cactus Inébranlable, en 2017. Grande vie et petite mort du poète fourbe, on peut le deviner dès le titre, prolonge la séquence ouverte avec ce dernier opuscule et va venir titiller les travers du milieu littéraire. Un liminaire décapant le confirme : Continuer la lecture

Écrit avec soin

Carl VANWELDE, Carnets buissonniers, Weyrich, 2021, 20 € / ePub : 14,99 €, ISBN : 9782874896446

vanwelde carnets buissonniersCarl Vanwelde est médecin et écrivain. Outre des poèmes, il rédige depuis une quinzaine d’années des chroniques qui paraissent dans Le journal du médecin et qui sont rassemblées dans le présent recueil. Dans son court prologue, l’auteur prévient le lecteur qui chercherait quelque prolongation des séries télévisées urgentistes trépidantes que les pages que l’on apprête à tourner sont « significatives de la transformation que le contact des autres apporte ». Contacts : celui du regard qui embrasse un intérieur lors d’une visite à domicile, pour se centrer ensuite sur le visage, celui de l’écoute des mots entendus, puis de l’examen des corps avec l’oreille, avec les doigts. Continuer la lecture

Rodenbach chroniqueur

Georges RODENBACH, 100 articles, Textes sélectionnés, présentés et annotés par Joël Goffin, Samsa, coll. « Les évadés de l’oubli », 2021, 232 p., 24 €, ISBN : 9782875933522

goffin rodenbach 100 articlesDans son avant-propos, Joël Goffin décape les poncifs véhiculés par l’histoire de la littérature qui a enfermé l’œuvre de Georges Rodenbach dans l’image d’un écrivain mélancolique, hanté par la splendeur passée de la ville de Bruges. À côté de l’auteur de Bruges-la-Morte qui inspira Sueurs froides de Hitchcock, en marge du poète symboliste, ami de Mallarmé, de Rodin, du jeune Proust, 100 articles nous fait découvrir la plume acérée, inspirée et caustique d’un chroniqueur parisien de la Belle Époque. Continuer la lecture

Herbes à brouter

Patrick HENIN-MIRIS, Zadigacités, Cactus inébranlable, 2021,80 p., 10 €, ISBN : 978-2-39049-050-0 ; André STAS, Tout est relatif (et tondu), Cactus inébranlable, 2021,  80 p., 10 €, ISBN : 978-2-39049-047-0 ; Paul LAMBDA, Le désespoir, avec modération, Cactus inébranlable, 2021, 98 p., 8 €, ISBN : 978-2-39049-0149-4

henin miris zadigacitesLes Zadigacités de Patrick Henin-Miris font évidemment référence à Zadig, le conte philosophique, orientaliste et néanmoins satirique, de Voltaire. Lui-même l’avait qualifié, par fausse modestie ludique, de « couillonneries », bien qu’à partir de nombreuses situations exotiques, Zadig incarne la vraie sagesse et la justice face aux questions et aux errements de son siècle.

Chez Henin-Miris, ces questions se multiplient à travers des textes courts, des petits scenarios en somme, inventifs, sagaces, poétiques et très contemporains, qui dépassent rarement 15 lignes. « C’est agréable de faire court, lit-on en marge. C’est un peu secouer la tête, le porte-plume, et constater que des dizaines, des centaines de petites histoires, de petites pensées s’éparpillent tout autour  (…) toutes recouvrant un monde à explorer, à rêver, à imaginer, à préserver». Sans oublier un humour omniprésent dans cette pluie d’étoiles dont l’ironie pensive et les paradoxes aventureux pourraient s’apparenter aux énigmes aléatoires de Magritte et forcer la pensée à « s’égarer » sur de nouveaux sentiers étranges à battre… Rappelons au passage que si le style est bien différent de celui du surréaliste lessinois, avec ses noirs fuligineux qu’il signe Miris (un des pseudonymes de cet artiste discret, par ailleurs maître en aphoristique, conteur et féru d’animations théâtrales), une récente exposition-spectacle l’a vu populariser un de ses aphorismes d’une percutante et subtile simplicité : « L’être s’est fait avoir ». Continuer la lecture

Pensée-écriture et invention de mondes. Dialogues aviens

Vinciane DESPRET, Fabriquer des mondes habitables, dialogue avec Frédérique Dolphijn, Esperluète, coll. « Orbe », 2021, 144 p., 12 €, ISBN : 9782359841466

dolphijn vinciane despretSeptième titre de la très belle collection « Orbe », Fabriquer des mondes habitables descend à pas de loup et de colombe dans la forge de l’écriture de la philosophe et éthologue Vinciane Despret, de la mise en récit et en pensée de questions à l’interface de la philosophie et de l’éthologie. Adoptant le principe heuristique de la collection — celui d’un piochage dans un massif de mots choisis par Frédérique Dolphijn —, le dialogue emprunte des chemins qui ressaisissent l’articulation entre espace du livre, traduction/accueil des animaux et des morts, proposition de mondes. Continuer la lecture

Maeterlinck : « N’oublions pas que nous sommes faits de la même substance que les étoiles »

Ainsi parlait Maeterlinck, Dits et maximes choisis et présentés par Yves NAMUR, Arfuyen, 2021, 176 p., 14 €, ISBN : 9782845903159

namur ainsi parlait maeterlinckDans la collection « Ainsi parlait » d’Arfuyen, après des volumes consacrés à Etty Hillesum, Pascal, Proust, Valéry…, le poète, écrivain, secrétaire perpétuel de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique Yves Namur consacre un volume à Maurice Maeterlinck. Le choix de 447 maximes, la puissante présentation « Maeterlinck et ses miroirs » offrent une traversée sous l’angle de la complexité de l’œuvre du seul auteur belge couronné par le Prix Nobel de littérature (1911). Le mystère, l’insondable, le silence que Maeterlinck (1862-1949) interroge dans son œuvre aux multiples facettes (poésie, théâtre, essais, ouvrages d’entomologiste) forment la source de son écriture et de son être-au-monde. Continuer la lecture

Pratique et théorie du ciné-roman-photo

Jan BAETENS, Une fille comme toi, Jean Boîte Éditions, 2020, 48 p., 20 €, ISBN: 978-2-36568-032-5

baetens une fille comme toiEn découvrant Une fille comme toi, on a songé aux Demoiselles d’A de Yak Rivais (1979), ce roman centon exclusivement constitué de phrases tirées d’autres romans – quelque sept cents citations piochées chez plus de quatre cents auteurs et patiemment assemblées pour former un récit cohérent. Continuer la lecture

De Chamfort à Vermot

Gaëtan FAUCER, Le hasard arrive toujours à l’improviste, Cactus inébranlable, coll. « Les p’tits cactus », 2021, 72 p., 10 €, ISBN : 978-2-39049-044-9

faucer le hasard arrive toujours a l'improvisteL’aphorisme est un passe-partout utile à nombre d’écrivains pour pratiquer une forme de provocation (voire de subversion) sous divers déguisements. Il peut se mettre au service d’une idée forte, avec éventuellement une exagération propre à asseoir une réputation et à susciter la controverse. Au service aussi de la facétie par des tours de passe-passe sur le langage et sur les jeux de mots de tout poil, signifiants ou non. Au service aussi du culte hautement salubre de l’absurde. Son empire s’étend donc des jugements altiers de Chamfort au ludisme populaire de l’almanach Vermot, en passant par les apories existentielles de G.C. Lichtenberg ou Pierre Dac. (En ce qui concerne Vermot, au-delà du mépris bonhomme dont il est la cible, rappelons quand même qu’il ne manque pas de beaux esprits pour prétendre que les plus mauvais jeux de mots sont aussi les meilleurs). Cela pour dire que le champ d’action de Gaëtan Faucer dans son opus de poche, opportunément titré Le hasard arrive toujours à l’improviste, titille toute la gamme du genre. Continuer la lecture

« Je suis Aurélie […] je suis complotiste » ou Le nouveau bordel

Aurélie William LEVAUX, Les nouveaux ordres, Monte-en-l’air, 2021, 112 p., 14,90 €, ISBN : 979-1092775389

levaux les nouveaux ordresRecueil de textes et de dessins qui tient tant du journal de bord que du pamphlet, le nouveau titre d’Aurélie William Levaux est éminemment politique. Les Nouveaux ordres est une critique toute personnelle de la gestion de la pandémie par les états belges et français principalement, il est aussi et surtout une réflexion sur la (privation de) liberté et sur notre rapport aux élites dirigeantes. Continuer la lecture