Archives par étiquette : nouvelles

Anamorphoses et mémoires confuses

Françoise PIRART, Tout est sous contrôle !, MEO, 2022, 164 p., 16 € / ePub : 9,99 €, ISBN : 978-2-8070-0329-3

pirart tout est sous contrôleD’emblée le titre – Tout est sous contrôle ! – du dernier recueil de nouvelles de Françoise Pirart nous donne le ton de l’ironie et de la duplicité qu’elle décortique délicatement dans vingt histoires où truculence, mystère et intimes dévoilements se resserrent dans un style où  jubilation et mélancolie vont ambedui.

François Pirart a déjà publié nombre de romans et de nouvelles et s’occupe par ailleurs de suivis autobiographiques qui lui donnent certainement de nombreuses matières dans le domaine de l’intime, de la famille et des épisodes de la vie de nos contemporains. Son talent fait de ce recueil une rhapsodie drôle et généreuse… Continuer la lecture

L’archipel des fragments

Jean-Philippe CONVERT, Tout reste à voir, Cactus inébranlable, 2022, 92 p., 15 €, ISBN: 978-2-39049-059-3

convert tout reste à voirPublié au Cactus inébranlable, Tout reste à voir de Jean-Philippe Convert suit, dix ans après, Le livre des employés (Éléments de langage).  Dans la même veine, en plus affiné encore…

Par ailleurs, l’auteur multiplie les interventions plastiques, les installations et performances. Il vit à Bruxelles. Son travail et sa recherche sont principalement orientés autour des questions liées au rapport entre texte et image, autour d’une sémiologie active du récit et des interfaces de la narration au temps “sacré” des algorithmes. Il a aussi collaboré à de nombreuses revues et à un  livre collectif et bilingue  proposant une lecture multiple et aiguë de l’œuvre de la poétesse et artiste belge Sophie Podolski (1953-1974). Continuer la lecture

« Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous »

Régine VANDAMME & cie, Et si les animaux nous rendaient moins bêtes, Renaissance du Livre, coll. « Histoires vraies », 2022, 208 p., 20 € / ePub : 9,99 €, ISBN : 9782507057374

vandamme et si les animaux nous rendaient moins betesEn 2019, Régine Vandamme fait la douloureuse expérience de perdre, dans la même semaine, deux animaux de compagnie, sa chatte et sa chienne. Face à ce vide cruel, des questions intimes l’assaillent : que faire de leur dépouille ? comment surmonter leur absence ? quel quotidien recréer sans elles ? comment soulager la peine, immense ? D’autres pensées plus générales éclosent en parallèle, concernant la relation de l’être humain et de l’animal. Pour permettre une mise en perspective, un élargissement des horizons et une meilleure compréhension de leur coexistence, Vandamme émet un appel à histoires, collecte de nombreux récits et les rassemble dans Et si les animaux nous rendaient moins bêtes ? Continuer la lecture

Écrit fait néant

Carino BUCCIARELLI, Petites fables destinées au néant. Cent dix-sept romans-fleuves, Traverse, 2022, 143 p., 16 €, ISBN : 978-2-93078-340-6

bucciarelli petites fables destinees au neantCarino Bucciarelli est un écrivain qui chemine hors des sentiers battus. Métallurgiste, puis enseignant dans une école qualifiante industrielle, il est aussi poète, romancier et nouvelliste. Ses travaux de plume lui ont valu une reconnaissance dans le monde des lettres, dont notamment le prix Lucien Malpertuis, de notre Académie royale de langue et de littérature française, qui lui a été décerné en 2020 pour l’ensemble de son œuvre poétique. Continuer la lecture

Ces petits riens

Étienne VERHASSELT, Après l’éternité. Postcombustion, Le Tripode, 2022, 160 p., 18 €, ISBN : 9782370553232

verhasselt après l'éternitéLe moi d’après, le monde d’après, la vie d’après, dans ce troisième recueil de textes d’Étienne Verhasselt (avançons « textes » plutôt que « nouvelles », car, cette fois encore, l’écrivain se donne toutes les libertés de forme – du poème de cinq vers à la narration de cinq pages, grand maximum), tout semble basculer dans l’après – même l’éternité, si on en croit le titre. Et cela commence dès la première nouvelle, et cela durera jusqu’à la dernière (« Vêpres »), où des nuages envahissent le paysage, l’imitent et le remplacent. Le calme serait enfin atteint. Alors qu’avant, jamais la sérénité n’était trouvée – tout n’était que trouble et abîme. On espérait le rien, on ne l’atteignait pas. Ni la paix. Car, paradoxalement, toujours les mots qui disent et écrivent empêchent de n’exister pas. Écrire rien, c’est écrire encore. Écrire est mélancolique. C’est construire « une chapelle ruinée où adorer la souveraine chute ». Continuer la lecture

Vienne la nuit sonne l’heure / Les jours s’en vont je demeure

Michel LAMBERT, Le ciel me regardait, Le beau jardin, Coll. « Sentinelles », 2022, 144 p., 14 € / ePub : 4,99 €, ISBN : 9782359700558

lambert le ciel me regardaitDes êtres se croisent ou se rencontrent. Les narrateurs de ces dix nouvelles retrouvent de vieux copains, d’anciennes connaissances ou amantes, suivent des inconnus dans la rue, abordent des femmes dans un bar, exhortés par les fantômes du passé, revoient peut-être un être cher pour la dernière fois… Se sont-ils vraiment connus ? Ne se fourvoient-ils pas ? La solitude s’est le plus souvent immiscée dans leur vie : histoires d’amour terminées ou avortées, enfants devenus grands, souvenirs heureux en perdition ou souvenirs malheureux que l’on avait essayé d’oublier mais qui « surgissent tel un épouvantail et vous sautent à la gorge ». Ces hommes aimeraient que quelqu’un leur pose une main réconfortante sur l’épaule, leur dise dans le creux de l’oreille « Je suis là », et que, contrairement à l’homme qui prononce ces mots dans la nouvelle du même nom, ces personnes rassurantes ne s’évaporent pas dans la ville. Continuer la lecture

Quand nous parlons des livres

Nicolas RASSON, L’ivresse de l’écrit vaincu, Cactus inébranlable, 2022, 120 p., 17 €, ISBN : 978-2-39049-057-9

rasson l ivresse de l esprit vaincuEn une centaine de pages et une vingtaine de nouvelles brèves, dont le livre et la lecture sont le fil continu, nous nous glissons dans des échanges entre lecteurs dans des contextes et situations diverses. À commencer par celui d’un cercle de lecture qui commente sans pitié un premier roman policier écrit par une « amie » sous pseudo dont le visage se décompose devant ses comparses. Puis voici les aventures de la très catholique famille Dumas, rassemblée devant la croix pour une lecture édificatrice quotidienne d’un passage de la Bible, ce « livre des livres » sans surprise. Quoique … Entre adultes, les parents Dumas lancent un blog de lectures avec la famille élargie qui tourne au pugilat lorsqu’il s’agit de définir la bonne et vraie littérature. Ailleurs, le père offre à son fils un livre qu’il a adoré à son âge et il lui demande ce qu’il en a pensé. Continuer la lecture

« Entrer dans une ombre »

Ludovic DROUET, Derrière l’hôtel & autres récits, L’L éditions, coll. « Déambulations chercheuses », 2021, 138 p., 7 €, ISBN : 9782960153347

drouet derriere l hotelÀ celles et ceux qui vibrent d’expérimental, le livre Derrière l’hôtel & autres récits est pour vous. L’L éditions, surgeon de la structure culturelle L’L Ι chercher autrement en arts vivants, propose des livres – lentement et soigneusement publiés – plongeant leurs racines dans le travail d’exploration(s) mené par des chercheur·e·s ayant bénéficié d’une résidence à L’L. On sait à quel point ces moments suspendus, retirés et concentrés s’imposent comme essentiels dans un processus de création ; on apprend qu’au sein du vivier bruxellois ils sont offerts en tant qu’espaces-temps dédiés à « une recherche sans obligation de résultat », sans concrétisation scénique à la clef. L’enjeu ne se niche pas dans un aboutissement, mais bien dans la quête. Incommensurable. Continuer la lecture

Trajectoire d’un électron libre

Luc DELLISSE, Une vie d’éclairs, Herbe qui tremble, coll. « D’autre part », 2022, 108 p., 14 €, ISBN : 9782491462253

dellisse une vie d eclairsUn professeur de scénario devrait-il mener une vie parfaitement romanesque ? Par ailleurs, le personnage de son livre devrait-il faire preuve d’un pragmatisme soigné et d’une ironie rigoureuse ? Enfin, faudrait-il que le personnage et le professeur se confondent, assujettissant le récit à un état d’oscillation chronique entre faux et usage de faux ? Que le lecteur zélé se laisse prendre à ce jeu troublant et le livre, le personnage, le professeur le conduiront comme un seul homme au gré d’un roman à deux-cent-vingt volte-face. Continuer la lecture

Au nom du père… et de toute la famille

Un coup de cœur du Carnet

Luc LEENS, Le père que tu n’auras pas, Quadrature, 2022, 129 p., 16 €, ISBN : 978-2-931080-20-7

leens le pere que tu n'auras pasPère absent, père décédé, père légitime, père naturel, père inconnu, « père » comme titre religieux, père maltraitant, père aimant, père dont on s’éloigne… figures paternelles… patriarcat aussi. Et puis les femmes ! Les épouses, les mères, les grands-mères, les filles, les amours passionnées, contrariées, secrètes ou affichées. Et leurs suites… Parce que si chacune des douze nouvelles a un rapport plus ou moins évident avec la thématique paternelle annoncée dans le titre, c’est toujours le lien qui est au centre de l’histoire. Les liens du sang, avec un père retrouvé ou découvert, avec une grand-mère rencontrée ou une mère révélée sous un jour nouveau. Les rapports amoureux, de jeunesse, éphémères mais à l’empreinte indélébile, dans la tête et plus si affinités ; ou au long cours, « jusqu’à ce que la mort nous sépare ». Les relations amicales capables de changer une vie ou d’adoucir la douleur. Toutes ces connexions entre hommes, entre femmes, entre hommes et femmes, qui déterminent la place de chacun dans la société, et participent à son identité, toujours fruit d’un parcours unique et personnel. Continuer la lecture

La joie est dans la langue

Antoine WAUTERS, Le musée des contradictions, Editions du sous-sol, 2022, 112 p., 16 €/ ePub : 11,99 €, ISBN : 9782364686335

wauters le musee des contradictionsOn le sait depuis (presque) toujours, on l’a saisi dès ses débuts, déjà dans un livre comme Césarine de nuit, la voie écrite d’Antoine Wauters serait la voix humaine. Une voix qui transcende les personnages – elle les révèle, les manifeste, les découvre, les déborde. Les ex-ternalise. Ainsi que l’écrivain nous le confiait lors d’un entretien pour la revue Vacarme (2019) : « Il est très difficile pour moi de parler de personnages parce que je ne peux le faire sans penser d’abord à leur voix, à leur langue. Ils ne tiennent que de cette façon. Le personnage principal de l’histoire, c’est l’écriture, la langue ». Continuer la lecture

Riche art de la nouvelle mit l’air en mots

Richard MILLER, Séquestrés et autres nouvelles, CEP, 2021, 20 €, ISBN : 9782390070658

miller sequestres et autres nouvellesVoici un recueil qui réunit une trentaine de nouvelles écrites par Richard Miller et publiées pour la majorité d’entre elles au cours des vingt dernières années, cependant que les accompagnent une dizaine d’inédits pour former un volume qui compte presque autant de pages que l’on dénombre de jours au cours d’une année. Ainsi réunis, ces récits permettent de cerner les grandes lignes de l’univers de l’auteur qui s’est par ailleurs illustré dans des écrits politiques mais aussi dans des ouvrages sur l’art, dont un consacré au mouvement CoBrA. Continuer la lecture

Les carnets du bourlingueur

Un coup de cœur du Carnet

Jean-Pol HECQ, Mother India, Des nouvelles de l’Inde, Genèse, 2022, 190 p., 21 €, ISBN : 978-2-38201-012-9

hecq mother indiaMother India n’est pas un recueil de nouvelles mais « une collection de souvenirs personnels » livrant des nouvelles du sous-continent indien. Le journal de bord d’un journaliste belge, Jean-Pol Hecq, qui a repris en radio le flambeau éthique des Lachterman, Désir, Danblon et autres Sasson, qui ont enchanté les écrans des années 1970-1980 :

Je suis persuadé que l’on ne peut pas bien faire ce travail sublime qui consiste à rendre compte de la marche du monde le plus honnêtement possible (le journalisme), sans tenter de se mettre à la place, même brièvement, des gens à qui l’on tente de tirer les vers du nez.  Continuer la lecture

12 artistes donnent leur voix à 12 nouvelles pour Eqla

Eqla (ex Œuvre nationale des aveugles) fête ses cent ans cette année. Pour l’occasion, l’asbl a invité douze auteurs et autrices à écrire une nouvelle, qui est ensuite mise en voix par des artistes. La première nouvelle, signée Caroline Lamarche, a été dévoilée. Continuer la lecture

Comme une course-relais

Liliane SCHRAÛWEN, L’alphabet du destin, Quadrature, 2021, 146 p., 16 €, ISBN : 978-2-931080-18-4

schrauwen l alphabet du destinVingt-six récits, vingt-six personnages évoluant sur vingt-six heures, le tout en 146 pages. Ce recueil de nouvelles tient du défi et il se déroule à la façon d’un relais narratif dont seuls les titres, qui évoquent les prénoms des protagonistes de A à Z, séparent les séquences qui s’articulent comme si les hommes et les femmes qui s’y succèdent – en respectant l’alternance des genres – se passaient le témoin. Dans cette prouesse technique, c’est l’autrice qui reste aux commandes, elle survole les univers successifs à la façon d’un drone muni d’une caméra. Chaque séquence adopte le point de vue du personnage qui lui donne son titre, détaille la manière dont il perçoit les autres. Ce choix narratif présente l’avantage certain de mettre en face-à-face, dans une succession rapide (les séquences couvrent de 3 à 6 pages), le regard de chacun, les intentions poursuivies, ce qu’il dissimule aux autres et ensuite la façon dont ses actes, paroles et attitudes sont perçus. Continuer la lecture

L’art de la fugue

Alfredo DIAZ PEREZ, Un fugueur précoce, Lettre volée, 2021, 62 p., 14 €, ISBN : 978-2-87317-583-2
Alfredo DIAZ PEREZ, Le sexe du paradis, Lettre volée, 2021, 90 p., 16 €, ISBN : 978-2-87317-584-9

diaz perez le fugueur precoceLa lettre volée publie simultanément deux livres d’Alfredo Diaz Perez, un court roman et un recueil de six nouvelles, réunissant sept récits attachants autant que déroutants.

Le narrateur du roman Un fugueur précoce parvient à reconstituer des souvenirs remontant à sa première « évasion » : la naissance et l’expulsion du corps de sa mère, une mère qu’il passera les premières années de sa vie à fuir. Avant même de marcher, le petit Witold fuguait ! Mêlant fantasme et obsession de la fuite, le narrateur se souvient des fugues qu’il fit accroché à une « planche de salut » dont une des première tentatives le mena jusqu’à la gare des marchandises de Molenbeek-Saint-Jean. Il avait quelques mois… On devine à lire cet épisode que le réalisme magique n’est pas loin. Les personnages, les lieux, les atmosphères et les situations de ces deux livres ont une intense puissance d’évocation visuelle. On voit littéralement, même si la situation est de l’ordre de la mémoire imaginaire et du mental, le bambin face à la porte fermée qu’il rêve de franchir coûte que coûte. « Dans ma tête, j’étais un évadé », commente le narrateur en se souvenant des ces moments dont on découvre qu’ils ont été racontés au bébé par sa mère : « Elle faisait de moi le dépositaire de ses secrets et de sa mémoire ». Continuer la lecture