Archives par étiquette : SonaLitté

Au nom du père et de la mer

Odile D’OULTREMONT, Baïkonour, Observatoire, 2019, 220 p., 18 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 979-10-329-0432-9

Pêcheur de crustacés et de gastéropodes en mer de Bretagne, Vladimir Savidan, qui se souciait beaucoup de la sécurité des autres mais ne portait jamais de gilet de sauvetage, a vu un jour l’Atlantique prendre l’ascendant sur Baïkonour, son Cleopatra Fisherman 38, et a  disparu au fonds des flots, laissant comme seul legs à Edith et Anka celui des épouses et progénitures de marins : après l’attente, un corps manquant. L’absence d’une marque tangible de fin de vie. L’une et l’autre réagissent d’ailleurs très différemment à la tragédie. Amoureuse depuis l’enfance de cette immensité d’eau –  rêvant même d’y trouver sa place, de préférence à la barre – Anka contracte une colère sourde contre cette amie chère qui lui a ravi définitivement son modèle et père, en maîtresse avide. A contrario, la femme du loup de mer est dans le déni, fomente des prières par intermédiaire pour faire revenir l’être aimé et, tout à trac, se mue en fabrique de soupes. Des potages qu’elle prend soin de mettre dans des thermos individuels pour tous les camarades de son mari, avec pour promesse qu’ils les lui rendent. Dans cette tractation, elle entrevoit qu’ils reviendront au port et fait un pacte avec l’espoir, crée du lien entre la terre ferme et l’océan. Continuer la lecture

Tu es né pour ne pas vivre

Gil BARTHOLEYNS, Deux kilos deux, Lattès, 2019, 300 p., 19.90 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 978-2-7096-6335-9

Deux kilos deux renferme tous les ingrédients du premier roman réussi : de l’originalité, de l’audace, du style ; des défauts aussi, ceux dont on dira qu’ils sont « de ses qualités ».

Les premières pages campent une atmosphère à la Hopper, états-unienne à souhait, avec ses personnages estampillés Molly, Jo, Werner ou Earl, clairsemés sur les banquettes et les tabourets du Papy’s, un de ces diners isolés où la serveuse vient vous reverser du café à table toutes les demi-heures si vous n’avez pas choisi l’option milkshake. Une monstrueuse tempête de neige est annoncée « dans le poste », il va falloir se préparer à affronter les éléments et roder les pick-up dont le froid menace de gripper le moteur sur le parking… Continuer la lecture

Bluebird, le dernier né de Geneviève Damas

Geneviève DAMAS, Bluebird, Gallimard, 2019, 154 p., 14,50 € / ePub : 10.99 €, ISBN : 978-2072853401

Geneviève Damas a l’art de donner la parole à ceux, et surtout celles, qui n’ont pas toujours droit de cité dans nos sociétés. Après une migrante et celle qui va lui apporter soutien et logement dans Patricia, son précédent roman publié chez Gallimard, elle donne cette fois la parole à une adolescente dont la vie va prendre une direction inattendue.


Lire aussi : notre recension de Patricia


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Jacques Sojcher : visage, perte et attente

Jacques SOJCHER, La confusion des visages, dessins d’Arié Mandelbaum, Fata Morgana, 80 p., 15 €, ISBN : 978-2-37792-038-9

Dans La confusion des visages, la poésie du philosophe-artiste Jacques Sojcher s’avance vers le plus nu. Nudité de la vie, nudité des mots pris dans le battement entre énonciation et mutisme, nudité d’un retour vers l’enfance. Composé de dix partitions poétiques, le recueil explore le paradoxe du verbe, à la fois passerelle — du moins promesse de passerelle — vers l’être et entrave au réel. Professeur émérite de philosophie et d’esthétique de l’Université Libre de Bruxelles, grand arpenteur des pensées de Nietzsche, de Lévinas, d’Artaud, de Jabès, auteur entre autres de Nietzsche. La question du sens, La démarche poétique, Paul Delvaux ou la passion puérile, Jacques Sojcher délivre dans ses textes et recueils poétiques (Le sexe du mort, C’est le sujet, Trente-huit variations sur le mot juif, Éros errant…) une maïeutique aporétique placée sous le signe de ce que Pascal Quignard appelle balbutiement. Ce balbutiement en tant qu’être au monde parcourt La confusion des visages qui s’ouvre sur un vers liminal « L’aube ne s’est jamais levée ». Empreints d’une légèreté grave, les textes sont autant de talismans en quête de la « vraie vie », d’un visage qui dise « oui à mon visage ». Le réel contrarie la propension au rêve. Le poème récolte les errances de la mémoire, exalte la permanence de l’enfance dont il est le gardien. Protéger l’enfance qui, survivant, barre l’accès à l’âge adulte, sonder la part d’enfance, c’est-à-dire d’in-fans, non parlante, de l’écriture a pour horizon l’échappée hors du « poids mort » de « chaque parole adulte ». Continuer la lecture

Nous ne sommes pas seuls dans la mangrove

Un coup de cœur du Carnet

Victoire DE CHANGY, L’île longue, Autrement, 2019, 200 p., 17 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 9782746751262

Il s’agirait d’abord d’un départ : sur un coup de tête, la narratrice, jeune femme affamée de mystère part à Téhéran et « s’accorde au décor et dénote à la fois ». Prend ses marques et le temps nécessaire pour découvrir l’Iran « qui ouvre ou qui ferme », « qui tend ou qui prend ». Lors de l’ashoora[1], elle a rencontré Tala, la vingtaine, qui la voit comme « sa première amie d’un autre pays ». C’est la fille aînée d’une fratrie dense. Sa mère est décédée il y a peu, dans une douleur quasiment indicible. Un mal qui pourtant a été gravé en ondes sonores sur le répondeur : « Dardaram, j’ai mal » sont des mots qu’on ne voudrait plus jamais entendre. Tala a aussi donné la vie très tôt à Bijan. Toutes trois, la fille déliée de son mariage, la petite-fille qui touche si tendrement les gens et les objets et cette narratrice invitée jusqu’au plus intime de cette famille, vont chercher à percer les secrets d’une mère dont subsiste une collection de phrases sibyllines. Dans le « carnet du dedans » résident sans doute des réponses à toutes leurs questions.

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L’urgence est aussi littéraire

Un coup de cœur du Carnet

Caroline LAMARCHENous sommes à la lisière, Gallimard, 2019, 165 p., 16 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 9782072819292

Nous sommes à la lisière : superbe titre pour un recueil de nouvelles qui ne l’est pas moins. Caroline Lamarche s’était déjà, dès ses débuts, révélée comme une auteure exigeante en matière de littérature et d’écriture peaufinée. Le recueil de nouvelles, Le jour du chien, publié aux éditions de Minuit en 1996, lui valut d’emblée le prix Rossel. À la suite d’un chien en errance, elle traçait le portrait d’humanités au bord de gouffres.

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Isabelle Wéry, comment dansent les poneys

Un coup de cœur du Carnet

Isabelle WÉRY, Poney flottant, ONLIT, 2018, 246 p., 18 € / ePub : 9 €, ISBN : 978-2-87560-104-9

Dans le vaste continent des livres, rarissimes sont ceux qui créent un univers-langage aux pouvoirs de déracinement. Se cabrant contre toutes les limites, Poney flottant chavire la forme livre pour épouser des flux sauvages déstabilisant l’économie de l’écriture et, partant, de la lecture. Après Marilyn désossée (Maelström, couronné par le Prix de la Littérature de l’Union Européenne en 2013), l’écrivain, l’actrice et metteuse en scène Isabelle Wéry nous livre un conte qui traverse les bienséances du dire, du penser, du jouir. Humour corrosif, grinçant, pulsions en roue libre — fuck les lois de la famille, du socius —, l’héroïne Sweetie Horn, autrice à succès qui se réveille d’un coma après avoir entrepris le premier marathon de sa vie à 70 balais, nous livre l’épopée mentale de son existence. Sa voix nous parvient d’une région intermédiaire, entre les portes de ce qui est et les portes de la mort ; sa voix nous catapulte dans un monologue intérieur porté par une folle inventivité verbale qui répercute des expériences en marge. Texte-vortex qui déroule un flash-back stroboscopique, Poney flottant plonge dans l’enfance de S. H. en Angleterre, les caracoles dans l’inceste avec le grand-père gentleman farmer, les ébats érotiques qui explosent le corps, les sens et le syndrome poney qui affecte l’héroïne en proie à un arrêt de croissance. L’hormone de croissance fait la grève. Soumis à un essor luxuriant, le verbe et l’imaginaire prendront le relais. Continuer la lecture