Archives par étiquette : SonaLitté

Carte postale et plan comptable

Célestin de MEEÛS, Écart-type, Tetras Lyre, 2018, 69 p., 14 €, ISBN : 978-2-930685-36-6

de meeus ecart typeLors de son passage au Théâtre National Wallonie-Bruxelles en décembre dernier, le philosophe Alain Badiou racontait que la poésie commence là où la langue maternelle termine. Il y aurait une lisière où elle n’est plus un usage — quotidien, familial, professionnel –, mais une friche pour l’usager. Celui-ci découvre alors un domaine intérieur impérieux et infini. Le locuteur devient poète lorsqu’il se transforme en explorateur puis lexiculteur. La langue n’est plus pour lui le véhicule du sens, mais supérieurement l’expression des sens. Le goût de la chose, l’odeur de l’encre, le son du clavier ou du stylo sur le toucher du papier s’allient de visu, au travers de l’alphabet, pour extraire ce qui n’appartient qu’à chacun : son âme, où

l’on oublie
que les villes peu à peu
amnésiques nous éliment.

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Une annonce immobilière des plus particulières

Un coup de cœur du Carnet

Astrid CHAFFRINGEON, Chambre avec vue, illustrations Claire Morel, Éléments de langage, 2018, 60 p., 10€, ISBN : 978-2-930710-16-7

chaffringeon chambre avec vueN’avez-vous jamais été totalement subjugué.e, emporté.e par un paysage ? Un lieu qui, d’un seul coup, semble vous envelopper entièrement et vous retenir au creux de son ventre. Un endroit qui vous reste dans la tête, qui continue inlassablement à vous appeler, de jour comme de nuit, qui, comme un amant terriblement envoûtant, vous attire à lui, vous caresse et vous absorbe. Bref, n’êtes-vous jamais tombé.e amoureux.se d’une vue, d’un paysage ou d’un monument, au point que tout le reste devienne futile, encombrant, décevant ? C’est ce qui arrive à la narratrice un peu perchée de Chambre avec vue. Continuer la lecture

Maîtriser le jeu

Carmelo VIRONE, Battre les cartes, MaelstrÖm, 2018, 116 p., 14 €, ISBN : 978-2-87505-304-6

virone battre les cartes.jpgC’est un message de vie que nous adresse en quelques vers Carmelo Virone, à la première page de son recueil de nouvelles Battre les cartes. Message d’amour aussi puisque le sang y est chaud et le cœur haut. C’est d’un élan tournoyant que se suivent ces onze récits, si différents les uns des autres qu’ils créent chaque fois la surprise, au point qu’on pourrait se demander s’il faut suivre une piste ou se laisser prendre au hasard de la lecture. La continuité existe bel et bien, dans le ton, on y reviendra, et dans cet ensemble cohérent d’humour et de tendresse que chacun des textes illustre à sa manière. À y regarder de plus près, on découvre entre eux un système de répons. Continuer la lecture

Noir et blanc

Un coup de cœur du Carnet

Jean-Pierre ORBAN, Toutes les îles et l’océan, Mercure de France, 2018, 294 p., 21 € / ePub : 14.99 €, ISBN : 978-2-7152-4729-1

orban toutes les iles et l oceanAu début des années 1960, Adèle embarque vers une ville non nommée qui apparaîtra finalement être Stanleyville. Elle est à la recherche de Sainto avec qui elle a vécu une brève mais très forte relation et dont elle est enceinte. Dans la première partie de Toutes les îles et l’océan, Jean-Pierre Orban raconte cette lente remontée sur un bateau, où Adèle est la seule Blanche, et l’arrivée dans une ville à feu et à sang. La deuxième partie a pour cadre Bruxelles, la troisième Londres et une brève quatrième se déroule sur l’océan. Continuer la lecture

Sur la route du soi

François EMMANUEL, Ana et les ombres, Actes sud, 2018, 180 p., 18.50 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 978-2-330-09641-0

emmanuel ana et les ombres.jpgFrançois Emmanuel n’est plus à présenter. Depuis près de trente ans, son œuvre se déploie et elle forme aujourd’hui un ensemble impressionnant. Déclinée en pièces de théâtre, romans, essais et nouvelles, elle a imposé avant tout une plume au service de la subtilité et  qui se met au chevet des âmes de ses personnages. Dans son nouveau roman Ana et les ombres, l’auteur, psychiatre de formation et de métier qui ne se perd jamais en diagnostics et qui semble avoir renoncé à jamais nommer quelque forme de pathologie ni surtout à y enfermer ses personnages, explore les coulisses du mal-être pour nous livrer la part d’irréductible humanité qui se trouve au cœur des blessures qui empêchent de vivre pleinement. Continuer la lecture

C’était au temps où Bruxelles ne rêvait pas vraiment

Nathalie STALMANS, Le vent du boulet, Genèse édition, 2018, 248 p., 22,50 € / ePub : 14.99 €, ISBN : 979-1-0946891-27

stalmans le vent du boulet.jpgBruxelles et la Belgique subissent le poids de l’occupation par la République française. Rue Neuve, la maison cadastrée VIIe section n° 460-461 est occupée par deux familles : à gauche la famille Delberghe, à droite les Durand. Chacun de leurs membres est pris à sa façon dans les remous de cette époque troublée de l’instauration du nouveau régime. Nathalie Stalmans décrit ces différents destins, le plus souvent très durs, si pas tragiques. Les habitants des deux moitiés de la maison se croisent, sans plus. Pourtant, l’arrivée d’un Français de Lille, qui utilise un ordre de réquisition pour s’installer dans la demeure, va créer des liens insoupçonnés entre les habitants. Il n’est pas judicieux d’en dire plus ici pour préserver le plaisir de la découverte. Continuer la lecture

Liberski Roma

Un coup de cœur du Carnet

Stefan LIBERSKI, La cité des femmes, Albin Michel, 2018, 280 p., 19 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 978-2-226-40218-9

liberski la cite des femmesSept ans après son dernier roman, Le Triomphe de Namur (La Muette, 2011), l’écrivain, cinéaste, bédéiste et homme de télévision Stefan Liberski publie La cité des femmes aux éditions Albin Michel.

La cité des femmes, c’est un film de Federico Fellini sorti en 1980. Mais c’est donc aussi, désormais, le titre d’un roman de Stefan Liberski : l’histoire d’un jeune aspirant écrivain, Étienne Kapuscinski, qui quitte Bruxelles, son mariage et son métier pour gagner Rome et assister au tournage de La cité des femmes de Fellini. Toute ressemblance avec Stefan Liberski, parti lui-même à Rome pour assister au même tournage fellinien en « témoin privilégié » n’aurait, bien sûr, rien de fortuit. L’anecdote autobiographique donne une saveur testimoniale jouissive aux apparitions du maestro, campé en génie sur le déclin, manipulateur, égocentrique et jaloux de son harem. Continuer la lecture