Archives par étiquette : Charline Lambert (autrice de la recension)

« Fugue, hysope et carmin »

Un coup de cœur du Carnet

Harry SZPILMANN, Écarts ou Les esquives du désir, Taillis Pré, 2022, 85 p., 14 €, ISBN : 978-2-87450-198-2

szpilmann ecarts ou les esquives du desir« Car ce dont la parole s’éprend, et qu’elle amène au feu fébrile, implante en nous sa magie blanche. »

Harry Szpilmann continue de mener son esquif sur les terres les plus désertiques et les plus enflammées de la poésie. Écarts ou Les esquives du désir ne dévie nullement du sillon qu’a tracé Szpilmann depuis son premier recueil, Sable d’aphasie (Le Taillis Pré, 2011), jusqu’à ses livres plus récents, Genèses et Magmas (Le Cormier, 2019) et Approches de la lumière (Le Taillis Pré, 2019). Il s’inscrit pleinement dans le planisphère, dans la mappemonde de la parole szpilmannienne ; il accentue, aggrave les filons d’une géologie singulière. Continuer la lecture

« Un mot main / dans la main »

Véronique WAUTIER, Ton nom maintenant, Préface de Marc Dugardin, Peintures d’Alain Dulac, Herbe qui tremble, 2022, 90 p., 15 €, ISBN : 978-2-491462-42-0

wautier ton nom maintenant« parfois on écrit
et les mots ne sont pas vérifiés
ils jaillissent d’une ancienne forêt
d’une future nudité 
»

D’une simplicité désarmante, le recueil Ton nom maintenant de Véronique Wautier, publié à titre posthume, se déploie sur un nuancier bleu. Du « bleu matisse » au vague à l’âme qui s’empare du lecteur dès l’exergue (deux sublimes vers séléniens de Wautier), le recueil tient du champ chromatique et sémantique de cette couleur qui rappelle celle du ciel (« cette immense page bleue ») ou de la mer, avec sa longueur d’onde voilée. Continuer la lecture

Dans la voie du féminisme

Marie-Louise HAUMONT, Le trajet, Postface de Daniel Laroche, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2022, 398 p., 9 €, ISBN : 978-2-87568-569-8

haumont le trajetInitialement paru en 1976 aux éditions Gallimard, le roman Le trajet de Marie-Louise Haumont (récompensé alors par le prix Femina) est aujourd’hui réédité dans la collection Espace Nord et assorti d’une postface de Daniel Laroche. Née en 1919 et décédée en 2012, Marie-Louise Haumont, écrivaine belge, reste encore peu connue dans nos contrées, en raison sans doute, comme l’explique le postfacier, de la production littéraire « peu variée et quantitativement modeste » de celle-ci.

Je vivais dans l’avenir comme les vieillards vivent dans le passé, mais le passé ne laisse aucune place à l’inconnu tandis que moi j’étais sans cesse à la croisée des chemins, m’engageant dans l’un, puis dans l’autre, essayant, brouillonnant, effaçant pour trouver mieux […]. J’étais, au propre, maîtresse de mon sort et gouvernante du destin de tous les personnages qui partageaient mon existence secondaire.  Continuer la lecture

Pleinement corps

Un coup de cœur du Carnet

Maud JOIRET, JERK, Arbre de Diane, coll. « Les deux sœurs », 2022, 12 €, ISBN : 978-2-930822-21-1

maud joiret jerkD’une ténacité comparable à celle d’une plante de bitume, l’écriture de Maud Joiret brise le socle des représentations, le roc des habitus dans lesquels nos corps sont empêtrés. Le premier opus de la poétesse, Cobalt (récompensé par le Prix de la Première Œuvre de la Fédération Wallonie-Bruxelles) en traçait déjà le sillon. Cobalt explorait la (dé)construction du « moi », colorant de bleu les particules qui s’échangent entre le dehors et le dedans par le prisme du 27e élément du tableau périodique de Mendeleïev. Continuer la lecture

Relire le 19e siècle poétique

Pascal DURAND, Poésie pure et société au XIXe siècle, CNRS Éditions, 301 p., 25 €, ISBN : 978-2-271-1403-8

durand poesie pure et societe au xixe siècle« C’est que, littéraires ou professionnels de la chose littéraire, nous sommes tous, à divers degrés de conscience et de résistance, écrits par ce que nous lisons. »

Dans cet essai vivifiant, Poésie pure et société au XIXe siècle, Pascal Durand, professeur (ULg) et sociologue de la littérature et des médias, propose une approche sociologique de la poésie française des débuts du romantisme à la fin du symbolisme. Sont convoqués dans cet essai : les romantiques contre les formalistes ; Leconte de Lisle et ses partisans ; Théophile Gautier, les Parnassiens, Baudelaire, Jules Vallès, Mallarmé, Lautréamont, Laforgue,… Continuer la lecture

Fuir et suivre

Jacques VANDENSCHRICK, Tant suivre les fuyards, Cheyne, 2022, 64 p., 17 €, ISBN : 978-2-84116-318-2

vandenschrick tant suivre les fuyard« Fuir. Quitter ce maître injuste. Se vouloir loin. Séparer les âmes. Distinguer les troupeaux. Refuser les pourquoi. La gardeuse de brebis l’a compris, qui cache bien en elle toutes les déesses. Alors l’homme, fuyant le maître, voit partout le visage de son frère usurpé. »

Après le recueil Livré aux géographes paru en 2018 aux éditions du Cheyne et récompensé par le prix Marcel Thiry 2019, après la réédition dans la collection Espace Nord en 2021 de quelques-uns de ses opus sous le titre Avec l’écarté et autres poèmes, Jacques Vandenschrick délivre un nouveau recueil : Tant suivre les fuyards. Continuer la lecture

Constance Chlore avec Nougé

Constance CHLORE avec Paul NOUGÉ, Il faut penser à travers tout. À petits pas autour de Nougé et par fragments, Maelström, coll. « Bookleg », 2022, 3 €, ISBN : 978-2-87505-424-1

chlore il faut penser a travers toutEn 1927, Paul Nougé écrit le texte La messagère, repris dans les Œuvres complètes de Nougé publiées aux éditions Allia en 2017, avec le célèbre texte Les objets bouleversants. Moins de cent ans plus tard, en 2022, Constance Chlore et les éditions Maelström nous donnent à relire des extraits de l’œuvre nougéenne au travers de ce petit bookleg, Il faut penser à travers tout. Le titre est un vers de Nougé, réactualisé par Constance Chlore dans le « poème-documentaire » qui précède les deux textes de l’écrivain. Deux sections composent donc ce bookleg pour le moins étonnant. La première section, intitulée « À petits pas autour de Nougé et par fragments », est le poème-documentaire de Constance Chlore. La seconde, donne à lire les textes susmentionnés de Paul Nougé. Continuer la lecture

Écouter la lumière

Geneviève BAULOYE, Lumière voilée, couverture de Pierre Zanzucchi, Feuille de thé, 2022, 18 €, ISBN : 979-10-94533-31-4

bauloye lumiere voilee« L’aurore envahit la maison
Le sentier retrouvé
Des fraisiers en fleurs
 »

Dans le sillage du recueil Feuillage/Filigrane (également paru aux éditions La feuille de thé), Geneviève Bauloye poursuit son travail acharné d’écoute de la lumière, des éléments (les « nuages », la « neige », le « vent »,…) et des saisons. La poétesse n’en démordra pas d’un recueil à l’autre : l’essence de la vie a lieu dans le jeu des feuilles, dans les noces de l’ombre et du contre-jour. Le titre de ce nouveau recueil, Lumière voilée, le dit assez. Continuer la lecture

David Besschops ou l’incommunicabilité

Un coup de cœur du Carnet

David BESSCHOPS, Faut-il que tout meure pour que rien ne s’achève ?, L’Âne qui butine, coll. « Troglodyte », 2022, 11 €

besschops faut il que tout change pour que rien ne s acheve« On ne comprend pas quel drame j’ai prétendu ouïr. »

À contre-courant d’une littérature contemporaine perpétuellement en fête et de ses parades menées tambour battant avec force pétarades, le travail de David Besschops s’impose comme l’un des plus intransigeants de notre époque. Aux recueils Trou commun (2010), Avec un orgasme sur la tête en guise de bonnet d’âne (2017) ou Placenta (2018) vient s’ajouter ce petit opus, Faut-il que tout meure pour que rien ne s’achève ?, publié aux éditions L’Âne qui butine. Peu (re)connus, les ouvrages de Besschops, depuis son premier recueil Carmen (2006), sont de ceux qu’on se passe sous le manteau ou qu’on acquiert comme des livres de collection. Ainsi, sans doute, de certains des plus grands livres ou des plus grands écrivains : peu de paillettes, peu de médailles mais un halo feutré et pérenne.   Continuer la lecture

Quête et équations

Élisa BRUNE et Edgar GUNZIG, Relations d’incertitude, Préface de Yaël Nazé, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2022, 500 p., 10 €, ISBN : 978-2-87568-559-9

brune gunzig relations d'incertitude« Il n’est sans doute plus permis de croire qu’un jour nous parviendrons à tirer entièrement la nature au clair, tant elle semble comporter de niveaux enchevêtrés, mais le nombre de phénomènes expliqués s’accroît continuellement, et j’aime fixer mon regard sur ce capital. »

Tout part d’un ébranlement sensible : Hélène Anciaux, une jeune journaliste scientifique, pousse la porte d’un amphi, attirée par le titre d’une conférence donnée par le professeur Edgard G. Charmée, par l’épaisseur poétique des mots de l’intitulé de ladite conférence comme par l’orateur, physicien de son état, la jeune journaliste se lance dans le projet d’en rédiger un article. Hélène et Edgard se rencontrent très rapidement, mus par le même désir de rendre accessibles les découvertes des physiciens. Le premier rendez-vous est fixé au 11 septembre 2001. Continuer la lecture

Dans le crâne de la douleur

Pierre DANCOT, Le bannissement, Arbre à paroles, 2022, 72 p., 11 €, ISBN : 978-2-87406-716-7

dancot le bannissement« Je ne sais plus qui de toi ou de moi a commencé à déchirer le jour, qui de toi ou de moi a noirci nos silences, je ne sais plus pour qui tu rêves, ni comment tu embrasses à la tombée de la nuit […] »

Dans Le bannissement, le poète et éditeur Pierre Dancot « décrit », comme l’écrit Pierre Schroven sur la quatrième de couverture, « les états d’âmes d’un amour qui lui échappe ». Les affects qui traversent ce recueil puisent dans le registre d’une temporalité bouleversée par la douleur, sont pris en charge par la tonalité de l’ardeur. Continuer la lecture

En l’espace d’un échange

Jean DAIVE, Penser la perception, Atelier contemporain, 2022, 25 €, ISBN : 978-2-85035-063-4

daive penser la perceptionTroisième volet du cycle Le monde encore une fois, Penser la perception fait suite aux ouvrages L’exclusion (2015) et Pas encore une image (2020) pour interroger le rapport, très vaste et large, de la parole à l’image. Somme d’interviews et de textes consacrés à divers artistes, Penser la perception se consacre pour sa part essentiellement à la question de la sensation au travers de la photographie, du film et de l’écriture. Comme l’écrit Jean Daive dans l’avant-propos, « Il y a très tôt une fébrilité visuelle ou acoustique qui stimule sans toutefois l’expliquer le déplacement (notre déplacement) et cherche néanmoins à comprendre ses étendues sinon son existence et ses liaisons. » Continuer la lecture

Un tonnerre textuel

Constance CHLORE, Le mot Orage, Herbe qui tremble, 2022, 86 p., 16 €, ISBN : 978-2-491462-34-5

chlore le mot orage« UN JOUR LE MOT ORAGE S’EST DÉCHAÎNÉ »

Dans la continuité de son recueil L’air respirait comme un animal, dans lequel la fourrure de l’air enveloppait la plus exacte animalité, Constance Chlore poursuit dans Le mot Orage, à l’instar des nuages, le « dépliement d’ailes » de sa langue en louvoyant encore entre logos et phoné. Dans ce « livre-poèmes », l’infini(tésimal) tutoie le vertige et donne corps au « je » : « Ce qui s’ouvre : les champs de ma vie présente ». C’est le vivant qui est célébré, zébré d’éclairs. Continuer la lecture

Parlons chiffons

Un coup de cœur du Carnet

Victoire DE CHANGY, Subvenir aux miracles, Cambourakis, 2022, 96 p., 10 €, ISBN : 978-2-36624-672-8

de changy subvenir aux miracles« Écrire sur le vêtement, sur mon rapport au vêtement, ma relation au vêtement, obsessionnelle, compulsive, admirative, spontanée, fantasmée, ensorcelée, basique parfois, dépendante forcément, sensorielle surtout : tactile, sensible. »

Tout en finesse et délicatesse, composé de petits textes cousus dans un tissu langagier raffiné, le livre Subvenir aux miracles de Victoire de Changy donne textuellement forme aux textiles qui nous vêtent et revêtent, nous apprêtent ou nous caparaçonnent. Lurex, tulle, lin, chanvre,… se croisent et se décroisent dans ce livre, à l’instar des divers points de vue sollicités par Victoire de Changy, pour former la matière tissulaire de son écriture. Continuer la lecture

Nicolas Grégoire : « vie malgré lui »

Nicolas GRÉGOIRE, Désastre ravalé / ravaler désastre, dessins de Pauline Emond, Æncrages & Co, coll. « Ecri(peind)re », 2022, 21 €, ISBN : 978-2-35439-110-2

« une de mes colères brusques
j’ai écrit d’abord père à la place du mot colère
 »

gregoire desastre ravale ravaler desastreD’une implacable dureté, le recueil Désastre ravalé / ravaler désastre de Nicolas Grégoire creuse le mouvement de « relire, redire, encore ». Pour tenter d’affronter un effondrement, pour tenter d’élucider un désastre sur lequel se cogne tant le réel que le travail de la parole.

Le nœud coulant de cet effondrement, son noyau, n’est autre que la relation violente à un père alcoolique et l’insoutenable difficulté de « dire autre chose de soi-même » qui ne soit irrémédiablement apposé du sceau de ce désastre, de dire quelque chose qui ne soit pas sans cesse ramené à cet épicentre. Parmi les débris du soi et d’une relation qui s’est ainsi délitée dès le départ, qui tel un verre s’est éclatée en mille morceaux sans pouvoir être contenue, on constate en effet que le désastre « a eu lieu », comme l’écrit Marc Dugardin dans la préface à ce recueil, a été « avalé, donc, une première fois, le désastre. Puis ravalé, des tas de fois ». La pensée et les mots sont ainsi pris au piège d’une circularité intenable que le travail de l’écriture, buté et obstiné, tente de briser. Continuer la lecture

« É-cri-se »

Collectif (Dorian ASTOR, Geneviève DAMAS, Jean-Philippe DOMECQ, Lola GRUBER, Christine GUINARD, Véronique JACOB, Guillaume POIX, Françoise SPIESS, Héléna VILLOVITCH, Jean-Luc VINCENT, Antia WEBER), La chambre d’écho. Impromptu autour du lien qu’entretiennent littérature et crise, Introduction de Nicolas Mathieu, Éditions du Croquant, 2021, 12 €, ISBN : 9782365123402

collectif la chambre d echoEn l’année 2020, que chacun retiendra certainement comme l’année du covid-19 et des confinements successifs, une poignée d’autrices et d’auteurs se sont réunis, par Zoom, pour débattre sur le lien entre « crise » et « littérature », dans le cadre du prix du deuxième roman Alain Spiess. Un livre au titre audacieux, puisqu’il matérialise à la fois les conditions techniques de ce temps d’échanges et les résonances entre les divers participants, en a émergé : La chambre d’écho. Composé sous l’impulsion de Françoise Spiess (autrice, plasticienne et fondatrice du prix Alain Spiess) et assorti d’une introduction de Nicolas Mathieu (écrivain), ce livre se veut la trace de ce moment d’interrogation partagée, « à travers réflexions, poésies, fictions ». Continuer la lecture