Archives par étiquette : Rony Demaeseneer

Le temps suspendu des vacances

Iocasta HUPPEN, Maison d’été, ill. de Justine Gury, Partis pour, 2021, 68 p., 18 €, ISBN 978-2-9602004-7-8

huppen maison d'été                   Le jardin était d’orangers, l’ombre bleue,
des oiseaux pépiaient dans les branches.
Le grand vaisseau, tous feux allumés,
avançait lentement, entre ces rives silencieuses.
Yves Bonnefoy

L’errance et le voyage forment le matériau du ballast sur lequel s’appuie la ligne de fuite poursuivie par les éditions Partis Pour. Sans parti pris et avec le souci de proposer de beaux-livres, les éditions ont pour objectif d’embarquer le lecteur sur les chemins du monde à travers les itinéraires de femmes et d’hommes qui ont l’impulsion du départ rivée au corps.

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L’harmonie d’une dissonance

Tom NISSE, Une longue dissonance, Maelström, coll. « Rootleg », 2021, 54 p., 6 €, ISBN : 9782875053879

« j’ai l’air de fragmenter comme ça, en réalité j’unis »
Ch. Dotremont

nisse une longue dissonanceCeux qui ont eu l’occasion d’entendre Tom Nisse sur scène savent l’importance qu’il accorde à ce subtil dosage qui s’opère entre la forme, le propos et le corps dès lors que l’on se trouve face au public. Accompagné ou non d’un musicien, le poète sait jouer de cette alchimie particulière. Rares en effet sont les poètes qui parviennent comme lui à trouver la juste mécanique de cet engrenage dans le scandé, dans la (pro)pulsion du poème. C’est dire si la lecture d’un nouveau texte de Tom Nisse résonne de cette voix grave et fissurée dont il a le secret. Une parole poétique tendue qui rend compte des harmoniques souvent dissonantes du monde contemporain et des voix de celles et ceux que l’on a muselés, effacés. Voix lézardées comme le sont les murs des villes que le poète arpente dans des errances nocturnes, sous les lumières blafardes des rues qui font parfois tanguer les corps. Continuer la lecture

Le grain sépia des secrets de famille…

Jean-Luc & Simon OUTERS, Portraits de famille, Pierre d’Alun, coll. « La petite pierre », 2021, 58 p., 15 €, ISBN : 978-2-87429-119-7

outers portraits de familleOn a tous été confrontés aux vieilles photos de famille. Photographies polaroïd, sépia, argentiques qui ont cet avantage sur le numérique d’être imprimées donc aussi le pouvoir de remonter à la surface un jour ou l’autre, sans crier gare. Photos détentrices le plus souvent de secrets « flottant dans l’atmosphère » qu’ils soient d’alcôve, d’état ou de polichinelle. Gardiens de mémoires enfouies, ces clichés, retrouvés au fond de quelque tiroir, prennent la place de mots soufflés, écrits et perdus. Paroles qui s’envolent, images qui restent même si elles s’effacent parfois. Dans ce texte publié à La pierre d’alun sous forme de petit carnet à spirales (à feuilleter en écoutant William Sheller), les images de Simon répondent aux mots de Jean-Luc. Ou peut-être est-ce l’inverse ? Peu importe puisque le dialogue ici entre le père et le fils naît en quelque sorte de ces bains révélateurs qui font revivre les silhouettes familiales délitées. Continuer la lecture

« Les sens au carré »

Jacques RICHARD, Sur rien mes lèvres, Cormier, 2021, 51 p., 14 €, ISBN : 978-2-87598-029-8

« De l’image à la voix le chemin peut être bref, si les sens répondent. La rétine communique avec le tympan et parle à l’oreille de celui qui regarde ; et pour celui qui écrit la parole écrite est sonore : il l’entend auparavant dans sa tête. »
Antonio Tabucchi, Récits avec figures

richard sur rien mes levresDécouvrir, parallèlement à la lecture du dernier recueil de Jacques Richard, Sur rien mes lèvres, cette phrase d’Antonio Tabucchi extraite de son dernier livre n’est pas une coïncidence. Il n’y a d’ailleurs pas de coïncidence en littérature dès lors que l’on sait, lecteurs curieux que nous sommes, que les livres subtilement, « maïeutiquement », s’appellent, se répondent et s’engendrent. Pour le poète,  musicien et peintre qu’il est aussi, le décor s’affiche sur le théâtre des sens qui sont le point de départ du questionnement, de la réflexion de l’artiste. Continuer la lecture

« La fraîcheur des abîmes… »

Carl NORAC, Piéton du monde, choix anthologique et postface de Gérald Purnelle et Jean-Luc Outers, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2021, 291 p., 9 €, ISBN : 978-2-87568-552-0

norac pieton du mondeL’innocence souvent insolente de l’adolescence et cette envie de fuite que l’on jette à la face du monde quand on a 20 ans, Carl Norac en a fait le matériau de sa poésie à la fois brute, dense et sensuelle.

En ce temps-là, ma vie s’inventait encore. J’avais la fraîcheur des abîmes quand elles balancent l’adolescent d’une paroi vers l’autre et qu’il bande à l’idée de vivre. Je courais dans les forêts avec des mots vainqueurs à la bouche. Mon emploi était le candide. J’en cultivais les ombrages. Continuer la lecture

La critique hors des marges

Philippe LEUCKX, Les entrelus de Philippe Leuckx aux hautes marges, Coudrier, coll. « À cœur d’écrits », 2021, 183 p., 22 €, ISBN : 978-2-39052-019-1

leuckx les entrelusSecond volume publié dans la jeune collection « à cœur d’écrits » lancée par les éditions Le coudrier, ces « entrelus » du critique et écrivain Philippe Leuckx font suite au premier recueil de textes publiés par Jean-Michel Aubevert. Le pari de cette initiative est à souligner puisqu’il s’agit ici de rassembler sous forme d’anthologie, des textes critiques d’auteurs qui rendent hommage à leurs confrères et consœurs en proposant une lecture intime et personnelle de leurs œuvres. Continuer la lecture

Être un chant…

Werner LAMBERSY, Mémento du Chant des archers de Shu, Maelström, 2021, 57 p., 16 €, ISBN : 978-2-87505-391-6          

lambersy memento du chant des archers de shuEn écrivant quelque part que « tout ce qui entre dans le livret est chant », le poète-philosophe belge Max Loreau (1928-1990) définit le rôle qu’il assigne au poème. Un chant poétique donc qui impliquerait le désir d’appliquer au langage poétique une sorte de danse, de relief corporel par le truchement d’une mise en scène opératique. Une réflexion sur la mise en mouvement du rythme musical du poème qu’il convient de garder à l’esprit quand il s’agit d’aborder le continent que forme l’œuvre de Werner Lambersy. Continuer la lecture

Le silence de l’invisible…

Anne-Marielle WILWERTH, Les miroirs du désordre, Taillis Pré, 2021, 88 p., 16 €, ISBN : 978-2-87450-180-7

wilwerth les miroirs du desordreL’hiver
est une vaste clairière
où la neige minutieusement
déplie son ineffable

Anne-Marielle Wilwerth continue ici, avec ce dernier recueil, Les miroirs du désordre, d’explorer son archéologie du silence. On y retrouve les thèmes chers à l’auteure qui n’a de cesse de creuser, de circonscrire, d’ouvrage en ouvrage, cette zone impalpable que forme l’écho du silence en nous. À la différence peut-être que ce nouvel opus, ce nouveau champ de fouille décale quelque peu son rayon d’action en se focalisant sur une matière qui ferait appel à un autre sens, la vue. Subtilement, la poétesse laisse dériver le silence vers l’invisible. La première partie du recueil, intitulée un simple froissé d’infini, en témoigne dès l’entame. Continuer la lecture

Hic et nunc !

Pierre SCHROVEN, Ici, Arbre à paroles, 2021, 63 p., 10 €, ISBN : 9782874067037

schroven iciAvec ce onzième recueil publié aux éditions de L’Arbre à paroles, le poète Pierre Schroven poursuit son archéologie du vivant avec peut-être encore plus d’urgence que précédemment. Salué par le prix Jean Kobs et s’inscrivant dans la lignée du travail à l’œuvre depuis la publication des premiers livres comme Toi, l’instant ou Matière d’énigme, Ici porte, dans son titre même, « l’instant » à son acmé, une sorte de réflexion spatio-temporelle sur ce qui advient quand on prend la peine d’interroger le bonheur d’être là, maintenant, ici ! Le lecteur est dès lors amené à poser armes et bagages le temps d’un silence, d’une respiration pour mieux entendre peut-être le tintement de la lumière de l’aube. Continuer la lecture

Presque rien sur presque tout…

Jérôme POLOCZEK, Presque poèmes, Tétras Lyre, 2021, non paginé, 16 €, ISBN : 978-2-930685-59-5

poloczek presque poemesLe minimalisme faussement naïf de Poloczek nous avait ravis dans un précédent livre paru en 2018 aux éditions de L’arbre à paroles sous le titre étrange Autubiographie. Une forme d’expérience biographique sous le signe du tutoiement avec lui-même et donc avec chacun, un work in progress biographique global en somme pour cet auteur qui est aussi plasticien et performeur. Continuer la lecture

« des siècles tremblants de tant de vie… »

Un coup de cœur du Carnet

Florence NOËL, Assise dans la chute immobile des heures, Bleu d’encre, 2021, 117 p., 12 €, ISBN : 978-2-930725-39-0

noel assise dans la chute immobile des heuresEn 2019, Solombre, le précédent recueil de Florence Noël pour lequel elle a reçu le prix Delaby-Mourmaux, s’ouvrait par une citation d’exergue de l’écrivain mexicain Octavio Paz. Pour Assise dans la chute immobile des heures qui paraît aux éditions Bleu d’encre, l’auteure convie le poète argentin, Roberto Juarroz, à ouvrir le bal. Premiers indices peut-être qui attestent de l’importance accordée au tremblé de la lumière, de cette « lumière fendue d’exactitude », verticale, qui arrose littéralement la poésie de Florence Noël. Comme l’arpenteur du désert dont la vue est troublée par le brouillard à l’horizon, le lecteur perçoit d’emblée ici ce que nous identifions dans les autres recueils à savoir, cette tension constante entre la nuit intraitable, consolatrice et l’ardeur vacillante de la lumière. Véritable « épopée lumineuse », livre solaire sur la table de chevet de la nuit, la langue poétique ne cesse de jouer sur ces contrastes pour révéler l’angoisse profonde d’un trop-plein d’émotions, une crainte ancestrale qui peut surgir à tout instant. « Peur incurable » de ces lendemains qui s’épuisent et au creux desquels même la rosée déchante. Continuer la lecture

Dans l’atelier du petit prince…

Françoise LISON-LEROY, Sauvageon, Bleu d’encre, 2021, 37 p., 10 €, ISBN : 978-2-930725-38-3

lison leroy sauvageonIl aurait pu être un petit prince à qui l’on donne « l’azur, cent peluches ou la mer, s’il en avait voulu », mais c’est un sauvageon ! Tout nu, « tout né », il atterrit, comme par mégarde, « sur une sphère bancale, hostile », toupie folle qu’il gouvernera, « entre sol et ciel », à sa façon, « avec un bruit de menu moteur ». Spontanément perplexe face au monde qui l’accueille, il hurlera d’instinct, pour crier sa présence, pour dire sa conscience. Continuer la lecture

À l’ombre du paperassier

Béatrice LIBERT, Arbracadabrants, Avant-dire d’Éric Brogniet, Taillis pré, 2021, 80 p., 13 €, ISBN : 978-2-87450-176-0

libert arbracadabrantsLe dernier livre de Béatrice Libert, Arbracadabrants publié aux éditions Le Taillis Pré, s’enracine dans une démarche précise, celle d’un exercice de style dont Éric Brogniet révèle la genèse dans son avant-dire éclairant. À partir d’un mot, « larmier », entendu lors d’un atelier d’écriture qu’elle animait, l’auteure, séduite par sa sonorité, imagine une définition poétique et en fait un arbre à larmes. Irrigués par la sève de ce « larmier », les autres textes, suivant le jeu de l’exercice stylistique, découlent presque naturellement pour donner aux boutures imaginées par Béatrice Libert leurs lettres de noblesse. Continuer la lecture

Les éblouissements toujours renaîtront…

Rio DI MARIA, Éblouissements d’exil, Arbre à paroles, 2020, 190 p., 17 €, ISBN : 978-2-87406-698-6

di maria eblouissements d exilUne voix poétique s’est éteinte en mars 2020. Celle d’une sorte de grand frère même pour ceux qui ne l’ont pas ou peu connu. Une voix singulière qui a su traverser les modes et les temps depuis la publication en 1973 de son premier recueil chez Henry Fagne, À travers l’aube. Parus une première fois en 2006, la Maison de la poésie d’Amay nous livre ici une version revue et augmentée (notamment de dessins de l’auteur) de ces Éblouissements d’exil à laquelle le poète travaillait quelques semaines avant sa disparition. C’est dire si l’auteur, qui n’aura malheureusement pas pu voir cette nouvelle mouture, accordait une place privilégiée à ce texte. La préface de Murielle Compère-Demarcy est en ce sens éclairante, insistant notamment sur le mouvement perpétuel de la mémoire, balancement constant chez le poète pour qui l’ « arrachement » à la Sicile, sa terre natale, fut à la fois déchirement et renaissance. La Beauté que chante Rio di Maria ne cesse en effet de renaître comme le lilas au printemps. Une éternité des sensations, des émotions, une force vitale qui toujours renaissent avec l’aube au seuil du réveil, quand le corps de la femme aimée se révèle, une nouvelle fois, au petit jour. Continuer la lecture

Le piéton du monde

Carl NORAC, Un verre d’eau glacée, Taillis Pré, 2021, 81 p., 14 €, ISBN : 978-2-87450-175-3  

norac un verre d eau glacéeRécompensé en 2018 par le grand prix Albert Mockel de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique pour l’ensemble de son œuvre poétique, Carl Norac est aujourd’hui gratifié du statut de poète national. Mais c’est avant tout en poète transfrontalier qu’il aiguise son regard à la recherche d’un émerveillement toujours renouvelé. Celui qu’il capte dans les yeux des enfants qu’il croise à travers le monde. Continuer la lecture