Archives par étiquette : Rony Demaeseneer

Le mistral souffle encore à Uzès

Corinne HOEX, Uzès ou nulle part, Cormier, 2020, 84 p., 17 €, ISBN : 9782875980236

hoex uzes ou nulle partExiste-t-elle vraiment cette ville d’Uzès ? Sans doute est-ce une destination prisée pour les amoureux du Sud de la France mais pour d’autres, le nom même de cette commune résonne comme un leurre, une hypothèse. Pour Corinne Hoex, la ville n’a pas de consistance même si paradoxalement elle n’en finit pas de bruire, de renvoyer l’écho d’une déception. Le titre de son dernier recueil en témoigne, Uzès ou nulle part. Une ville comme gommée de la carte, une ville-fantôme. Continuer la lecture

Le continent du fragile…

Anne-Marielle WILWERTH, Là où s’étreignent les silences, Bleu d’encre, 2020, 85 p., 12€, ISBN : 978-2-930725-34-5

wilwerth la ou s etreignent les silencesComme nous l’évoquions à la fin d’une précédente recension, c’est sur un quai bercé par une brise marine légère que nous retrouvons avec plaisir Anne-Marielle Wilwerth. Un nouveau recueil qui ne pouvait trouver plus bel ancrage que l’enseigne des éditions Bleu d’encre tant les nuances de la couleur bleue semblent iriser l’œuvre de l’auteure. Un bleu peut-être plus dilué ici que dans le dernier livre, Ce que le bleu ne sait pas du fragile, paru en 2019, un peu plus flou, plus léger qui irriguerait des ciels ordinaires où flânent des funambules. C’est donc en empruntant à la palette du peintre son bleu outremer qu’Anne-Marielle Wilwerth poursuit l’édification de sa cathédrale de silence. Chaque recueil venant d’une certaine manière et presque paradoxalement combler les vides d’une architecture vouée à l’effacement, au retrait. Continuer la lecture

Sur les sentiers de soi

Un coup de cœur du Carnet

Alain DANTINNE, Amour quelque part le nom d’un fleuve, illustrations Jean Morette, Herbe qui tremble, 2020, 271 p., 17 €, ISBN 978-2-491462-00-0

dantinne amour quelque part le nom d'un fleuveÀ vivre depuis quelques mois comme des reclus, on en viendrait presque à perdre le nord et dès lors, la notion du voyage. Étourdis, désorientés, nous n’avons, comme seul horizon, que celui de la chambre autour de laquelle nous bombinons. Dans cette attente de nouveaux départs, la lecture du volume-anthologie d’Alain Dantinne, Amour quelque part le nom d’un fleuve, ravive l’espoir. Celui non seulement d’envisager reprendre la route, entonner une fois encore le chant des pistes mais plus essentiel peut-être, celui de pouvoir choisir son exil intérieur. Et c’est justement par ce titre que débute la déambulation dans l’œuvre du poète-voyageur Dantinne. Toute la tension qui anime l’écriture de l’auteur est là, présente dès ce premier recueil[1], dans le titre même du premier poème sobrement intitulé Voyage. Continuer la lecture

Une syntaxe du silence

Serge NÚÑEZ TOLIN, L’exercice du silence, Cadran ligné, 2020, 66 p., 14 €, ISBN : 978-2-9565626-2-7

serge nunez tolin l exercice du silenceY aurait-il au fond une syntaxe du silence ?  Un ensemble de règles qui permettraient de comprendre pourquoi, chez le poète, le silence n’est pas synonyme d’absence mais bien plutôt de dialogue, de présence au monde. C’est en quelque sorte l’interrogation que le poète Serge Núñez Tolin décline depuis la publication de plusieurs de ses recueils tels que L’interminable évidence de se taire (2006) ou L’ardent silence (2010). Avec L’exercice du silence, il poursuit donc cette recherche, cette remise en question de la « nécessité de parler », de ce silence qui « noue la respiration à l’air qui le traverse ». Continuer la lecture

Échos d’une arborescence évidente

Pierre WARRANT, Le temps de l’arbre, Cygne, 2020, 103 p., 13 €, ISBN : 978-2-84924-625-2

warrant le temps de l'arbreLes récentes recherches en matière de communication végétale ont confirmé ce que beaucoup pressentaient. Les arbres dialoguent entre eux et avec l’environnement. Ces nouvelles conclusions scientifiques n’ont sans doute pas échappé à l’ingénieur Pierre Warrant dont on sait, depuis la publication de ses deux précédents recueils – Confidences de l’eau (2016) et Altitudes (2013) –, l’attention qu’il porte au souffle vital que lui inspire la communion avec la nature. Arpenteur, voyageur, photographe, c’est avant tout en poète qu’il tente de mettre des mots sur ce langage des saisons. Continuer la lecture

« Il y a toujours une fin aux confins … »

Un coup de cœur du Carnet

Anna AYANOGLOU, Le fil des traversées, Gallimard, 2019, 97 p., 12,50 € / ePub : 8.99 €, ISBN : 978-2-07-284427-0

anna ayanoglou le fil des traverseesCréé en 1913, le personnage de Barnabooth, voyageur libre et délicat, nous entraîne à travers l’Europe du début du 20e siècle. Sous la plume précieuse de Valery Larbaud, les villes du vieux continent se succèdent, se déplient, de Moscou à Londres, de Paris à Berlin. Occasion pour Barnabooth de dessiner une cartographie intime et personnelle que le lecteur devine au fil des fragments compilés du  journal et des poèmes. L’un de ceux-ci éclaire particulièrement le contexte sentimental dans lequel s’effectue cette traversée, Continuer la lecture

Sonnets salés sans moraline…

Un coup de cœur du Carnet

Laurent ROBERT, Sonnets de la révolte ordinaire, Aethalidès, coll. « Freaks », 2020, 141 p., 16 €, 978-2-491517-04-5

laurent robert sonnets de la revolute ordinaireParmi les plaisirs de la littérature, il y a celui de la découverte. Celle de dénicher par exemple un auteur dont on se sent proche immédiatement, au premier coup d’œil, et la surprise de repérer un éditeur que l’on ne connaissait pas encore la veille. Double plaisir donc ici avec ces Sonnets de la révolte ordinaire de Laurent Robert parus chez l’éditeur lyonnais Aethalidès. Une maquette sobre, élégante, un papier de qualité, une typographie aérée et le titre d’une collection – Freaks – qui donne le ton, à la fois insolite et provocateur ! Continuer la lecture

Des Dieux et des choses

Lucien NOULLEZ, Tout peut commencer à trembler, Éd. de Corlevour / Revue Nunc, 2020, 93 p., 16 €, ISBN : 978-2-37209-074-2

Lucien Noullez Tout peut commencer à trembler recueil de poèmes éditions de Corlevour / Revue NuncComme pour mieux se rendre disponible à l’écriture, Lucien Noullez ouvre ce dernier recueil par un poème d’ordonnancement. Afin que tout puisse commencer à trembler, le poète range, chaque objet à sa place, des plus triviaux, les torchons, les balais, les lavettes, à ceux dont il usera pour faire acte poétique, le crayon (celui des acrobates[1] sans doute), les livres et les pièges de l’orthographe. Continuer la lecture

De l’aphorisme au fragment

Harry SZPILMANN, À propos de tout et surtout de rien, Lettre volée, coll. « Poiesis », 2019, 123 p., 18 €, ISBN 978-2-87317-545-0

Il existe dans l’ensemble des littératures une tradition de l’écrit aphoristique qui traverse les temps et les modes. Les théoriciens sont nombreux à s’être penchés sur ce genre, cherchant à en délimiter les contours, en définir les caractéristiques, à clarifier les termes en distinguant notamment maxime, sentence, pensée ou aphorisme. Blanchot, Barthes ou Valéry par exemples ont interrogé les œuvres de Joubert, de La Rochefoucauld, de Lichtenberg, de Schlegel. Sans évoquer ici les différents enjeux terminologiques qui ont pu animer ces débats, il est bon de rappeler néanmoins l’intérêt accru, depuis plusieurs décennies, pour l’écriture du fragment comme genre ayant ses propres codes. Continuer la lecture

Faire revivre les pierres

Liliane SCHRAÛWEN, Nuages et vestiges, Bleu d’Encre, 2019, 91 p., 14 €, ISBN : 978-2-930725-28-4

Si écrire, c’est entre autres faire parler les pierres, alors, le dernier recueil de Liliane Schraûwen est une gemme délicate polie par la gouge des mots. Mais les pierres ne sont pas toujours précieuses. Elles le deviennent après que l’on a redonné vie aux vestiges, après avoir fait renaître leur mémoire, après avoir allégé cette « masse lourde de dure pierre » comme pour en extraire la vie.

Alors il est venu / creuser la roche dure / Il t’a trouvée où tu rêvais / de ton rêve de pierre / Tu as pris vie entre ses doigts / et déployé ta chevelure / comme une flamme dans le vent Continuer la lecture

Verheggen enfin chez Vondel !

Jean-Pierre VERHEGGEN, Pubères, Putains / Pubers, Pietenpakkers, traduction Christoph BRUNEEL, Âne qui butine, 2019, 2013 p., 22€, ISBN : 978-2-919712-23-6

Il n’est pas dans les habitudes du Carnet de recenser les traductions d’œuvres littéraires belges francophones vers d’autres langues. Une exception pourtant aujourd’hui tant l’entreprise qui voit le jour constitue une première, un défi relevé et entamé il y a trois ans par Christoph Bruneel, relieur de formation et animateur avec Anne Letoré des éditions L’Âne qui butine. Le pari ? Traduire intégralement en néerlandais un recueil de Jean-Pierre Verheggen, en l’occurrence Pubères, Putains, sans doute l’un des textes les plus connus, les plus aboutis du poète. Un pari assez fou en effet d’autant que Verheggen se plaît à rappeler avec humour que même en français il n’a jamais été adapté, empruntant en cela à Jules Renard sa formule ironique à l’encontre de l’auteur d’Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, « Mallarmé, intraduisible même en français ! » Continuer la lecture

Le top 3 de Rony Demaeseneer

Le meilleur de l’année littéraire belge 2019 par les chroniqueurs du Carnet et les Instants. Aujourd’hui : le choix de Rony Demaeseneer. Continuer la lecture

Celui-là n’est peut-être pas l’homme à la pipe

Un coup de cœur du Carnet

Nicolas MARCHAL, Les faux Simenon, Weyrich, coll. « Plumes du coq, 2019, 235 p., ePub : 10.99 €, ISBN : 978-2-87489-558-6

Lorsque l’on apprécie particulièrement l’univers d’un auteur, on est impatient et curieux à l’idée de découvrir son dernier opus. En même temps, on repousse la lecture de peur de le dévorer trop vite ou de devoir attendre la sortie du prochain. Nicolas Marchal fait partie de ceux-là, écrivains qui vous surprennent toujours. Chaque livre vient peaufiner un univers personnel où les surprises narratives voisinent avec la jubilation dans l’écriture. Après Le grand cerf publié en 2016 chez le même éditeur, dans la collection « Plumes du coq », Les faux Simenon confirme le talent de l’auteur. Continuer la lecture

Les soubresauts d’un cœur

Karel LOGIST, Un cœur lent, Tétras Lyre, 2019, 80 p., 16 €, ISBN : 978-2-930685-48-9

Plaisir toujours renouvelé de retrouver la prose poétique de Karel Logist après quelques années d’absence. C’est que l’œil narquois du poète n’a pas pris une ride. Un nouveau recueil donc composé d’une soixantaine de courts textes comme autant d’instantanés pris sur le vif et qui dissèquent avec acuité les cœurs chamboulés des « aimables solitudes » que nous croisons en chemin. Nos contemporains pris en flagrant délit de vie par l’objectif aguerri du poème polaroïde et que viennent illustrer les photographies du complice de toujours, Serge Delaive. Continuer la lecture

La rivière entre en crue ! C’est cuit pour nous !

Dominique MASSAUT, Débordements, Maelström, 2019, 81 p. + CD Audio, 15€, ISBN : 978-2-87505-321-2

La Laïta est une rivière bien connue des Finistériens, qui coule du côté de Quimperlé. Ce sont en quelque sorte ses rives qui enserrent le nouveau texte de Dominique Massaut. Aber textuel et sonore qui gronde, qui jute son trop plein de déjections. Comme la rivière déborde, soumise aux déferlantes des éléments et des hommes, le texte ici déferle et se révolte. Un ras(z)-le-bol marémoteur pour l’auteur qui vole dans les plumes des pigeons si peu voyageurs. Massaut dézingue, à coups de mots-valises, d’onomatopées, de « pharma-con-trepètries », les dérives aguicheuses et consommatrices de notre société « algorithmée ». Continuer la lecture

Le livret des insomnies

Thibaut CREPPE, La ville endormie, Tétras Lyre, 2019, 57 p., 14 €, ISBN : 978-2-930685-46-5

Thibaut Creppe n’est pas un inconnu au sein du petit monde de la littérature belge. Né en 1990, l’auteur, alors étudiant à l’ULG, crée, début des années 2010, un collectif, « Chromatique », avec cinq autres étudiants tous férus de poésie. Résultat d’un premier recueil publié en commun : le prix Georges Lockem décerné en 2013 par l’Académie Royale de langues et littérature française de Belgique ! Soutenu  par une maquette élégante qui épouse parfaitement les thèmes abordés, La ville endormie est un recueil-patchwork, un livret d’insomnies où la mélancolie alterne avec des moments de révolte et de rage. Enfouie sous l’abat-jour qui reste allumé tard, la ville s’expose et se réveille au contact des reflets dans la nuit. Continuer la lecture