Archives par étiquette : Alain Delaunois

Dotremont, poète d’avant les logogrammes

Christian DOTREMONT, Ancienne éternité & autres textes, Unes, 2021, 64 p., 16 €, ISBN : 978-2-87704-224-6

dotremont ancienne eterniteChristian Dotremont (1922-1979) eut plus d’une vie, au cours d’une existence foisonnante d’expériences et relativement brève : marquée tout autant par les privations, la solitude et la tuberculose (« la catastrophe » de son roman La pierre et l’oreiller, Gallimard, 1955) que par une effervescence de créativité poétique et plastique, dont on retient surtout la fondation du mouvement CoBrA en 1949 (réunissant originellement des artistes, peintres et poètes de Belgique, des Pays-Bas et du Danemark) et l’invention personnelle du « logogramme », fusionnant sur le papier idéogramme et calligraphie à l’encre de chine avec un texte poétique. Mais Dotremont, homme des compagnonnages et des complicités nécessaires quoique souvent orageuses, fut très tôt, dès l’âge de 17 ans, un poète surréaliste, qui noua dès 1940 des liens avec Magritte, Scutenaire, Ubac, et incarna pour un temps, avec Marcel Mariën, la nouvelle génération du surréalisme en Belgique. Continuer la lecture

Rolin et Sollers, attelés au même livre

Dominique ROLIN, Lettres à Philippe Sollers 1981-2008, éd. établie et présentée par Jean-Luc Outers et annotée par Frans De Haes, Gallimard, 2020, 432 p., 24 € / ePub : 16.99 €, ISBN : 978-2-07-289375-9

rolin lettres a philippe sollers 2Avec ce deuxième volume des lettres de Dominique Rolin à Philippe Sollers, couvrant cette fois les années 1981 à 2008 – l’écrivaine disparaît quatre ans plus tard, le 15 mai 2012 – se clôture une aventure exceptionnelle et rare, à la fois amoureuse et littéraire, dont il y a peu d’équivalent dans l’histoire des lettres – et dans la vie, tout simplement. Exceptionnelle par sa fécondité d’écriture, certainement, tant les deux écrivains, depuis leur rencontre à l’automne 1958, ont conçu – outre leur œuvre personnelle, distincte mais par moments existant en miroir –  une prouesse qui défie le temps, les habitudes et les conformismes. Continuer la lecture

Emmuré. Vivant ?

Jean-Philippe TOUSSAINT, La disparition du paysage, Minuit, 2021, 48 p., 6,80 € / ePub : 4.99 €, ISBN : 978-2-7073-4658-2

toussaint la disparition du paysageLes choses tiennent en peu de mots, et sont assez simples. Jean-Philippe Toussaint, dans ce court texte qu’est La disparition du paysage, les révèle d’emblée. Le châssis d’une fenêtre, donnant sur le casino d’Ostende et ses abords, forme comme le cadre d’un tableau. Dans un fauteuil roulant, dont on n’est pas vraiment certain qu’il puisse le faire bouger, un homme passe ses journées à regarder au dehors, depuis son appartement. Ce dehors qu’il a souvent arpenté autrefois, marchant sur la digue ou la plage, respirant les odeurs de la mer, remettant ses idées en place au fur et à mesure de l’avancée de ses propres pas. Condamné à l’immobilité depuis des mois, il laisse aujourd’hui son regard passer de la mer au ciel, sans aspérités auxquelles s’accrocher. Continuer la lecture

Dominique Rolin, aux premiers jours

Dominique ROLIN, Les marais, préface de Frans De Haes, postface de Laurence Ghigny, illustrations de Dominique Rolin, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2020, 294 p., 9 €, ISBN : 978-2-87568-485-1

rolin les maraisDans Lettre à Lise, dernier roman de Dominique Rolin paru en 2003, l’auteure mettait fermement en garde sa petite-fille, face à cette « piqure de mouche au poison mortel » qu’est le chagrin : « L’être humain est lié aux sangs douloureux des ancêtres, et nous leur devons la plus affreuse redevance qui soit. Ma chérie, n’en fais donc pas un plat, ce qui t’arrive est d’une exténuante banalité psychologique, par conséquent annulée d’office ». Tout Dominique Rolin est là, dans cette dualité qui fait écarter comme facilement négligeables des sentiments pourtant violents qu’elle a éprouvés durablement dès sa jeunesse, dans le noyau familial, et qu’elle n’a cessé de combattre par la suite quand elle les voyait à nouveau entrer en action au cours de sa vie. Continuer la lecture

Tours et alentours de Jean-Philippe Toussaint

Lire, voir, penser l’œuvre de Jean-Philippe Toussaint. Colloque de Bordeaux, Textes réunis par Jean-Michel DEVÉSA, Impressions Nouvelles, 2020, 440 p., 26 € / ePub : 14.99 €, ISBN : 978-2-87449-778-0

devesa lire voir penser l oeuvre de jean philippe toussaintDepuis Les émotions, paru cet automne chez Minuit jusqu’aux débuts de Jean-Philippe Toussaint (avec La salle de bain en 1985, chez Minuit déjà), trente-cinq ans se sont écoulés. Soit une douzaine de romans et récits, sans compter des livres sur l’art, Félix Vallotton, le Louvre, de la photographie, plusieurs films, un ciné-roman tiré de La Sévillane – et encore un spectacle multimedia pour la scène avec le très estimé Delano Orchestra –, l’écrivain belge a fait l’objet de multiples traductions : du mandarin au finnois en passant par le bosniaque et le russe, une vingtaine de par le monde, et autant de mémoires ou thèses universitaires. Auréolé de plusieurs prix littéraires (le Rossel pour La télévision, le Médicis pour Fuir, le Décembre et le Triennal du roman de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour La vérité sur Marie), il a très tôt été salué par la critique, autant que reconnu par un public de plus en plus large, et notamment à l’étranger. Continuer la lecture

Le Top 3 d’Alain Delaunois

Chaque jour, Le Carnet et les Instants revisite l’année littéraire 2020 avec le Top 3 de ses chroniqueurs et chroniqueuses. Aujourd’hui : la double sélection d’Alain Delaunois. Continuer la lecture

Jean-Claude Pirotte sur le départ

Un coup de cœur du Carnet

Jean-Claude PIROTTE, Je me transporte partout. 5000 poèmes inédits (2012-2014), Cherche Midi, 2020, 740 p., 29 € / ePub : 16.99 €, ISBN : 978-2-7491-5543-2

Avant de s’éclipser définitivement au printemps 2014, traçant sa dernière route vers les rivages lointains de l’enfance perdue, Jean-Claude Pirotte nous avait aimablement prévenus :

après ma mort je publierai
des poèmes inattendus
mais pas avant je reste au rez-
de chaussée des rimeurs perdus
Continuer la lecture

René Magritte, la photographie et le cinématographe

Xavier CANONNE, René Magritte, The Revealing Image (L’Image révélée), Ludion, 168 p. illustrées, 39,90 €, ISBN : 978-94-9181-973-5

canonne magritte l image reveleeS’il a approché, voire pratiqué en amateur, photographie et cinéma – il préférait parler de « cinématographe » –, ces deux disciplines n’ont jamais constitué pour René Magritte une création intellectuelle et artistique qui atteindrait la force de frappe de sa peinture. En 1960, Luc de Heusch présentait un film sur le peintre et son œuvre, Magritte ou La Leçon de choses. Au cours d’un entretien avec Jacques de Decker, qui évoque alors les films de Buñuel et Dali, Magritte lui répond : « Même si je connaissais les rudiments de l’art cinématographique, je ne pourrais expliquer mes idées que par la peinture (…) Je ne participe au cinéma qu’en tant que spectateur. Mes films préférés sont Babette s’en-va-t-en guerre (de Christian-Jacque, 1959, NDLR) ou Madame et son auto (de Robert Vernay, 1958, NDLR). Je ne supporte pas les films qui veulent me faire apprendre quelque chose ou m’exposer une thèse : ce cinéma-là m’ennuie »[1]. Continuer la lecture

Le visage changeant des émotions

Jean-Philippe TOUSSAINT, Les émotions, Minuit, 2020, 238 p., 18,50 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 978-2-7073-4643-8

jean-philippe toussaint les émotionsSi l’on s’en tient aux fondamentales et primaires, telles que répertoriées par de nombreuses études scientifiques à la suite du psychologue américain Paul Ekman, les émotions seraient au départ, chez tout individu masculin et féminin, et quelle que soit sa culture, au nombre de six. Six émotions qui vont de la plus positive, la joie, à la plus négative, le dégoût, et quatre autres qui tendent souvent vers la négativité : la peur, la surprise (quoiqu’il puisse y avoir de joyeuses surprises), la tristesse, la colère. Le dégoût reste la plus destructrice des émotions, et elle cumule malheureusement d’autant plus de phases intensives et graduelles lorsqu’elle advient par surprise, sous l’emprise de la peur et de la tristesse. Continuer la lecture

Autour de Paul Colinet et Robert Willems, une histoire de famille surréaliste

Vendredi. Une correspondance surréaliste, Avant-propos, notes et édition Xavier CANONNE, (français, néerlandais, anglais), Ludion, 2020, 1056 p. illustrées, 125 €, ISBN : 978-94-9303-924-7

vendredi un correspondance surréaliste par xavier canonne éditions ludionLe mouvement surréaliste en Belgique a suscité très tôt chez ses participants une grande diversité d’actions, de liberté de ton et d’esprit, qui a pu s’exprimer également dans les marges mêmes du groupe dont Paul Nougé et René Magritte ont été les instigateurs. Ainsi en va-t-il de Vendredi, une publication collective réalisée à …un seul et unique exemplaire, à l’initiative de Paul Colinet, membre du groupe de Bruxelles depuis 1935, ami intime de Magritte et de Scutenaire. Paul Colinet avait pour neveu Robert Willems, qui, en octobre 1949, part avec sa jeune épouse Odette au Congo belge, pour y exercer le métier de comptable. Continuer la lecture

À fleurets mouchetés, les « souvenotes » d’Alechinsky

Un coup de cœur du Carnet

Pierre ALECHINSKY, Ambidextre, Gallimard, 2019, 464 p., 102 illustrations, 39 €, ISBN : 978-2-07-286842-9

Mais quelles furent donc les fées magiciennes qui, avec amour des couleurs kaléidoscopiques, attention malicieuse, et espièglerie des mots, se penchèrent sur le berceau de ce nouveau-né, devenu au cours de la seconde moitié du 20e siècle l’un des plus grands artistes vivants, et qui, au 21e, l’est resté ? L’on découvre avec plaisir une multitude de réponses possibles, aussi justes et tonifiantes les unes que les autres, dans Ambidextre, le nouvel ouvrage – en toutes lettres et illustrations – de Pierre Alechinsky. Continuer la lecture

Achille Chavée, ce vieux peau-rouge qui voulait « dissoudre le silence »

Achille CHAVEE, Écrit sur un drapeau qui brûle, choix anthologique et postface de Gwendoline Moran Debraine, illustré par des étudiants de l’ENSAV La Cambre, note de Pascal Lemaître, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2019, 280 p., 10 €, ISBN : 978-2-87568-418-9

Quelle excellente idée, chez Espace Nord, d’avoir sorti du placard des poèmes et aphorismes du « plus célèbre poète de la rue Ferrer à La Louvière », Achille Chavée ! D’autant qu’une première anthologie, dans la même collection, est épuisée depuis belle lurette, et que son œuvre complet (6 volumes édités entre 1977 et 1994 par l’association des amis d’Achille) ne se trouve que rarement chez les bons bouquinistes. Chavée le disait en connaissance de cause, avec cet humour tantôt noir, tantôt railleur, qui le sauva tout au long de son existence de bien des déconvenues : « Introuvable, je tire parfois un livre à zéro exemplaire. » Continuer la lecture

L’attaque du train avant Auschwitz

Sylvestre SBILLE, J’écris ton nom, Belfond, 2019, 320 p., 17 € / ePub :  11.99 €, ISBN : 978-2-7144-8225-9

Qui étaient les jeunes résistants juifs qui attaquèrent et stoppèrent en 1943 un convoi de déportés, parti de Malines pour Auschwitz ? Dans son premier roman, le réalisateur et journaliste Sylvestre Sbille retrace leur parcours héroïque.

Brutalité des faits. Le 19 avril 1943, un nouveau convoi, le vingtième depuis qu’a commencé en août 1942 la déportation des Juifs de Belgique, quitte la gare de Malines. Pour la première fois, ce sont des wagons à bestiaux qui sont utilisés. Entassés les uns sur les autres, plus de 1600 Juifs de tout âge, hommes, femmes, enfants, ainsi qu’un petit nombre de résistants juifs, et d’autres évadés de convois précédents, extirpés de la Caserne Dossin. Leur destination : Auschwitz. Soudain, non loin de Haacht, à Boortmeerbeek, le train s’arrête brutalement. Des coups de feu sont tirés, une fusillade éclate, des portes de wagons s’ouvrent… En quelques minutes, 231 ou 232 déportés parviennent à s’échapper. Plus d’une centaine seront repris, soit tués, soit déportés à Auschwitz. À la fin de la guerre, 153 d’entre eux avaient survécu. Des 1400 autres déportés du XXe convoi, près de 900 furent envoyés directement dans les chambres à gaz, et la plupart des autres moururent à Auschwitz et Birkenau. Continuer la lecture

Swinging Belleville rendez-vous

Ivan ALECHINE et Pierre ALECHINSKY, Belleville sur un nuage, Yellow Now, coll. « Les carnets », 2019, 114 p., 14 €, ISBN : 9782873404451

Alechine Alechinsky Belleville Yellow NowEn photo de couverture, une Pontiac Parisienne quatre portes défraîchie, modèle fin des années 50, exhibe sa carrosserie de paquebot, salement amochée aux ailes avant-arrière. Un immeuble tout aussi décati, les fenêtres murées de béton, se maintient comme il peut en arrière-plan. On ne voit pas le mot « Hôtel », mais la suite du lettrage donne son nom : « de l’Avenir ». Visiblement, ça ne lui a pas trop réussi. Mais il n’y a pas que ce bâtiment ni la lourde Américaine qui en ont pris un coup. Au milieu des années 60, tout le haut quartier de Belleville, dans le 20e arrondissement de Paris, se trouve entre deux eaux : une longue rénovation urbaine a commencé par la démolition d’ilots abandonnés ou insalubres, mais une grande partie du quartier est toujours constituée d’habitations aux loyers guère coûteux, de cabanons branlants, de petites rues, d’impasses, de cours et courettes, de jardinets imbriqués les uns dans les autres. « Paris était encore provincial, chaleureux et doux », écrit Ivan Alechine qui y a passé son enfance. « Les petits commerces, l’artisanat populaire nous nourrissaient, une certaine idée de l’entraide entre gens d’une même rue subsistait. Il y avait des ponts entre le passé et le présent. Nous avions les pieds dans le XIXe siècle, le nez au vent du XXe. » Continuer la lecture

Johan Muyle, biker street artist

Johan MUYLE, Sculpture Surfing, préface d’Éric Fabre, Éditions du Caïd, 2018, 80 p., 35 €, ISBN : 978-2-930754-12-3   

Acteur multi-activiste de l’art contemporain en Belgique, connu tout autant pour ses grandes fresques murales réalisées avec (et à la façon) des peintres affichistes de Madras en Inde, que pour ses constructions et assemblages d’objets animés par de minutieux mouvements d’horlogerie, mixant à la fois les cultures populaires, les conflits médiatisés du monde actuel, et les jeux ironiques du langage, écrit ou visuel, Johan Muyle (Charleroi, 1956) est aussi un passionné de moto, et particulièrement de l’une des marques les plus mythiques de l’histoire des deux-roues motorisés : la Harley-Davidson. Continuer la lecture