Archives par étiquette : Alain Delaunois

Le visage changeant des émotions

Jean-Philippe TOUSSAINT, Les émotions, Minuit, 2020, 238 p., 18,50 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 978-2-7073-4643-8

jean-philippe toussaint les émotionsSi l’on s’en tient aux fondamentales et primaires, telles que répertoriées par de nombreuses études scientifiques à la suite du psychologue américain Paul Ekman, les émotions seraient au départ, chez tout individu masculin et féminin, et quelle que soit sa culture, au nombre de six. Six émotions qui vont de la plus positive, la joie, à la plus négative, le dégoût, et quatre autres qui tendent souvent vers la négativité : la peur, la surprise (quoiqu’il puisse y avoir de joyeuses surprises), la tristesse, la colère. Le dégoût reste la plus destructrice des émotions, et elle cumule malheureusement d’autant plus de phases intensives et graduelles lorsqu’elle advient par surprise, sous l’emprise de la peur et de la tristesse. Continuer la lecture

Autour de Paul Colinet et Robert Willems, une histoire de famille surréaliste

Vendredi. Une correspondance surréaliste, Avant-propos, notes et édition Xavier CANONNE, (français, néerlandais, anglais), Ludion, 2020, 1056 p. illustrées, 125 €, ISBN : 978-94-9303-924-7

vendredi un correspondance surréaliste par xavier canonne éditions ludionLe mouvement surréaliste en Belgique a suscité très tôt chez ses participants une grande diversité d’actions, de liberté de ton et d’esprit, qui a pu s’exprimer également dans les marges mêmes du groupe dont Paul Nougé et René Magritte ont été les instigateurs. Ainsi en va-t-il de Vendredi, une publication collective réalisée à …un seul et unique exemplaire, à l’initiative de Paul Colinet, membre du groupe de Bruxelles depuis 1935, ami intime de Magritte et de Scutenaire. Paul Colinet avait pour neveu Robert Willems, qui, en octobre 1949, part avec sa jeune épouse Odette au Congo belge, pour y exercer le métier de comptable. Continuer la lecture

À fleurets mouchetés, les « souvenotes » d’Alechinsky

Un coup de cœur du Carnet

Pierre ALECHINSKY, Ambidextre, Gallimard, 2019, 464 p., 102 illustrations, 39 €, ISBN : 978-2-07-286842-9

Mais quelles furent donc les fées magiciennes qui, avec amour des couleurs kaléidoscopiques, attention malicieuse, et espièglerie des mots, se penchèrent sur le berceau de ce nouveau-né, devenu au cours de la seconde moitié du 20e siècle l’un des plus grands artistes vivants, et qui, au 21e, l’est resté ? L’on découvre avec plaisir une multitude de réponses possibles, aussi justes et tonifiantes les unes que les autres, dans Ambidextre, le nouvel ouvrage – en toutes lettres et illustrations – de Pierre Alechinsky. Continuer la lecture

Achille Chavée, ce vieux peau-rouge qui voulait « dissoudre le silence »

Achille CHAVEE, Écrit sur un drapeau qui brûle, choix anthologique et postface de Gwendoline Moran Debraine, illustré par des étudiants de l’ENSAV La Cambre, note de Pascal Lemaître, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2019, 280 p., 10 €, ISBN : 978-2-87568-418-9

Quelle excellente idée, chez Espace Nord, d’avoir sorti du placard des poèmes et aphorismes du « plus célèbre poète de la rue Ferrer à La Louvière », Achille Chavée ! D’autant qu’une première anthologie, dans la même collection, est épuisée depuis belle lurette, et que son œuvre complet (6 volumes édités entre 1977 et 1994 par l’association des amis d’Achille) ne se trouve que rarement chez les bons bouquinistes. Chavée le disait en connaissance de cause, avec cet humour tantôt noir, tantôt railleur, qui le sauva tout au long de son existence de bien des déconvenues : « Introuvable, je tire parfois un livre à zéro exemplaire. » Continuer la lecture

L’attaque du train avant Auschwitz

Sylvestre SBILLE, J’écris ton nom, Belfond, 2019, 320 p., 17 € / ePub :  11.99 €, ISBN : 978-2-7144-8225-9

Qui étaient les jeunes résistants juifs qui attaquèrent et stoppèrent en 1943 un convoi de déportés, parti de Malines pour Auschwitz ? Dans son premier roman, le réalisateur et journaliste Sylvestre Sbille retrace leur parcours héroïque.

Brutalité des faits. Le 19 avril 1943, un nouveau convoi, le vingtième depuis qu’a commencé en août 1942 la déportation des Juifs de Belgique, quitte la gare de Malines. Pour la première fois, ce sont des wagons à bestiaux qui sont utilisés. Entassés les uns sur les autres, plus de 1600 Juifs de tout âge, hommes, femmes, enfants, ainsi qu’un petit nombre de résistants juifs, et d’autres évadés de convois précédents, extirpés de la Caserne Dossin. Leur destination : Auschwitz. Soudain, non loin de Haacht, à Boortmeerbeek, le train s’arrête brutalement. Des coups de feu sont tirés, une fusillade éclate, des portes de wagons s’ouvrent… En quelques minutes, 231 ou 232 déportés parviennent à s’échapper. Plus d’une centaine seront repris, soit tués, soit déportés à Auschwitz. À la fin de la guerre, 153 d’entre eux avaient survécu. Des 1400 autres déportés du XXe convoi, près de 900 furent envoyés directement dans les chambres à gaz, et la plupart des autres moururent à Auschwitz et Birkenau. Continuer la lecture

Swinging Belleville rendez-vous

Ivan ALECHINE et Pierre ALECHINSKY, Belleville sur un nuage, Yellow Now, coll. « Les carnets », 2019, 114 p., 14 €, ISBN : 9782873404451

Alechine Alechinsky Belleville Yellow NowEn photo de couverture, une Pontiac Parisienne quatre portes défraîchie, modèle fin des années 50, exhibe sa carrosserie de paquebot, salement amochée aux ailes avant-arrière. Un immeuble tout aussi décati, les fenêtres murées de béton, se maintient comme il peut en arrière-plan. On ne voit pas le mot « Hôtel », mais la suite du lettrage donne son nom : « de l’Avenir ». Visiblement, ça ne lui a pas trop réussi. Mais il n’y a pas que ce bâtiment ni la lourde Américaine qui en ont pris un coup. Au milieu des années 60, tout le haut quartier de Belleville, dans le 20e arrondissement de Paris, se trouve entre deux eaux : une longue rénovation urbaine a commencé par la démolition d’ilots abandonnés ou insalubres, mais une grande partie du quartier est toujours constituée d’habitations aux loyers guère coûteux, de cabanons branlants, de petites rues, d’impasses, de cours et courettes, de jardinets imbriqués les uns dans les autres. « Paris était encore provincial, chaleureux et doux », écrit Ivan Alechine qui y a passé son enfance. « Les petits commerces, l’artisanat populaire nous nourrissaient, une certaine idée de l’entraide entre gens d’une même rue subsistait. Il y avait des ponts entre le passé et le présent. Nous avions les pieds dans le XIXe siècle, le nez au vent du XXe. » Continuer la lecture