Archives de catégorie : Essais

Laurent De Sutter, pirate de la philosophie et du droit

Un coup de cœur du Carnet

Laurent DE SUTTER, Jack Sparrow. Manifeste pour une linguistique pirate, Impressions nouvelles, coll. « La fabrique des héros », 2019, 128 p., 12 €, ISBN : 978-2-87449-647-9 |

Laurent de Sutter ouvre de manière fulgurante et géniale la nouvelle collection, intitulée « La fabrique des héros », créée par Tanguy Habrand et Dick Tomasovic aux Impressions Nouvelles. Son dévolu s’est porté sur Jack Sparrow, le héros de la série cinématographique Pirates des Caraïbes, interprété par Johnny Depp. Derrière les aventures fantastiques de Jack Sparrow — ses combats avec les soldats, les zombies ou autres créatures surnaturelles —, derrière son esthétique de l’ivresse, Laurent de Sutter met à jour son arme secrète : la parole. Non la déploration du « words, words, words » formulée par Hamlet mais la parole comme subversion. Les batailles entre la Couronne et la piraterie ne sont que l’expression d’une lutte à mort entre deux mondes, entre deux métaphysiques, le monde de l’ordre incarné par la Couronne et le monde utopiste pirate réinventant les bases d’une société qui conteste le pouvoir de la Couronne. Continuer la lecture

En compagnie de Marguerite Yourcenar

Achmy HALLEY, Marguerite Yourcenar, Portrait intime, Préface Amélie Nothomb, Flammarion, 2018, 208 p., 29,9 € / ePub : 20,99 €, ISBN : 9782081423626 

Marguerite Yourcenar fait partie de ces écrivain.e.s dont le compagnonnage est un enrichissement permanent pour le lecteur. À ses côtés, on aime partager une forme de proximité et approfondir la science de l’humanité. Découvrir une vie différente, faite à la fois de retraite, d’écriture, de (re-)lecture, de culture, une vie imprégnée d’un monde qu’elle a beaucoup parcouru. Une vie d’invention de soi. Pour mieux la connaître, elle qui disait ne pas aimer parler d’elle et ne le faire que dans ses livres, « et encore en prenant ces distances que sont les personnages du roman ou le langage impersonnel de l’essai »[1], il y a bien sûr l’abondante correspondance formant un quasi journal, des biographies dont les plus fameuses sont celles de Josyane Savigneau et de Michèle Goslar. On peut maintenant ajouter le portrait signé par Achmy Halley, qui met sa connaissance érudite de la vie, des archives et de l’œuvre de Marguerite Yourcenar au service d’un livre richement illustré de photographies.

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Lucky Luke, un justicier blanc dans le lointain Ouest

Pierre ANSAYLucky Luke. La justice et la philosophie, Couleur Livres, 2018, 177 p., 16 €, ISBN : 978-2-87003-889-5

Philosopher à propos de Lucky Luke : voilà la proposition que nous fait Pierre Ansay dans son dernier livre, lui qui s’était déjà livré au même exercice avec Gaston Lagaffe (Couleur livres, 2012). On imagine sans trop de peine que l’improbable employé de bureau imaginé par Franquin puisse inciter à la réflexion par son insondable paresse et sa créativité biscornue.Par contre, c’est peut-être moins évident pour le poor lonesome cow-boy inventé par Morris, parce qu’il est d’abord un homme d’action.

Pourtant, quand Gaston passe son temps à être, Luc le Chanceux, lui, agit et, sur son terrain d’action, il est confronté à certaines notions que les philosophes ont coutume de traiter : le bien et le mal, l’ordre, l’autorité, la loi et la justice. Avec la nuance que ses auteurs destinent ces aventures à la jeunesse et qu’à rebours, par exemple, d’un Corto Maltese de Hugo Pratt, ils veulent d’abord faire sourire.

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Les maudits littéraires, hors du « champ général »

Denis SAINT-AMAND et Gérald PURNELLE (sous la dir. de), Textyles n° 53 : Malédictions littéraires, Samsa, 2018, 195 p., 15 €, ISBN : 978-2-87593-199-3

Quel thème plus fécond que celui de la « malédiction littéraire » – si ce n’est celui, plus contemporain et souvent marqué d’un sceau idéologique que celui de « l’infréquentabilité » ? La revue Textyles nous apporte la preuve que le cercle des poètes et écrivains maudits ne se limite en effet pas aux banquettes patinées des bars à absinthe montmartrois ni à ces soupentes où se meurt, la fleur de l’âge rongée par la tuberculose ou un vilain « virus d’amour », quelque rimailleur famélique, typique de la faune du Paname belle-époque… 

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Nostalgies anthropologiques

David BERLINER, Perdre sa culture, Zones sensibles,2018, 156 p., 15 €, ISBN : 978-293-0601-35-9

« Le temps passe », « les temps changent », « ce n’est plus ce que c’était », « tout fout le camp », « les traditions se perdent »… On pourrait continuer ainsi à énumérer les phrases disant la perte et la nostalgie d’un passé irréversible. De l’étude de cette nostalgie David Berliner, anthropologue, professeur à l’Université libre de Bruxelles a fait un très beau livre qu’il destine aux chercheurs en sciences sociales, aux spécialistes du patrimoine et des études mémorielles et muséales, aux philosophes, aux historiens, aux psychanalystes et psychologues, aux politologues ou aux géographes. On ajoutera à tout citoyen en quête de réponses aux replis nationalistes qui se servent de la perte pour exprimer la peur et la haine de l’autre et empoisonnent nos sociétés, pour retrouver un peu d’optimisme au tout nostalgique qui pourrait nous étreindre, pour raffiner la pensée au sujet de la patrimonialisation et ne pas tomber dans le politiquement correct de l’authenticité. Pour cela, David Berliner conçoit le métier d’anthropologue comme celui d’un diplomate « qui parvient à trouver le mot juste pour parler de et avec l’autre ». Continuer la lecture

L’expérience littéraire face à la mort

Myriam WATTHEE-DELMOTTE, Dépasser la mort. L’agir de la littérature, Actes Sud, 2019, 272 p., 21 €, ISBN : 978-2-330-11804-4

« Je suis juste quelqu’un qui, comme nous tous, a vu s’effondrer la falaise juste à côté de soi, qui a tremblé au bord du gouffre, et qui a échappé au vertige parce qu’un, puis deux, puis un grand nombre d’écrivains lui ont pris la main pour le tirer en arrière. Venez, je vous précède et je les suis. »

En ouverture de son dernier livre, Myriam Watthee-Delmotte nous fait la confidence du suicide d’un ami, André, dont la mort à quarante ans a provoqué le séisme intime dans lequel nous plonge la disparition des êtres chers. Ce bouleversement laisse sans voix et sans mots ceux qui, au contraire de Myriam Watthee-Delmotte, n’ont pas exploré les voies de résilience que la littérature nous ouvre et dont l’auteure de Dépasser la mort nous propose ici quelques titres choisis dans sa bibliothèque. Celle qui a créé le Centre de Recherche sur l’Imaginaire à l’Université catholique de Louvain a élargi le champ du littéraire à celui de la musique : son livre nous propose un accompagnement musical sélectionné dans le catalogue du label Cypres, et disponible en écoute libre sur le site de l’éditeur musical.

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« Une éclatante victoire sur ma lâcheté »

Fernand LISSE, Léon Leloir. Un Père Blanc au destin contrarié par l’ombre de Degrelle, De Schorre, 2018, 285 p., 22 €, ISBN : 978-2-930876-13-9

Qui, après avoir lu le livre de Fernand Lisse sur le Père Léon Leloir, pourra encore soutenir que les ecclésiastiques sont des hommes sans biographie ? Bien sûr, les vœux qu’ils prononcent les engagent sur la voie d’un total sacrifice de soi, dans la mesure où, épousant le Christ, ils se donnent, corps, biens et âme, à Dieu et à l’Église. Mais, pour eux, le renoncement et l’abnégation ne représentent pas la « perte de soi » ; ils permettent au contraire la construction d’une destinée spirituelle qui demeure inscrite dans une temporalité séculière, donc inscrite dans ce temps des hommes qu’on appelle l’Histoire. En cela, leur existence individuelle n’est pas moins intéressante à retracer que celle d’un écrivain, d’un militaire, d’un ingénieur, d’un artisan ou de n’importe quel inconnu qui ne mérite jamais de le rester. Continuer la lecture