Archives de catégorie : Essais

L’Europe entre dérives identitaires et mépris des peuples

Véronique DE KEYSER, Une démocratie approximative L’Europe face à ses démons, CAL, coll. « Liberté, j’écris ton nom », 2018, 100 p., 10 €, ISBN : 978-2-87504-030-5

Plus de soixante ans après le Traité de Rome, peut-on dire que l’Europe est démocratique ? C’est l’une des questions que pose Véronique De Keyser, ancienne députée socialiste européenne (de 2001 à 2014) et professeure émérite de psychologie à l’ULiège, dans son livre Une démocratie approximative. L’Europe face à ses démons, lauréat du Prix du livre politique 2018.

La création de l’Europe après la Deuxième guerre mondiale symbolisait la réconciliation des peuples sur un champ de ruines. Jusqu’au début des années 2000, les crises qu’elle a traversées ont été surmontées et son existence n’a jamais été vraiment questionnée. Il n’en est plus de même aujourd’hui (…) L’Europe a encore ses défenseurs, mais ses détracteurs se font de plus en plus nombreux.

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L’astre Léonard de Vinci

Daniel Salvatore SCHIFFER, Divin Vinci, Léonard de Vinci, L’Ange incarné, Erick Bonnier, 2019, 405 p., 22 €, ISBN : 978-2-36760-169-4

À l’occasion du 500ème anniversaire de la mort de Leonardo da Vinci, le philosophe et écrivain Daniel Salvatore Schiffer, grand spécialiste du dandysme, interroge l’œuvre, la vie, la pensée de celui qui incarne l’humanisme de la Renaissance. Peintre, sculpteur, architecte, poète, ingénieur, inventeur, philosophe humaniste… c’est sous l’angle de l’universalité de son génie que Daniel Salvatore Schiffer appréhende l’astre Léonard de Vinci. S’appuyant sur les écrits de l’artiste — son Traité sur la peinture, ses Codex, carnets, journaux souvent rédigé dans une écriture spéculaire … —,  revisitant l’œuvre (La Joconde, La Cène, La bataille d’Anghiari, Léda et le cygne, Bacchus, Saint jean Baptiste…), Divin Vinci, Léonard de Vinci, L’Ange incarné explore la synthèse des arts et des sciences mise en œuvre par celui qui, faisant de la peinture une « cosa mentale », une chose mentale, la dotait, par-delà sa fonction esthétique, d’une fonction cognitive. « Dessiner, c’est connaître » écrivait-il. Loin de s’en tenir à la seule étude des influences ayant marqué Vinci (pensée platonicienne, néoplatonisme, apprentissage de la peinture avec Andrea del Verrocchio…), Daniel Schiffer montre les inventions techniques et esthétiques qui en font le lointain précurseur des impressionnistes (la fameuse innovation picturale du sfumato), ou des préraphaélites et des symbolistes (la figure de l’androgynie). Continuer la lecture

La mythologie moderne de Giorgio de Chirico

COLLECTIF, Giorgio de Chirico. Aux origines du surréalisme belge : Magritte-Delvaux-Graverol, BAM – Mardaga, 2019, 144 p., 29,90 €, ISBN : 9782804707262

Giorgio de Chirico (1898-1978) fut l’un – peut-être même le premier – des initiateurs du surréalisme en peinture. En Belgique, la révélation de son œuvre constitua un choc majeur pour René Magritte, qui se plaisait à dire que, grâce à lui, « [s]es yeux ont vu la pensée pour la première fois ». Jusqu’au 2 juin 2019, une exposition exceptionnelle se tient au BAM de Mons, qui met en scène le dialogue entretenu par Magritte mais aussi Paul Delvaux et Jean Graverol avec la production du mage italien. Continuer la lecture

Le lieu noir de la création

Stéphane LAMBERT, Visions de Goya. L’éclat dans le désastre, Arléa, 2019, 115 p., 17 €, ISBN : 9782363081803

Dans son dernier opus, Stéphane Lambert se définit comme un amateur de peinture. Se révéler comme tel c’est à la fois se dévoiler et se montrer bien modeste. S’il est plus qu’un amateur, il n’est pas un critique académique. Il ne se range ni du côté des historiens ni du côté des experts. Lorsqu’il évoque un littérateur ou un artiste, ici Goya, il le fait en son nom et avec ses mots.

Je me demande combien l’écriture n’a pas été une manière de prolonger mon trouble devant la peinture, de devenir un peintre avec des mots, d’explorer le mystérieux contenu de mon regard. Continuer la lecture

« Mais comment peut-on être artiste ? »

Léon WUIDAR, Mémoires d’un peintre liégeois, 1945-1980, Préface de Xavier Canonne, Perron, 2018, 144 p., 30 €, ISBN : 978-2-87114-260-7

De la même manière que Montesquieu interrogeait l’altérité dans ses Lettres persanes, pour mieux faire saisir qu’il n’y a pas anomalie mais différence, ouverture au monde plutôt que repli sur soi, ainsi pourrait-on retenir entre nos doigts le fil rouge que tend l’artiste Léon Wuidar (Liège, 1938) dans ses Mémoires d’un peintre liégeois.

Élevé, comme il le dit lui-même, « dans le silence d’un milieu familial, scolaire et social peu porté sur les questions esthétiques », le jeune Wuidar devient par la suite professeur de dessin, puis au milieu des années 1970, d’arts graphiques à l’Académie des Beaux-Arts de Liège – tout en cherchant en parallèle son propre chemin artistique. Et c’est probablement ce qui frappe immédiatement le lecteur dans ces mémoires, qui ne couvrent que les quarante premières années de la vie de Wuidar : l’étonnement discret, le regard presque incrédule que l’auteur porte sur l’artiste qu’il est lui-même devenu. Continuer la lecture

La Grande Guerre au pluriel

Un coup de cœur du Carnet

La guerre de nos écrivains. Une chronique littéraire de 14-18, Volume composé par Laurence Boudart et Saskia Bursens, Avant-propos de Marc Quaghebeur, Préface de Laurence van Ypersele, Archives et Musée de la Littérature, Hors collection, 2018, 246 p., ISBN : 978-2-87168-087-1

Coup de cœur pour les différentes facettes du projet « Grande Guerre » des Archives et Musée de la Littérature. Tout au long des quatre années du centenaire de la Première guerre, les AML ont publié chaque mois, sur un site spécialement dédié, des archives d’auteurs concernant le conflit. À partir des données rassemblées sur ce site, paraît aujourd’hui un livre reprenant une part de ces archives. Et une exposition reprend les documents originaux.

Le but était de montrer comment la guerre avait été vécue par les écrivains. Le projet n’était pas de faire une anthologie exhaustive. Mais de donner la parole aux écrivains en proposant des documents qui montrent comment le conflit a été vécu, documents qui ne sont habituellement accessibles qu’aux chercheurs : les manuscrits de journaux personnels ou de textes inédits, la correspondance, les photos, les affiches, etc. Et dans ce riche fond des AML, on découvre quelques perles. Continuer la lecture

Manifeste pour une pop’philosophie

Un coup de cœur du Carnet

Laurent DE SUTTERQu’est-ce que la pop’philosophie ?, PUF, 2019, 128 p., 7 € / ePub : 5.49 €, ISBN : 978-2-13-081634-8

Dans Qu’est-ce que la pop’philosophie ?, manifeste novateur, ambitieux, taillé dans la vitesse de la pensée, Laurent de Sutter fait un sort au grand partage entre choses dignes d’être interrogées et choses reléguées dans l’inintéressant. À ceux qui, ranimant l’interrogation socratique « Y a-t-il une Idée de la boue, du poil ? », tranchent par la négative, à ces excommunicateurs de réalités dotées d’une valeur ontologique et épistémologique moindre voire nulle, cet essai qui a la fulgurance d’une flèche oppose la pensée joyeuse d’une égalité absolue entre tout ce qui peut faire l’objet d’un branchement. Composition musicale en 25 fragments, assortie de dix thèses sur la pop’philosophie qui renversent les Dix commandements sous-tendant l’exercice ordinaire de la philosophie, l’ouvrage s’avance comme une machine de guerre prolongeant, incarnant le plan de la pop’philosophie que Deleuze appelait de ses vœux. Plus exactement, Deleuze, tout en l’ayant partiellement mis en œuvre, le situait comme un horizon à venir. Continuer la lecture