Archives de catégorie : Coups de cœur du Carnet

Les livres qui ont particulièrement séduit la rédaction du Carnet et les Instants et ont reçu la mention « Coup de coeur »

Une armure de douceur

Un coup de cœur du Carnet

Violaine LISON, Vous étiez ma maison, dessins de Manon GIGNOUX, Esperluète, 2022, 96 p., 18 €, ISBN : 9782359841596

lison vous etiez ma maisonJ’ai quitté la ville, le fleuve, le nœud coulant des jours. […]
Quitté mes semelles de goudron pour mes pieds de terre rouge et d’herbes hautes.

Cinq verbes, treize lunes, une année de lundis dans la forêt. Partir, naître, engranger, transmettre, renaître. Une année d’apprentissage et de retrouvailles avec le dedans et le dehors, une année pour démonter brique par brique les murs entre soi et le monde. C’est une histoire de fil tiré cousu cassé, une histoire de passage et de rapiéçage qu’écrit Violaine Lison avec des mots qui froissent les paumes et caressent le cœur, dans une langue sensuelle et saisissante qu’accompagnent les dessins de Manon Gignoux. Continuer la lecture

« Tout pousse, tout grandit »

Un coup de cœur du Carnet

Valentine LAFFITTE, Grandir, Versant Sud jeunesse, 2022, 32 p., 13,50 €, ISBN : 978-2-930938-57-8

laffitte grandirDu haut d’un arbre, deux passereaux dodus s’apprêtent à quitter ces contrées où l’automne se dépose avec lenteur : les feuilles, vidées de chlorophylle, revêtent une élégante robe d’un orange craquelant. Près du tronc, Freya, installée sur un drap rose, profite des derniers moments avec « encore un peu de lumière avant les journées grises », tout en contemplation. Lorsque la pluie arrive, armée de crayons et de son imagination agile, la petite fille galope à travers les plaines, s’institue cheffe-sirène, charme les serpents et apprivoise les canaris. « Dans l’obscurité de ses mains », elle active parfois son pouvoir magique de remémoration et se nourrit alors de souvenirs engrangés pendant l’été : les balades dans des lieux aux rocailles aux mille couleurs, le crépitement d’un feu de camp, un coucher de soleil flamboyant, des bouffées d’amitié aussi libres que le vol d’un oiseau. En compagnie de son chien, Freya s’emmitoufle et s’enfonce dans les contours hivernaux de la nature. Lièvre qui fuit, « branches qui ploient sous la neige », oiseaux qui nidifient, sapins qui chatouillent le ciel, pas qui crissent ; c’est froid et feutré, c’est la saison du repos nécessaire et de la patience forcée. Et enfin le printemps, annoncé par le chant des grenouilles, revient ! Joie frémissante des bourgeons… suivie de la fraîche explosion de tiges, pétales, pistils et pédoncules. « Dans ce grand chamboulement, tout pousse, tout grandit », et Freya s’en délecte, avant de se mettre à chanter les cerises sucrées, s’accrocher aux branches bavardes, s’aventurer toujours un peu plus loin dans la découverte de soi, des autres et du monde. Car Freya pousse et grandit aussi, au rythme des saisons. Continuer la lecture

Au nom de tous les miens

Un coup de cœur du Carnet

Bruno HUMBEECK, Comment agir face au cyber-harcèlement, Renaissance du livre, 2022, 170 p., 20 € / ePub : 9,49 €, ISBN : 978-2-507-05750-3

humbeeck comment agir face au cyberharcelementBruno Humbeeck, psychopédagogue à l’Université de Mons spécialisé dans les questions familiales et scolaires, fait le point dans son nouvel opus sur un phénomène désormais impossible à qualifier de rare et anodin: le cyber-harcèlement chez les jeunes.

L’auteur prend le temps de développer le mode de fonctionnement du cyber-harcèlement et ses enjeux, tant du côté de la victime que de l’auteur des faits, qui agit généralement en « meute ». L’univers numérique est vu comme une caisse de résonance augmentant la nocivité du harcèlement classique, à l’aune de la viralité et de la virulence des commentaires émis sur les réseaux sociaux. Continuer la lecture

L’évidence des dieux

Un coup de cœur du Carnet

Luc DELLISSE, Parler avec les dieux, Éléments de langage, 2022, 70 p., 14 €, ISBN : 978-2-930710-22-8

dellisse parler avec les dieuxIl est des mots que le pluriel trivialise. La multiplication ne leur sied pas, ils y perdent leur jalouse exclusivité, leur pouvoir absolu. Mais s’appliquant à « Dieu », le pluriel permet de renouer avec une dimension singulière de la divinité : « C’est un sentiment diffus, un rêve, le souvenir d’un rêve ».

Les lecteurs de la poésie et des nouvelles de Luc Dellisse savent le rapport privilégié, amoureux même, qu’il entretient avec l’idée de risque. Ils en feront à nouveau l’expérience, avec un cran d’audace supplémentaire, en suivant le dialogue qu’il ose entamer avec « les dieux ». En païen ? L’étiquette a connu trop de démêlés avec le monothéisme pour être clairement définie, trop de déviances avec un ésotérisme tantôt folklorique, tantôt inquiétant, pour ne pas être disqualifiante. En artiste, alors ? Les artistes ont parfois de grandes difficultés à se quitter des yeux et redoutent que même l’invisible les éclipse. Les dieux sont rarement leur affaire. Continuer la lecture

Les visages de la pensée libérale

Un coup de cœur du Carnet

Bernard QUIRINY, Le club des libéraux, Ed. du Cerf, 2022, 352 p., 24 € / ePub : 14,99 €, ISBN : 978-2-204-15085-9

quiriny le club des liberauxÉcrivain, auteur entre autres de Contes carnivores, Le village évanoui, L’affaire Mayerling, Vies conjugales, critique, professeur de droit à l’Université de Bourgogne, Bernard Quiriny nous embarque dans un récit virtuose qui, par les vertus d’un art des dialogues, expose les fondements, les principes, les évolutions de la pensée libérale. Traversé par l’érudition et l’originalité, ponctué d’humour, Le club des libéraux réussit haut la main la gageure de mettre en scène les deux grands courants de la pensée libérale — les libéraux jurisnaturalistes dans le sillage de Locke et les utilitaristes du côté de Bentham —, de rendre toniques et passionnantes leurs controverses autour de la place à conférer à l’État, du lien entre libéralisme et défense de l’individu, de l’acception de la liberté à l’intérieur de chacune de ces deux macro-tendances. Continuer la lecture

Tandis qu’on agonise

Un coup de cœur du Carnet

Bruno WAJSKOP, Œil de linge, La muette, 2022, 110 p., 12 €, ISBN : 978-2-35687-881-6

wajskop oeil de lingeMourir. Rien de plus anodin. La preuve : cela arrive à tout le monde, une seule et bonne fois. À moins que… À moins que la caméra d’un système de vidéo-surveillance privé capte vos derniers instants, vos ultimes soubresauts, votre suprême hoquet. Et que vos proches puissent se repasser en boucle cette cabriole majeure, pour vous tragique sans doute, et pas vraiment facile à chiquer sur le moment ; pour eux, face à l’incompréhensible fatalité qui se répète sous leurs yeux, un moment dont l’itération ne fait qu’approfondir l’opacité, éloigne toute réponse, finirait même par émousser la portée cruciale. Car, au fond, « le dernier instant ne diffère pas de celui qui le précède »… Continuer la lecture

Vertus et enjeux du danger

« Gimme danger » chantaient les Stooges

Un coup de cœur du Carnet

Laurent DE SUTTER, Éloge du danger (Propositions, 2), PUF, coll. « Perspectives critiques », 2022, 140 p., 13 €, ISBN : 978-2-13-082702-3

De Sutter éloge du dangerChez Laurent de Sutter, l’exercice de la pensée prend la forme d’un protocole d’expérimentation qui combine passion de l’axiomatique, musique de la jurisprudence et méditation tout en paradoxes. On peut voir dans les traités aussi denses que jazzy qu’il délivre la version juridico-philosophique des Petits traités que Pascal Quignard assemble sous le titre de Dernier royaume. Après Pour en finir avec soi-même (Propositions, 1), Éloge du danger (Propositions, 2) déroule un paysage conceptuel qui ausculte la notion de danger et celles, limitrophes et combien différentes, de risque, de péril. Continuer la lecture

Stéphane Mandelbaum : la spoliation de la mémoire

Un coup de cœur du Carnet

Véronique SELS, Même pas mort !, Genèse, 2022, 256 p., 22,50 €, ISBN : 978-2-38201-021-1

sels meme pas mortDans le puzzle de la vie, il y a toujours une case qui manque. Surtout quand on s’appelle Stéphane Mandelbaum, qu’en quelques années, on a bousculé l’univers de la peinture et du dessin. Dans son cinquième roman, Même pas mort !, Véronique Sels reconstruit librement la trajectoire du peintre en l’immergeant dans les convulsions de l’Histoire, le point de non-retour de la Shoah. Pour affronter la vie éminemment romanesque, la fin tragique de Stéphane Mandelbaum assassiné en décembre 1986 à l’âge de vingt-cinq ans, elle met en place un dispositif audacieux que dévoile le titre. Continuer la lecture

Frères de silence

Un coup de cœur du Carnet

Alexandre VALASSIDIS, Au moins nous aurons vu la nuit, Gallimard, coll. « Scribes », 2022, 112 p., 15,50 € / ePub : 10,99 €, ISBN : 978-2-07-299536-1

valassidis au moins nous aurons la nuitNous sommes dans une banlieue indéfinie, dans l’ombre de tours de béton, et la vie s’écoule sans que l’on puisse penser qu’il fera meilleur demain. Le narrateur, qui ne livre pas son nom, nous parle de Dylan, dont il était si proche et qui a disparu au creux de la nuit. Il nous dit leur univers commun, celui qu’ils trouvent en lisière de la cité, là où on peut respirer une fois passée la voie ferrée. Entre eux, peu de mots, au mieux quelques regards, une forme de complicité tacite qui ne dit pas non plus son nom.

Entre nous, ça avait tout de suite pris, si je puis dire. Dès la première fois où nos regards s’étaient croisés. J’avais ressenti quelque chose. Une sensation très forte. Sur laquelle je n’avais pas voulu mettre de mots. Pour qu’elle reste comme un cheval sauvage, cette impression. Qu’elle reste libre. Continuer la lecture

Rwanda : « La violence des impuissantés »

Un coup de cœur du Carnet

Dominique CELIS, Ainsi pleurent nos hommes, Philippe Rey, 2022, 287 p., 20 €, ISBN : 978-2-84876-959-2

celis ainsi pleurent nos hommesLes romans sur le génocide des Tutsis par des Hutus au Rwanda en 1994 sont nombreux. Beaucoup ont tenté, avec des réussites diverses, de témoigner de l’horreur quand elle atteint de tels sommets d’inhumanité. Avec Ainsi pleurent nos hommes, la Belgo-Rwandaise Dominique Celis propose un tout autre point de vue, celui d’une descendante de victimes qui refuse la banalisation ambiante des faits. Dans une écriture ciselée pour l’occasion et adaptée à son propos. Continuer la lecture

Ceejay, le Poète-Monde

Un coup de cœur du Carnet

CEEJAY, Matière noire. Poèmes d’au-delà de la fin, Arbre à paroles, 2022, 314 p., 18 €, ISBN : 978-2-87406-719-8

ceejay matiere noire poemes d au dela de la finMatière noire est un livre posthume, un livre magnifique que nous a laissé Jean-Claude Crommelynck alias Ceejay et que les éditions L’arbre à paroles ont publié presque deux ans après le décès (1946-2020) du poète et de l’artiste. Peintre, sculpteur, graveur, styliste, …ses activités ont été innombrables sur plusieurs continents…

Sa gouaille était à l’égal de sa faconde mais aussi de sa délicatesse. Il savait que tout devait être intense en regard de la brièveté de nos pérégrinations sur terre. Continuer la lecture

Polyphonie du combat

Un coup de cœur du Carnet

Lucas BELVAUX, Les tourmentés, Alma, 2022, 352 p., 20 € / ePub : 12,99 €, ISBN : 978-2-36279-608-1

belvaux les tourmentésSoldat, avant d’être légionnaire puis mercenaire, Skender rentre traumatisé de toutes ces guerres où il a tué et vu mourir. Impossible pour lui de reprendre la vie tranquille qu’il menait avec sa femme et ses enfants. Sa violence fait peur, il doit quitter le domicile conjugal. Pour aller où ? Chez sa mère, les reproches sont sans fin. La haine est trop grande.  

Sans emploi ni maison. Sans raison d’être. Sans vergogne. Il erre dans les bois autour de la ville jusqu’à ce que Max le retrouve. Continuer la lecture

Huxley, homme précaire et extra-lucide

Un coup de cœur du Carnet

Pascal CHABOT, Six jours dans la vie d’Aldous Huxley, PUF, 2022, 56 p., 7,5 € / ePub : 4,99 €, ISBN : 978-2-13-083344-4

chabot six jours dans la vie d'aldous huxleyQue sont six jours dans la vie d’un individu ? Bien peu de choses. Mais six journées constituent par contre autant de bifurcations, de portes qui donnent accès à de nouvelles perceptions sur une destinée. Le philosophe Pascal Chabot a sondé celle de l’écrivain britannique Aldous Huxley (1894-1963) en en carottant six moments-clés. Le petit livre qui en ressort pourrait apparaître comme le titre initial d’une nouvelle collection, dont l’idée serait des plus originales : s’arrêter sur six instantanés d’une vie, passés au révélateur de l’écriture. Mais ces pages sont uniques, et leur densité tient à ce qu’elles ont d’abord été écrites dans un souci de partage direct. Leur destination première était la performance orale en public, au Festival Les Inattendues de Tournai… D’où le courant qui passe du texte au lecteur, devant qui un portrait se dessine à coup de flashes jamais figés. Continuer la lecture

Éric Brogniet : une vie en poésie

Un coup de cœur du Carnet

Éric BROGNIET, La lecture silencieuse. Pour un lyrisme de l’expérience, Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, 2022, 456 p., 30 €, ISBN : 9782803200665

brogniet la lecture silencieuseQu’elle emprunte un chemin taillé dans le clair-obscur, escarpé ou à flanc d’aurore, la poésie relève d’une expérience de vivre et d’écrire qui ne pactise pas avec le régime existant des choses. Rêveur habitant les terres nomades de la poésie, Éric Brogniet nous livre un livre-somme, un jeu infini des perles poétiques qui présente un double visage : une ressaisie de la géographie et de la généalogie de son œuvre poétique et une réflexion sur la place, les enjeux, les invariants et les mutations de la poésie contemporaine. C’est à partir des œuvres de Hesse, Jacques Sojcher, Colette Nys-Mazure, Jean-Louis Lippert, Michaux, Celan, Jacques Crickillon, Philippe Jones, Anne-Marie Smal, Fernand Verhesen, Nathalie Gassel, Hubin et bien d’autres que l’auteur oppose un contre-chant résistant à l’espace-temps de l’Anthropocène. La question de Hölderlin s’est radicalisée, le « que peut la poésie en temps de détresse ? » faisant place à « que peut la poésie en un temps d’effondrement ? ». Avec le foyer poétique comme champ questionnant la condition humaine, le verbe ne dispense un monde qu’à se soustraire à la gestion technocratique actuelle du vivant, à l’ordre ambiant conditionnant esprits et corps. Continuer la lecture

Cœur et corps à l’ouvrage

Un coup de cœur du Carnet

Isabelle WÉRY, Selfie de Chine, Midis de la poésie, 86 p., 12 €, ISBN : 978-2-931054-07-9

wery selfie de chineDe son propre aveu, l’une des fonctions du “taff d’écrivaine” d’Isabelle Wéry est de “sculpter des images pour autrui”. Sculpter, on le fait avec les mains, mais aussi avec la langue : sculpter des mots implique la collaboration active du corps et du cœur, qui parvient à donner vie à cette Chine presqu’irréelle, tant elle est éloignée des quotidiens occidentaux. Et pourtant, le petit livre d’Isabelle Wéry est aux antipodes d’un Orient fantasmé : c’est dans la Chine bien réelle et son désordre organisé que plonge ce sino-selfie, dans un tourbillon ardent que répercutent les thèmes, les registres, les formes de discours qui s’y trouvent brassés. Prose poétique, cadavre exquis et tentatives mandarines, franglais, onomatopées et borborygmes mêlés de voyelles décuplées et d’une ponctuation erratique se passent le relais pour un résultat chaotiquo-extatique. Continuer la lecture

Du geste graphique et poétique

Un coup de cœur du Carnet

Pierre-Yves SOUCY et Olivier SCHEFER, Vertiges de la main, Lettre volée, 2022, 80 p., 18 €, ISBN : 9782873175641

soucy schefer vertiges de la main« Que fait un poète lorsqu’il dessine ? ». Par sa question inaugurale, Olivier Schefer interroge avec brio les créations graphiques de Pierre-Yves Soucy en les confrontant aux créations poétiques. Dans les dessins au fusain, dans le dynamisme des traits, les frottages, les précipités de strates, notre œil perçoit une poétique des traces, des empreintes et des échos. En poésie et dans les arts plastiques, graphiques, Pierre-Yves Soucy se livre à une exploration des interstices. Creusant, laissant affleurer les signes, les formes, à tout le moins leur ébauche, il travaille sur l’inchoatif et l’estompement, dans le respect des matières (matière des mots, matière du visible, des traits) qu’il approche, que la main et que l’œil écoutent. Continuer la lecture