Archives de catégorie : Coups de coeur du Carnet

De ceux qui ont pris la route sans savoir où aller

Un coup de cœur du Carnet

Anne HERBAUTS, Je ne suis pas un oiseau, Esperluète, 2019, 80 p., 22 €, ISBN : 9782359841091

L’horizon n’est à personne. Il recule. Ne cesse.
Et des ciels beaux d’opéra, lambeaux, tomberont, tragiques, sur une espérance inimaginable.

Il a fallu du temps à Anne Herbauts pour parvenir à parler d’un sujet qui s’imposait à elle, mais qui, par sa gravité, ne pouvait ni être pris à la légère, ni être traité de façon conventionnelle : les migrants, le déracinement imposé. On en parle à toute les sauces, les médias mettent sur le sujet des mots qui déshumanisent, qui enferment. Comment parler des migrations humaines au sens large, en se soustrayant à l’emprise de l’actualité ? Continuer la lecture

Des forces d’ébranlement

Un coup de cœur du Carnet

Christine GUINARD, Sténopé, Unicité, 2019, 12 €, ISBN : 978-2-37355-322-2

J’attends de voir si la nuit sera poreuse.

Pour percer le secret, je danse sur le revers de la croûte terrestre, je sens la cohérence de l’ensemble aléatoire, j’émerge tel un pantin noueux du tissu brumeux de la naissance. J’ai vu tout ce qu’embrassait mon regard poussé depuis le genou légèrement plié, où l’impulsion bondit en moi. 

Un tel incipit ne peut qu’augurer un livre merveilleux. De fait, Sténopé de Christine Guinard est en partie un livre de naissances – de naissance de soi à soi, de venue de/à l’autre, d’avènement au cosmos. L’œil s’articule au genou, le regard au pas, pour arpenter une image du monde. La citation d’Alberti placée en exergue nous avertit : « Personne ne soutiendra que ce qui échappe au regard est du ressort du peintre, car le peintre ne travaille à imiter que ce qui se voit sous la lumière. » Dès lors, il ne s’agira pas d’interroger notre façon de voir pas plus que de reproduire en mots les impressions marquées sur la rétine. Le projet semble autre : il réside dans ce dispositif du « sténopé », qui capture une image photographique selon un principe dérivé de la camera obscura. Sous cet angle, se comprend d’autant mieux la phrase qui donne l’impulsion du recueil : en posture d’attente, à l’instar du photographe dans l’expectative du résultat de la capture de l’image, la poète aura « perc[é] le secret », comme se perce un trou dans une boîte pour laisser entrer la lumière. L’être sera aussi « troué », « fêlé dedans ». Mais quelque chose échappera au regard. Une lumière, une situation, un mot. Il faudra relire, plusieurs fois. Continuer la lecture

De la nécessité d’attribuer à titre posthume le Prix Nobel à Simenon

Un coup de cœur du Carnet

Jean-Baptiste BARONIAN, Simenon, romancier absolu, Pierre-Guillaume de Roux, 2019, 190 p., 18,5 €, ISBN : 2-36371-298-1

Dans son dernier essai, Jean-Baptiste Baronian apporte la preuve définitive que tout n’a pas été écrit sur Georges Simenon et que, trente ans exactement après la disparition du plus liégeois des écrivains universels (ou du plus universel des écrivains liégeois, le propos est réversible), son œuvre comme sa vie recèlent encore leur lot de trouvailles. Encore faut-il, pour les dénicher, oser s’aventurer dans les recoins inexplorés ou négligés de son univers, dans des œuvres peu citées – Strip-tease, Un banc au soleil, Il pleut bergère…, La prison – ou dans le massif, parfois rébarbatif, des Dictées. Continuer la lecture

Une institution pour toujours en cours d’institution

Un coup de cœur du Carnet

Jacques DUBOIS, L’institution de la littérature, préface de Jean-Pierre Bertrand, postface de Jacques Dubois, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2019, 320 p. 9,5 €, ISBN : 978-2-87568-417-2

Jacques Dubois a eu une carrière riche, cohérente et multiple[1]. L’enseignement universitaire (d’assistant en Moyen Âge à professeur émérite), la littérature (Simenon, Proust, Stendhal…) et la sociologie (proche de Pierre Bourdieu) en sont les socles fondateurs et nourriciers. Des socles à l’origine et à l’appui de L’institution de la littérature, paru initialement en 1978 et qui reparaît, augmenté d’une préface et d’une postface, dans la collection Espace Nord qu’il a  contribué à créer et qu’il a lui-même dirigée plusieurs années durant. Continuer la lecture

La fantastique concordance de deux Dominique

Un coup de cœur du Carnet

Dominique GOBLET, Dominique THÉATE, L’amour dominical, Frémok – Knock Outsider !, 2019, 192 p., 34 €, ISBN : 9782390220152

Dominique Goblet Dominique Theate L'amour dominicalÀ la fois drôle, déchirant, sublime, rocambolesque, l’étonnant Amour dominical s’est élaboré sur près de douze ans. Dans ce foisonnant album réalisé à quatre mains, deux types de récits cohabitent, alternant l’un avec l’autre. D’une part, les écrits autobiographiques de Dominique Théate. Les textes de cet artiste brut, porteur d’un handicap mental, sont accompagnés des dessins de Dominique Goblet, autrice de bande dessinée (à qui l’on doit, entre autres, Faire semblant c’est mentir), artiste plasticienne et enseignante. D’autre part, un récit fictionnel qu’ils ont réalisé ensemble autour de l’imaginaire et des dessins de Dominique Théate, et qui narre les histoires de bagarre et d’amour du célèbre catcheur Hulk Hogan et de la séduisante femme à barbe bleue. Fruit d’une longue collaboration entre les deux artistes, ce travail au long cours s’inscrit dans le cadre de Knock Outsider, un projet conjoint du collectif Frémok (maison d’édition de bande dessinée alternative) et de la « S » Grand Atelier, association culturelle pour artistes porteurs d’un handicap mental. Continuer la lecture

Hautes fréquences, micro-ondes, et marchés boursiers

Un coup de cœur du Carnet

Alexandre LAUMONIER, 4, Zones sensibles, 2019, 114 p., 15 €, ISBN : 978-293-0601-36-6

Amis lecteurs, ne partez pas de suite à la lecture de ce titre ! Il existe des livres qui, a priori, ne devraient jamais réussir à atteindre, pour différentes raisons, certains de nos contemporains : ils ne lisent pas, ou plus (c’est très tendance, dans un monde où penser et écrire passent pour des pertes de temps et où Proust est synonyme d’ennui abyssal) ; ils ne s’intéressent qu’à l’actualité économique ou boursière (et donc ont développé d’autres capacités supérieures dans un lexique particulier) ; ils préfèrent lire des ouvrages strictement catégorisés (au choix, polar, manga, botanique, colombophilie, gastronomie, philosophie kantienne ou roman historique) ; et parfois la découverte de technologies nouvelles et de codages informatiques performants leur semble plus appropriée à la culture « geek » de l’époque dont ils se revendiquent. À tous ceux-là – s’ils ont la chance que l’information leur parvienne –, mais aussi à tous les curieux de littérature haut de gamme, on recommandera chaudement la lecture de 4 (c’est bien son titre), nouvel opus d’Alexandre Laumonier publié chez Zones sensibles. Continuer la lecture

« Une heure de joie »… ou Conan Doyle mis en pratique !

Un coup de cœur du Carnet

Christian LIBENS, Une petite histoire du roman policier belge, Weyrich, coll. « Noir Corbeau », 2019, 99 p., 6,90 €, ISBN : 978-2-87489-541-8

Que voilà un ouvrage curieux ! De par son dynamisme. Qui se dépêtre d’un (faux) paradoxe : en dire beaucoup et, sans doute, vouloir exécuter un tour complet de la question tout en se révélant court, compact et… très comestible. À mille lieues d’un ennuyeux pensum. De par sa mise en page, aussi, ou sa mise en images : la moitié du livre consiste en couvertures de livres, des allures de Rosebud (nul doute qu’une larme perlera chez beaucoup au détour de l’une ou l’autre plongée vers nos lectures de jeunesse). Continuer la lecture