Archives de catégorie : Coups de coeur du Carnet

Dehors et dedans

Un coup de cœur du Carnet

Marine SCHNEIDER, Hiro, hiver et marshmallows, Versant Sud Jeunesse, coll. « Les Pétoches », 2018, 40 p., 15,90€, ISBN : 978-2-930358-97-0

L’hiver est à nos portes. Tandis que la nature se dépare de ses atours, au sein des tanières, on ressort duvets, chaussettes et lainages, on se réapprovisionne en chocolat, thé et cannelle, on vérifie bougies, bouillottes et bibliothèque. On se prépare au mieux à affronter les soirées obscures, les après-midis glacés et les matins givrés. Et puis, on fonctionne un peu au ralenti aussi, à cause des couches superposées qui empêchent et du froid qui engourdit, et on envie même ces animaux qui ont le loisir de dormir en paix des semaines entières. Sauf que, « [l’] hibernation, ça ne doit pas être fait pour tout le monde », comme le grogne Hiro qui ne parvient pas à trouver le sommeil « alors que ses frères se prélassent dans de doux rêves mielleux ». Continuer la lecture

Trente ans et cent cinquante-cinq livres

Un coup de cœur du Carnet

Tétras Lyre 1988-2018. L’anthologie, textes rassemblés et édités par Primaëlle Vertenoeil, Tétras Lyre, 2018, 176 p., 20 €, ISBN : 978-2-930685-37-3

Les éditions Tétras Lyre prennent naissance en septembre 1988 dans une maison de la rue Pierreuse à Liège, sous l’impulsion de Marc Imberechts. Né à Gembloux, ce poète de quarante-six ans a beaucoup déambulé en Afrique, en France, en Écosse, puis a vécu de petits boulots avant de décrocher un diplôme d’instituteur et d’être engagé dans une école pour enfants en difficulté – tout en s’initiant à l’imprimerie… Ainsi va-t-il éditer artisanalement des recueils d’A. Wéry, de M. Biefnot, et publier en 1980 son premier livre personnel : D’un hiver L’autre. C’est René Leiva Jimenez, exilé chilien devenu un ami, qui lui suggère de créer à Liège une petite structure d’édition. Bientôt, une équipe de sept ou huit personnes est constituée. Elle veut mettre en évidence – édition bilingue, beau papier, typographie soignée, gravures originales – des poètes venus aussi bien d’Amérique latine, de Belgique ou du Maghreb, et commence avec des textes de Véra Feyder, Arturo Perez, William Cliff. On l’aura compris, la sélection est exigeante, tant pour les textes que pour les illustrations ; sont privilégiées l’originalité et la modernité, mais sans verser dans l’abscons ou le désincarné. Trois nouvelles collections font leur apparition en 1990, tandis que l’équipe initiale se réduit au trio formé par M. Imberechts, Guy-Henri Dacos et Jean-Marc Simar. Les parutions se succèdent au rythme variable de deux à dix titres par an : G. Hons, L. Noullez, É. Brogniet, F. Pessoa, A. Schmitz, F. Arrabal, Ph. Mathy, Ph. Leuckx, J. Izoard, M. Seuphor, W. Lambersy et bien d’autres. Continuer la lecture

Où l’on se dit qu’il est bon de se sentir un peu, beaucoup, comme tout le monde

Un coup de cœur du Carnet

Jérôme POLOCZEK, Autubiographie, Arbre à paroles, coll. « IF », 2018, 84 p., 12 €, ISBN : 978-2-87406-664-1

Jérôme Poloczek est un monsieur comme tout le monde. Jérôme Poloczek aime et s’endort, se prépare à manger, boit des quantités de verres d’eau, jalouse, se sent humble, scrute son corps, les minuscules changements de son corps, se pose des questions quant au fait de vieillir, habite un appartement qui est son appartement ou un appartement qui n’est pas son appartement, ressent des fois de la joie des fois de la crainte, s’endort seul ou avec quelqu’un, a des amis et des amies, sait que plus tard son cœur et son corps connaîtront des épreuves. Bref, Jérôme Poloczek fait l’expérience du monde, de la vie dans le monde, et nous la rapporte dans une Autubiographie pince-sans-rire, faussement naïve, faussement douce, mais percutante. Continuer la lecture

Isabelle Wéry, comment dansent les poneys

Un coup de cœur du Carnet

Isabelle WÉRY, Poney flottant, ONLIT, 2018, 246 p., 18 € / ePub : 9 €, ISBN : 978-2-87560-104-9

Dans le vaste continent des livres, rarissimes sont ceux qui créent un univers-langage aux pouvoirs de déracinement. Se cabrant contre toutes les limites, Poney flottant chavire la forme livre pour épouser des flux sauvages déstabilisant l’économie de l’écriture et, partant, de la lecture. Après Marilyn désossée (Maelström, couronné par le Prix de la Littérature de l’Union Européenne en 2013), l’écrivain, l’actrice et metteuse en scène Isabelle Wéry nous livre un conte qui traverse les bienséances du dire, du penser, du jouir. Humour corrosif, grinçant, pulsions en roue libre — fuck les lois de la famille, du socius —, l’héroïne Sweetie Horn, autrice à succès qui se réveille d’un coma après avoir entrepris le premier marathon de sa vie à 70 balais, nous livre l’épopée mentale de son existence. Sa voix nous parvient d’une région intermédiaire, entre les portes de ce qui est et les portes de la mort ; sa voix nous catapulte dans un monologue intérieur porté par une folle inventivité verbale qui répercute des expériences en marge. Texte-vortex qui déroule un flash-back stroboscopique, Poney flottant plonge dans l’enfance de S. H. en Angleterre, les caracoles dans l’inceste avec le grand-père gentleman farmer, les ébats érotiques qui explosent le corps, les sens et le syndrome poney qui affecte l’héroïne en proie à un arrêt de croissance. L’hormone de croissance fait la grève. Soumis à un essor luxuriant, le verbe et l’imaginaire prendront le relais. Continuer la lecture

Gérard Prévot : « Emmène-moi… »

Un coup de cœur du Carnet

Gérard PRÉVOT, Contes de la mer du Nord, préface de Jean-Baptiste Baronian, postface d’Élisabeth Castadot, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2018, 271 p., 8,5 € , ISBN : 978-2-87568-407-3
Un carnet pédagogique téléchargeable gratuitement accompagne le livre

Relire Gérard Prévot est toujours un moment riche. Et l’on se dit que c’est une réelle injustice qu’il n’ait jamais été apprécié à sa juste valeur. Peut-être cela vient-il de sa relative marginalité et du fait qu’il a écrit dans des genres très différents : poésie, roman, nouvelles fantastiques, romans populaires ?

Au début des années 70, il envoie à Jean-Baptiste Baronian, alors directeur littéraire de Marabout, des nouvelles qui vont constituer quatre livres. En 1986, dix ans après la mort de Prévot, Baronian rassemble onze contes tirés des différents volumes ; c’est ce choix qui est réédité aujourd’hui. Continuer la lecture

Où, 25 ans après sa disparition, une revue mythique sort, contre toute attente, un nouveau numéro

Un coup de cœur du Carnet

TXT n°32, Le retour, NOUS, 2018, 96 p., 15 €, ISBN :  978-2-37084-057-8 ; Jean-Pierre VERHEGGEN et Léon WUIDAR, Ramages & parlages, Pierre d’alun, 2018, 80 p., 32 €, ISBN : 978-2-87429-102-9

Jeunes gens, jeunes filles, prenons acte : TXT est de retour, vingt-cinq ans après son dernier numéro. Qui ça ? Quoi ça ? TXT pardi, la jubilatoire revue de Jean-Pierre Verheggen, Éric Clémens, Christian Prigent, Jacques Demarcq, Alain Frontier, Philippe Boutibonnes et Pierre Le Pillouër. Non que, par nostalgie, ces glorieux « anciens » auraient décidé, façon « boys band », de relancer l’affaire. Pas du tout le genre de la maison. L’édito est clair : de 1968 à 1993, TXT aura été une revue de conviction, la revue de ceux et celles qui avaient la « haine de la poésie » « lisse, empesée, impensée », la revue de ceux et celles qui ressentaient « un amour violent de la poésie, pour vider la poésie de la poésie qui bave de l’ego, naturalise et mysticise, rêve d’amour et d’union, dénie obscurités, obscénités, chaos et cruauté ». De 1968 à 1993, paraîtront alors trente-et-un numéros de « babils dramaturgiques », de « saynètes comiques », de « litanies idiotes », de textes travaillant les langues, les basses comme les altières, de textes ébouriffants, contredisant, violemment et salutairement, l’idée molle que l’on se faisait, que l’on se fait encore, de la poésie, du travail des langues, de la littérature. Continuer la lecture

Balance ta mère !

Un coup de cœur du Carnet

Thierry ROBBERECHT, Onnuzel, Weyrich, coll. « Plumes du coq », 2018, 126 p., 13€, ISBN : 978-2-87489-499-2

Que voici un petit livre singulier ! Thierry Robberecht, nous plongeant dans les Golden Sixties, y épouse la perspective d’un garçon de huit ans, qui vit sans père, à l’ombre de sa mère et de sa sœur, exposé à la condescendance ou à l’hostilité des voisins, de la grande famille, sidéré/pétrifié par le non-dit et le trop-dit jusqu’à se muer en « empoté » (onnuzel) distrait et maladroit. Continuer la lecture