Archives de catégorie : Coups de coeur du Carnet

Bons baisers d’Athènes

Un coup de cœur du Carnet

Anne PENDERS, Kalá, La Lettre Volée, 2017, 128 p., 19 €, ISBN : 978-2873174842

penders.jpgDepuis longtemps, Anne Penders traîne ses tongs un peu partout dans le monde. En Chine. Aux States. À Marseille. À Bruxelles, mais oui, aussi, parfois. Depuis longtemps, Anne Penders écrit, photographie, filme, prend du son, partout où elle passe, partout où elle laisse traîner ses tongs. Non qu’Anne Penders serait une de ces autrices dites voyageuses, écrivant, de livre en livre, des espèces de journaux de voyages où elle nous narrerait ses états d’âme nomades, ses rencontres splendides, ses déboires ou ses confrontations avec le paysage, la mère nature ou toute autre chose du même acabit. Non. Pas du tout son genre. Anne Penders serait plutôt du style, me semble-t-il, à faire de ses voyages des prétextes. Des occasions de susciter l’écriture, tant littéraire que radiophonique ou photographique. Des occasions de mettre en branle, en quelque sorte, la « machine à penser, la machine à écrire Penders ». Continuer la lecture

Écriture, lune de miel, et autres abeilles

Un coup de cœur du Carnet

Jean-Philippe TOUSSAINT, Made in China, Paris, Minuit, 2017, 188 p., 15 €/ ePub : 10.99 €, ISBN : 9782707343796

toussaint made in chinaDans Made in China, entre roman, fiction et réalité, l’auteur de Football retrace ses tribulations de tournage dans l’ancien Empire du Milieu.

On avait laissé Jean-Philippe Toussaint nous dévoiler, durant l’été 2015, une robe toute en miel, portée par une mannequin lors d’un défilé de mode, et poursuivie par un essaim d’abeilles : son court-métrage The Honey Dress, réalisé en Chine à partir d’un épisode de son roman Nue, était alors présenté à Bozar, durant l’exposition « Les Belges. Une histoire de mode inattendue ». Lorsqu’on a proposé à Jean-Philippe Toussaint d’effectuer un premier voyage en Chine, et qu’on lui a demandé quelles étaient ses conditions, l’écrivain et réalisateur n’en n’a formulé qu’une : « Rester longtemps. » C’est sans doute pour cela que, depuis le début du 21e siècle, et bien avant The Honey Dress, il s’est rendu à plusieurs reprises à Pékin, à Shanghai, à Guangzhou, à Changsha, à Nankin, à Kunming, à Lijiang. Et qu’il est revenu encore à Guangzhou. Nous qui ignorons beaucoup de choses sur la Chine (vous avez une idée des distances séparant ces mégapoles, vous?) et notamment de ce qu’il en est là-bas du monde de l’édition (pour ne s’en tenir qu’au mandarin), nous n’imaginions pas qu’il y ait eu pratiquement à chaque fois derrière ces voyages, son éditeur chinois (accessoirement aussi, celui de Beckett et de Robbe-Grillet). À la fois homme de lettres, professeur aux Beaux-Arts, directeur d’un centre d’art, peintre estimé, Chen Tong, c’est son nom, est également chef d’entreprises en tout genre, producteur de films, et le “leader of the gang” de quelques jeunes Cantonais qui gravitent dans son orbite et ses affaires, là où le commerce et les arts ont souvent partie liée. Continuer la lecture

Petit tour dans le monde circulaire

Un coup de cœur du Carnet

Otto GANZ, Du fond d’un puits, maelstrÖm reEvolution, coll. « 4 1 4 », 2017, 90 p., 18 €, ISBN : 978-2-87505-271-1

ganz.jpgOtto Ganz est un poète rare. Capable en deux lignes de nous entraîner, mine de rien, dans ses abîmes, dans ses délires ou dans ses visions paradoxales. On le sait : ouvrir un livre d’Otto Ganz est à chaque fois une expérience forte, une visite de labyrinthe. Une visite d’un monde circulaire où l’on se cognera trente-six fois à des murs mal éclairés. Où l’on perdrait son temps à chercher un fil d’Ariane. Où il nous faut accepter d’avancer par sauts. Petits bonds de grenouille. Comme si Otto Ganz inventait le chemin au fur et à mesure. De pensées en pensées. De paroles en paroles. C’est que, pour Otto Ganz, il est essentiel d’aller à l’essentiel. D’écrire l’essentiel. Pas question dès lors de prendre du temps – et de perdre notre temps comme lecteur et lectrice – à dérouler patiemment le fil de la pensée. À nous dire comment, par quelle route, petit sentier boueux ou autoroute, il en est venu à telle fulgurance, telle évidence. Lire Otto Ganz, ce serait un peu comme lire quelque chose de très ancien. De la philosophie très ancienne. De la métaphysique très ancienne. De la littérature dont on n’aurait soigneusement conservé que l’utile. Les sentences qui parlent. Résonnent. Nous font vibrer comme des cloches. De la littérature dont on aurait soigneusement fait fondre le gras. Continuer la lecture

Subtils parfums d’extrêmes

Un coup de cœur du Carnet

LUVAN, Few of us, illustrations Stéphane PERGER, Dystopia, 2017, 173 p., 10 €, ISBN : 979-10-91146-31-9

luvanSeize textes composent ce recueil, rassemblés en trois parties intitulées Pendant, Après et Plus tard. Entre eux, le fil continu et tendu des désastres, de l’inacceptable, des gâchis qui défigurent l’humanité. Pour dire l’absurde et les terreurs des guerres, les ruses imbéciles des guerriers, l’inexorable des tragédies, les cauchemars de l’exil. Ainsi en est-il du premier récit, qui mêle fouilles archéologiques et opérations de déminage. Avec le même suspense, selon que l’on trouve des vestiges ou que des mines explosent. Et la même omniprésence indispensable et tenace du pressentiment. Une lecture inoubliable que l’on voudrait imposer aux derniers vendeurs  de ces engins de mort sournois. Suit une Antigone revisitée, en proie aux questions insistantes de ses interrogateurs. Avant de croiser les pas de migrants latinos à la frontière américaine dans la fournaise du désert et les courses-poursuites avec les brigades réactionnaires qui attendent le mur promis et qui précèdent le travail des garde-frontières avec double ration de bavures. Ou encore pour rejoindre une star dans les studios, face à un photographe, juste avant qu’elle soit détrônée par une plus jeune et plus vive qui relancera l’audience et les recettes. Ailleurs rôdent des patrouilles souterraines qui creusent des tunnels à grand bruit et qui débusquent tôt ou tard les insoumis, puis nous est donnée la déposition en deux versions de celui-celle qui vient de tuer son double. Ou encore apparaissent des signes inquiétants, et pourtant bien visibles négligés par les inconscients, qui précèdent une terrible maladie tandis que des militaires opposent leur vaine virilité aux obus ennemis et que des chiens prolifèrent et annoncent la terreur, des guerres interminables. Continuer la lecture

Rêvons ensemble

Un coup de cœur du Carnet

Carl NORAC et Géraldine ALIBEU, Poèmes pour mieux rêver ensemble, Actes Sud junior, 2017, 96 p., 16,50€, ISBN : 978-2-330-07889-8

noracSur leur site, les éditions Actes Sud junior présentent Poèmes pour mieux rêver ensemble comme « un recueil de poèmes bienveillants et optimistes pour prendre soin de chacun ». « Bienveillance », « optimisme »… Des mots tellement scandés et rabâchés qu’ils en deviennent mièvres, crispants, allergéniques. Mais ne fuyez pas, réfractaires et traumatisés, et ouvrez ce livre sans sueur froide : ici, ces termes ne sont pas galvaudés. Ils vibrent en toute légitimé : pleins, ronds, légers, sincères, incarnés. Continuer la lecture

Amélie Nothomb frappe juste

Un coup de cœur du Carnet

Amélie NOTHOMB, Frappe-toi le cœur, Albin Michel, 2017, 168 p., 16.90€/ePub : 11.99 €, ISBN : 978-2-226-39916-8

nothomb frappe toi le coeurIl y a vingt-cinq ans, en 1992, paraissait Hygiène de l’assassin, premier roman d’Amélie Nothomb et acte inaugural d’une œuvre ample et singulière. Aujourd’hui, la romancière célèbre ses cinq lustres de création littéraire – et autant d’années passées chez le même éditeur, Albin Michel – avec un vingt-sixième roman qui ouvre la rentrée littéraire : Frappe-toi le cœur. Placé sous le signe de Musset à qui il emprunte son titre, l’ouvrage est à la hauteur de l’événement.  Continuer la lecture

Où, tout à coup, nos bibliothèques ont un air de jungle à grands singes

Un coup de cœur du Carnet

Christophe VAN ROSSOM, Orion, de nuit, La Lettre Volée, 2016, 168 p., 20 €, ISBN : 978-2-87317-480-4

van rossomDécidément, ces temps-ci, pas mal d’entre nous, poètes ou poétesses, auteurs ou autrices, font de la résistance, on dirait. Laissent transparaître, en tout cas, dans leurs écrits une belle inquiétude quant à l’époque. Comme s’il importait de tenir bon, de persévérer, chacun, chacune, dans sa voie, dans un temps où, pour le moins, rien ne va plus comme avant. Rien – ou pas grand-chose – n’étant plus vraiment vaillant sur ses quilles pour passer sans trop d’encombre le cap. Glisser, sans trop de mal, dans « l’ère nouvelle », celle qui, tout à la fois, pointe déjà le bout de son nez et tarde à venir, avons-nous l’impression. Continuer la lecture