Archives de catégorie : Coups de coeur du Carnet

Le dessinateur de papier et le roi de carton : roman sur grand écran

Un coup de cœur du Carnet

Patrick ROEGIERSLe roi, Donald Duck et les vacances du dessinateur, Grasset, 2018, 304 p., 20 €, ISBN : 978-2-246-86021-1

roegiers le roi donald duck et les vacances du dessinateurCe plat pays qui n’est plus tout à fait le sien puisqu’il est devenu français continue néanmoins d’obséder textuellement l’écrivain Patrick Roegiers à travers quantité de ses ouvrages, romans comme essais divers. Même si la Belgique, son pays d’origine, n’est pas nommé dans Le roi, Donald Duck et les vacances du dessinateur, titre ô combien inattendu mais éclairant pour le lecteur par le ton qu’il donne, Patrick Roegiers revisite selon la bonne habitude qui est devenue la sienne nos mythes belgicains pour les déconstruire par le biais d’un décalage de perspectives, en les déboulonnant du piédestal où certains les ont parfois élevés. Cette fois, le roi Léopold et le dessinateur Hergé. Continuer la lecture

« Pourquoi / s’abonner / au monde ? »

Un coup de cœur du Carnet

Alexis ALVAREZ, Une année sans lumière, Tétras Lyre, 2017, 96 p., 15 €

alvarez_une annee sans lumiereLa poésie contemporaine (soit celle qui est signée par des vivants) est devenue un objet encombrant au XXIe siècle. Personne ne la lit, a fortiori personne ne l’achète, et elle ne pullule encore, invisiblement, que parce que certains éditeurs qui se lancent dans ce créneau profitent de naïfs prêts à se faire publier à compte d’auteur, pour au final n’être ni diffusés ni promotionnés. Bien sûr, il y a l’oralité, circulant dans les cabarets littéraires ou les soirées de lecture entre coteries d’initiés ; mais aujourd’hui, en librairie, où se cueillent Les Fleurs du mal, où se gausse-t-on des Amours jaunes, et où La nuit remue-t-elle ? Continuer la lecture

Michèle Goslar : contemporanéité de Yourcenar

Un coup de cœur du Carnet

Michèle GOSLAR, Yourcenar en images, Racine et Académie royale de langue et de littérature françaises, 2017, 208 p., 24,95 €, ISBN : 978-2390250340

goslar yourcenar en imagesFondatrice du Centre International de Documentation Marguerite Yourcenar, auteure d’une magistrale étude consacrée à Victor Horta (Victor Horta, L’Homme, l’Architecte, l’Art Nouveau, Fonds Mercator), Michèle Goslar appartient à la confrérie des passionnés qui arpentent sans relâche l’œuvre des créateurs qui les ont envoûtés. Au travers de photos peu connues et de textes ciselant la modernité de l’auteure de Mémoires d’Hadrien, de L’Œuvre au noir, Yourcenar en images délivre un souverain portrait d’une écrivain qui éleva la littérature au rang d’une voie de pensée interrogeant l’Histoire, la tension entre les passions et la raison, la courbe des civilisations. Si l’ouvrage recèle une telle intensité, c’est parce que Michèle Goslar vit dans l’univers de Yourcenar dont elle a capté la musique intérieure. Si elle dépasse l’opposition devenue stérile entre le clan des contre Sainte-Beuve et les partisans d’une radiographie de l’œuvre à partir de la vie, c’est au sens où, dans un vertige infini, la vie imite l’œuvre, laquelle réverbère la vie. Plus que proposer d’hypothétiques allers et retours entre le vécu et le processus créateur, Michèle Goslar ausculte les possibles échos entre événements de l’existence et motifs romanesques, sachant qu’il n’y a création que là où le vécu s’évide, se dépasse, se transmue en expérience supra-personnelle. Continuer la lecture

Le passage du témoin

Un coup de cœur du Carnet

André GOLDBERG (photographies), Dominique ROZENBERG (témoignages recueillis), Le Passage du Témoin, Portraits et témoignages de rescapés des camps de concentration et d’extermination nazis, Lettre volée, co-édition Mémoire d’Auschwitz/Fondation Auschwitz, 248 p., 25 €, ISBN : 978-2873175016
Une exposition se tient au Museum Kazerne Dossin jusqu’au 30 janvier 2018.

passage du témoinLes livres qui s’élèvent au performatif, qui réalisent ce que leur titre annonce appartiennent à la classe rare des intercesseurs. Dotée de nouvelles préfaces, d’un historique actualisé, cette nouvelle édition du Passage du Témoin est un événement comme il le fut en 1995. Composé de souveraines photographies d’André Goldberg et de trente-sept témoignages de rescapés des camps nazis recueillis par Dominique Rozenberg, il lègue aux générations présentes et futures des concrétions de vie, les expériences singulières de ceux et celles qui ont survécu à l’enfer des camps. Ce livre est un bâton témoin qui passera de génération en génération afin que ces vies qui furent plongées dans l’inhumain ne sombrent pas dans l’oubli. Continuer la lecture

Semeur d’arbre et glaneur de rêve

Un coup de cœur du Carnet

RASCAL, La forêt d’Alexandre, À pas de loups, 2017, 32 p., 15,50 €, ISBN : 9782930787312

rascal la forêt d'alexandreSur une vaste plaine qui n’avait jamais vu pousser le moindre brin d’herbe, un homme avait fait le rêve d’y planter un arbre.

Ainsi commence le récit d’Alexandre, comptable davantage porté sur la beauté des branchages que sur les chiffres. Il décide de ne pas écouter les esprits chagrins qui tentent de le décourager de réaliser son rêve. Rascal nous raconte l’histoire de cet homme puis celle de son jeune arbre qui, au fil des saisons, pousse tant et si bien que l’on peut se reposer à son ombre, que les oiseaux y construisent nid et famille, que les enfants y jouent et les amoureux gravent les signes de leur affection sur son écorce. L’arbre survit à Alexandre et d’autres résineux viennent le rejoindre, plantés par ceux qui ont choisi de suivre l’exemple du comptable rêveur. Continuer la lecture

Isabelle Stengers. Activer l’héritage de Whitehead et nos puissances d’exister

Un coup de cœur du Carnet

Isabelle STENGERS, Civiliser la modernité ? Whitehead et les ruminations du sens commun, Les Presses du réel, coll. « Drama », 2017, 208 p., 19 €/ePub : 6.99 €, ISBN : 978-2-84066-741-4

stengers civiliser la modernité.jpgDans cet essai, Isabelle Stengers poursuit une œuvre qui construit la philosophie comme insoumission, comme problématisation. Comment prolonger, relancer l’héritage de Whitehead dans une époque plongée dans l’ère de l’Anthropocène (plus exactement Capitalocène), marquée par des ravages écologiques menaçant la survie des écosystèmes, de l’homme lui-même ? Stengers et Whitehead rejettent la scène platonicienne inaugurale qui sous-tend la philosophie : la séparation entre vérité et opinion reléguée dans l’ignorance, entre ceux qui savent et citoyens prisonniers de la doxa. À rebours de cette disqualification du sens commun, de la guerre que livrent à ce dernier une certaine science, une certaine philosophie, Whitehead en appelle à souder  l’imagination au sens commun. Le rejet du mépris du sens commun a un corrélat : l’abandon de la bifurcation de la nature entre réalité objective et réalité subjective, entre faits et valeurs. La bifurcation de la nature a en effet entraîné une bifurcation des savoirs qui, opposant objectivité des faits et jugements de valeur, s’avance comme une arme d’autorité permettant de faire taire les opinions des acteurs sociaux. Questionner les manières d’activer les savoirs des citoyens, leurs expériences face aux experts, c’est faire importer ce que les experts négligent, mais aussi veiller à ne pas reproduire de disqualifications, à ne pas ressembler à l’ennemi. Continuer la lecture

C’est une perte fertile…

Un coup de cœur du Carnet

Véronique WAUTIER, Continuo, Peintures d’Anne SLACIK, L’Herbe qui tremble, 2017, 60 p., 13 €, ISBN : 9782918220527

wautier continuoJacques Izoard l’aurait à coup sûr savouré, ce recueil de poèmes, fragilement campé entre deux fanaux repeints au bleu Nicolas de Staël ; il lui aurait plu, le lyrisme discret, comme mis en sourdine sous la pudeur et la délicatesse d’expression, mais à l’émotion toujours vibratile, de Véronique Wautier dans Continuo. Lyrisme, car le « je » est assumé et réaffirmé tout au long de cette suite, mais il n’a rien de conquérant, d’agressif. Conscient de ses limites, il préfère au contraire se tenir sur les berges de son fleuve intérieur et constater le réel qui l’entoure, en usant du moins fiable des outils, le langage. Le langage ? Qu’il soit cet impossible lieu commun à ceux qui / parlent et ne parlent pas. Continuer la lecture