Archives par étiquette : Samia Hammami

Histoires de pinces à linge et d’un chat

Ève CALINGAERT (texte) et Roger DEWINT (illustrations), Éloge de la pince à linge, Quadri, 2019, 32 p.

La pince à linge dont il est question dans les aquarelles de Roger Dewint n’est pas d’un plastique coloré ni d’un métal inoxydable ; elle est d’un bois plutôt brun clair (dans une gamme de couleurs se déployant du beige jaunâtre au gris terne), tendrement enserré et mordu par un ressort conférant à la fois unité et mobilité à ses deux bâtonnets façonnés. C’est celle qui est abandonnée sur un fil ou qui se repose au fond d’un seau après avoir rempli sa fonction de fixation ; celle qui obture les narines d’un personnage de bande dessinée face à une odeur intolérable ; celle qui se colle dos à dos avec ses copines et termine en sous-plat de « fête des pères » ou en bricolage plus élaboré à la façon François Pignon. C’est celle-là que l’on retrouve dans chacune des illustrations de Dewint ainsi que dans la première des deux nouvelles d’Ève Caligaert. Continuer la lecture

« Là-haut, sur la montagne… »

Un coup de cœur du Carnet

Sarah MASSON et Michel SQUARCI, Au cœur de la montagne, CFC-Éditions, coll. « 07/107 », 2018, 80 p., 18€, ISBN : 978-2-87572-036-8

Un jour, Nella est traversée d’un sentiment impérieux : Nonna va bientôt s’éteindre, ses pulsations cardiaques s’affaiblissent, ses respirations sont comptées. Faisant fi des obligations scolaires et de l’autorisation parentale, elle décide alors de se rendre sur la Montagne. Cet endroit où elle a passé une partie de son enfance avant d’être emmenée dans la Vallée ; ce lieu ardu et mystérieux que sa grand-mère, elle, n’a jamais quitté. Le chemin est malaisé, d’autant que le froid et les flocons s’abattent sur l’adolescente, le paysage… et certaines pages de l’album (dans un incroyable rendu graphique !). Continuer la lecture

Vous donnez votre langue au bison ?

Un coup de cœur du Carnet

Gaya WISNIEWSKI, Mon Bison, MeMo, 2018, 36 p., 15 €, ISBN : 9782352894001

Qu’est-ce qui a deux cornes, qui est couvert de longs poils et qui rumine ? Un indice : c’est un mammifère imposant, on le retrouve dans les plaines du Nord de l’Amérique et les forêts européennes, un manteau recouvre son pelage. Oui, le bison, pardi ! C’est aussi un animal qui aime se cacher dans les hautes herbes et que l’on apprivoise avec douceur. Un jour, une enfant de quatre ans a quitté les bras de sa maman et a entrepris d’en approcher un, doucement, patiemment. Peu à peu, elle s’est ainsi transformée en un être humain spécial à ses yeux, comme cela a eu lieu dans une autre histoire entre un blondinet et un canidé roux. Malheureusement, la nature a ses cycles que l’amour d’une petite fille ne connaît pas : une fois le printemps revenu, le bovidé a dû rejoindre ses congénères. Avant de disparaître, il lui a juré de revenir chaque année, « quand le sol se couvrira de neige ».

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Le chant du mensonge

Jacques RICHARD, La femme qui chante, ONLiT, 2019, 176 p., 16€ / ePub : 9€, ISBN : 978-2-87560-110-0

Il y a quelque chose de froid dans l’œuvre scripturale de Jacques Richard. Cette impression est d’autant plus déroutante que l’auteur n’hésite jamais à nous confronter à l’intériorité de ses personnages. Dans leur intimité crûment dévernie, ces derniers nous tiennent pourtant en respect, à l’extérieur. Ils restent hors de portée. Les mécanismes d’empathie, si confortables, ne s’enclenchent donc pas ; ce n’est pas le propos. On pourrait se croire à une représentation théâtrale : il y a des protagonistes, des scènes, des mono/dialogues, mais aussi une distance entre le public plongé dans l’obscurité silencieuse et les acteurs évoluant en actes et en paroles sur les planches. Mais la comparaison ne se pousse pas plus loin car rien n’est joué ni factice chez Richard. Et c’est peut-être cette authenticité nue qui déstabilise. Il est des choses qu’on préfère en effet ne pas (sa)voir : « Tout le monde sait qu’elles sont là, mais personne ne dit rien. Il ne faut pas tourner la tête de ce côté-là. Tant qu’on reste ici, ça va. » Continuer la lecture

« Naissance, croissance, maturité, disparition »

Camille LEMONNIER, La fin des bourgeois, édition et préface de Frédéric Saenen, Samsa, 2018, 340 p., 22 €, ISBN : 978-2-87593-201-3

En 1910, Stefan Zweig écrivait sur lui : « C’est encore un héros que ce fier et noble caractère. Soldat du premier au dernier jour, il a lutté sans trêve […] pour la grandeur de la Belgique ; il a écrit livre sur livre, créé, travaillé, jeté des appels, renversé des barrières, il n’a point connu le repos jusqu’à ce que Paris et l’Europe n’attachent plus au qualificatif “belge” la signification dédaigneuse de “provincial”. » Celui si bien loué, c’est le Maréchal des lettres , le Macaque flamboyant , le Dictionnaire en rut, le Zola belge. Derrière ces étiquettes plus ou moins discutables s’impose une figure incontournable dans le paysage de la littérature francophone, et pourtant injustement frappée par la méconnaissance à l’heure actuelle : Camille Lemonnier.

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Imaginaire et probabilité

Dorota WALCZAK, Abécédaire d’un cœur rebelle, Œil ébloui, coll. « Pœsie », 2018, 32 p., 13€, ISBN : 9782490364107

Un ouvrage sans reliure, composé de deux cahiers juxtaposés. Leur numérotation n’est pas de chiffres mais bien de lettres, s’autorisant d’ailleurs quelques licences alphabétiques (après le c, pas de d d’emblée, mais un ch, et puis des oi et ou avant le p, bien entendu). La composition des pages au blanc crémeux est identique : une illustration, un titre-mot(s), un texte. Voici l’objet contenu dans l’écrin portant le nom d’Abécédaire d’un cœur rebelle. Dorota Walczak a choisi d’y explorer le français – qui n’est pas la langue ayant maternellement modulé ses organes phonateurs et sa vision du monde – d’une manière graphique et sonore. Continuer la lecture

« Même si l’on est différents… »

COLLECTIF CITOYENS SOLIDAIRES DE NAMUR, Lignes de vie. Des migrants et des citoyens se rencontrent, Éditions namuroises, 2018, 120 p., 12€, ISBN : 978-2-87551-0884

Le Collectif « Citoyens Solidaires de Namur » est né d’une mort, confondante, celle du petit Aylan échoué sur une plage le 3 septembre 2015. « Tu as été le déclic de notre mobilisation : nous avons voulu transformer nos indignations stériles en énergie constructive… pour dire à ceux qui te suivraient sur cette route qu’ici ils trouveraient un accueil humain. » En parallèle de l’ouverture du Centre d’Accueil pour Demandeurs d’Asile géré par la Croix-Rouge à Belgrade (commune namuroise), des mains et des cœurs se sont donc spontanément rassemblés pour créer du lien. Dans un joyeux bazar, cette « association de faits » bat aux pulsations de collectivité, de responsabilisation et d’humanité. Continuer la lecture