Archives par étiquette : Samia Hammami

« Bleu comme une orange »

Nadine MONFILS (autrice) et Kikie CRÊVECŒUR (illustratrice), Le bleu des rêves, Pierre d’Alun, coll. « La Petite Pierre », 2021, 64 p., 15 €, ISBN : 978-2-87429-120-3

monfils crevecoeur le bleu des revesPour son trente-cinquième ouvrage, la collection « La petite pierre » des éditions La pierre d’alun propose un cahier à spirale rempli de la prose de Nadine Monfils et des illustrations de Kikie Crêvecœur. Les deux artistes devaient se rencontrer car elles brillent d’une même lumière : celle du détournement et de la légèreté certaine. L’univers déjanté de l’autrice est connu de tous ; Monfils s’amuse à triturer un matériau sérieux et documenté pour en façonner (notamment) des polars bourrés d’humour et de vitalité. Crêvecœur, elle, œuvre à capter avec sensibilité des fragments de vie et du monde, et les grave minutieusement… dans des gommes ! Toutes deux partagent une volonté tenace de se dégager de la lourdeur imposée ainsi qu’un tracé singulier hors des sentiers battus. Leur collaboration « évidente » se concrétise dans Le bleu des rêves à la faveur de deux contes. Continuer la lecture

« Droit dans le soleil »

Lou KANCHE, Rien que le soleil, Grasset, 2021, 216 p., 18,50 € / ePub : 12,99 €, ISBN : 9782246827566

kanche rien que le soleil« Jusqu’au moment où il a dit : je vois un jeune homme. Là j’ai songé aux cieux crevant en éclairs de Rimbaud parce que c’était vraiment ça, ça crevait en éclairs à l’intérieur de moi, alors j’ai pressé l’homme : quoi d’autre ? Le type a plissé ses petits yeux […] avant de répondre : quelqu’un de proche mais avec le Diable à ses côtés, vous voyez comme l’Amoureux regarde le Diable ?, et il a pointé la face cornue et rieuse, la porte de la luxure s’ouvre. C’est le danger. Drôle de porte, j’ai pensé, j’aimerais bien qu’une porte comme ça existe. » Ce Diable, en fait, il pourrait bien s’incarner en Sofiane Zenouda. Continuer la lecture

Carmen ou la résolution

Un coup de cœur du Carnet

Sophie D’AUBREBY, S’en aller, Inculte, 2021, 288 p., 18.90 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 9782360841189

d aubreby s en allerContrairement à l’amour mis en chant par Bizet, Carmen est enfant de bourgeois, et a toujours connu des lois. Née au début du 20e siècle au sein d’une classe aisée, dès son premier souffle, elle a endossé naturellement un costume étriqué confectionné de longue date par la société patriarcale, un « corset de manières cousu à même sa peau » par son milieu. Docile, elle a grandi sagement, sans questions ni attentes, en conformité, préservée. L’évidence la menait au mariage arrangé, une destinée dont elle était tenue à l’écart mais qu’elle acceptait en spectatrice. Cependant, même dans les dess(e)ins les plus maîtrisés, il y a toujours une ligne de fuite. Continuer la lecture

Les fabuleuses aventures d’une coccinelle et d’un escargot

Noémie FAVART, Marcel et Odilon, Versant Sud Jeunesse, 2021, 56 p., 15,90 €, ISBN : 9782930938264

favart marcel et odilonVous êtes-vous déjà amusé(e) à compter les pois d’une bête à bon dieu ? Toutes dotées de six pattes et de fines ailes cachées sous leurs élytres, elles se distinguent notamment par le nombre de leurs taches sphériques. Deux, cinq, sept, dix, quatorze, vingt-deux et même vingt-quatre, qui ne sont pas en lien avec leur âge, peut-être juste avec les souhaits à formuler à leur vue. Peu importe, mais que diriez-vous si, tout d’un coup, ces jolis coléoptères n’arboraient plus que deux pois, un sur chaque côté de leur carapace ? Ils gagneraient en homogénéité, certes, mais perdraient tellement en singularité… Marcel, coccinelle habitant depuis toujours à Coxis, bien que saturé de la vision de ces ronds ornementaux, se rebiffe ardemment lorsque ses amis, la rigolote Zélie et le très sérieux Bélonias, succombent, eux aussi !, à la mode de la chanteuse Rubille qui « […] est un peu spéciale : elle n’a que deux pois sur la carapace ». En plus, ils ont carrément décidé de reporter leurs vacances sous prétexte d’un concert de la starlette : « Marcel n’en revient pas. Comment ses amis ont-ils pu le laisser tomber pour un stupide concert ? Ils savent pourtant que ce voyage compte beaucoup pour lui. Eh bien, puisque c’est comme ça, il les passera tout seul ses vacances ». Il claque la porte, enfourche son vélomoteur et quitte le gris urbain pour s’aventurer dans la campagne avoisinante, comme d’autres sauterelles en car, fourmis en voiture et escargots… à pied ! Continuer la lecture

« La légende des Nibelungen racontée aux enfants »

Pierre CORAN et Charlotte GASTAUT, Siegfried et le dragon, Père Castor-Flammarion, 2021, 32 p., 14 €, ISBN : 9782081495081

coran gastaut siegfried et le dragonIl existe bel et bel des artistes-monstres, dont le seul nom peut tenir à distance par le gigantisme de leur œuvre, l’immensité de leur talent, la complexité de leur biographie. Wagner fait partie de ces élus. Approcher son univers intimide, décourage parfois malgré la fascination exercée, de la même façon que l’on hésiterait peut-être à flirter avec une walkyrie croisée dans un bar. Et c’est en cela qu’un album comme Siegfried et le dragon facilite le défi avec un naturel désarmant : le massif devient élégant, la résistance se fluidifie, l’obscur s’illumine. Continuer la lecture

« Au fil de l’eau »

Maylis DAUFRESNE (autrice) et Stéphanie AUGUSSEAU (illustratrice), Au fil de l’eau, Orso, coll. « Murmure », 2021, 36 p., 14,6 €, ISBN : 9791097284459

daufresne augusseau au fil de l eau« Zéphyr est grand et Éole est petite ». En plus d’être grand, Zéphyr est d’un blanc immaculé, possède de longues oreilles souples et ne se départit jamais d’un doux sourire. Et Éole, elle, est plus en rondeur, son pelage marron est recouvert de taches rose clair et un sourire identique se dessine sur son minois. Peut-être ce trait en commun scelle-t-il leur tendre amitié, ainsi que l’été, les étoiles et l’érable « qui éclabousse la clairière de rouge en automne » qu’ils aiment tous les deux. Mais il y a aussi toutes ces différences qui les rendent complémentaires et inséparables : l’un est posé et protecteur, l’autre est émotive et curieuse. En bref, ils s’adorent et ce, « […] depuis toujours, c’est-à-dire au moins six ans ». Continuer la lecture

Home (not so) sweet home

Martine WIJCKAERT, Domus, Sablon, 2021, 192 p., 15 €, ISBN : 9782931112137

wijckaert domusLes forêts, leur mystère, leur terre fertile, leurs ombres inquiétantes, leurs bruissements, leurs craquements, leur profondeur aspirante, leurs dangers tapis. Leur faune. Et cette « petite pygmée toute blanche, en pagne bleu ensanglanté dans le noir » qui court, qui court, qui court. Seule, l’enfant blessée détale à travers les « ténèbres en comprimant bien fermement [s]a fesse trouée ». Que fuit-elle, cette guerrière téméraire ? Que cherche-t-elle, cette insane ensauvagée ? À quoi aspire cette innocente écarlate ? Car si la nature se révèle dangereuse, la main humaine l’est souvent plus encore. N’est-ce pas elle qui décoiffe les cerfs et les éviscère, qui pose les pièges-à-loups aveuglément voraces, qui enferme l’indécence dans les caves à mazout, qui craque les allumettes expiatoires et chiquenaude les noyaux d’olives noires ? Alors, oui, les bois dévorants paraissent quelquefois l’unique échappatoire. Continuer la lecture

Apprivoiser son Dibbouk

Irène KAUFER, Dibbouks, Antilope, 2021, 224 p., 18 €, ISBN : 978-2379510502

kaufer dibbouksLes éditions de l’Antilope, dont la ligne éditoriale se concentre autour de « textes littéraires rendant compte de la richesse et des paradoxes de l’existence juive sur les cinq continents », accueillent dans leur catalogue le nouveau roman d’Irène Kaufer. Dibbouks, un texte singulier autour des identités. Continuer la lecture

Chercher une autre vision du réel

Marc PIRLET, Le photographe suivi de Derrière la porte, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2021, 220 p., 9 €, ISBN : 9782875685421

pirlet le photographe« J’ai réalisé […] que mon père avait une conscience, une vie intellectuelle, et qu’il avait cherché à comprendre le monde autour de lui, à l’appréhender, à le faire sien, avec une constance dans l’effort dont témoignent les milliers de photographies qu’il m’a laissées et qui, avec la petite maison, constituèrent l’essentiel de mon héritage. » Telle est la découverte, banale et déconcertante, que le narrateur du Photographe fait à la mort de celui qui est resté un mystère à ses yeux. Très tôt orphelin de mère, Christian a côtoyé son père Franz dans un tête-à-tête silencieux pendant une dizaine d’années. Ces deux êtres, intriqués dans une histoire familiale où les « peu-dits » mythifiaient les absents et séparaient les présents, ont vécu sous le même toit dans un calme indifférent, une méconnaissance résignée. Leur quotidien se déroulait avec peu de contacts (entre eux mais aussi avec l’extérieur) sans qu’aucune souffrance cuisante ne jaillisse pour autant : chacun vaquait à ses obligations et à ses occupations sans heurts ni spontanéité, et respectait certains rituels (comme le cérémonial de la lecture à haute voix, l’ivresse mensuelle et les balades photographiques dans le quartier populaire de Sainte-Marguerite). À sa majorité, le narrateur quitte le domicile partagé et l’éloignement physique se greffe à la distance émotionnelle, jusqu’à ce que la santé vacillante de Franz établisse un autre équilibre entre eux. Continuer la lecture

D’une exploration

Un coup de cœur du Carnet

Frédéric ROUSSEL, Grand Nord, Hélice Hélas, coll. « Mycélium mi-raisin », 2021, 184 p., 18 €, ISBN : 978-2-940522-97-2

roussel grand nordOn entame la traversée du Grand Nord comme sur des raquettes, précautionneusement, assez maladroitement, en quête de stabilité. On est quelque peu désorienté face à l’étendue poudreuse et l’absence de repères familiers, mais une chose scintille aussi clairement que les cristaux de glace : il faut tracer un chemin, un pas après l’autre, et pénétrer l’immensité. « En haut à droite, un glacier gigantesque, / qui couronne l’archipel. / La presqu’île, en haut à gauche, se prolonge par le cap de la Mélancolie. / Les îles littorales, dans le bas, / ce sont les îles de la Solitude. / Il y a des rivières et des lacs, / innombrables, / le lac du Malheur, / le lac de l’Oubli, / le lac de l’Abandon, pour les principaux. / Il y a des montagnes, aussi. / Comme le Pic des Calamités, / qui culmine à 2358 mètres, / dans la chaîne côtière ». Tel est le paysage aux résonances émotionnelles dans lequel le lecteur-explorateur évoluera. Continuer la lecture

De la difficulté de l’attachement

Verena HANF, La fragilité des funambules, F. Deville, 2021, 300 p., 23 €, ISBN : 9782875990396

hanf la fragilité des funambulesLes romans de Verena Hanf pétrissent toujours le matériau humain. La fragilité des funambules, dernier livre de l’autrice, ne déroge pas à la règle. On y retrouve également un autre invariant chez Hanf, qui se niche dans la mise en présence, voire dans la mise en friction, d’êtres et d’univers qui se seraient développés en parallèle si des éléments extérieurs n’avaient pas provoqué une rencontre. Comme celle d’Adriana, une jeune Roumaine au passé aussi rugueux que l’attitude qu’elle affiche, et Nina Jung, une psychologue confortablement installée aux agacements multiples. Tout, pratiquement, éloigne les deux femmes : leurs racines, leur éducation, leur statut social et marital, leur inscription au monde. Une faille aiguë les rassemble toutefois : leur maternité contrariée. Continuer la lecture

« Le désordre n’est qu’un ordre différent »

Marie COLOT et Françoise ROGIER, La forêt de travers, À pas de loups, 2021, 40 p., 16 €, ISBN : 9782930787688

colot rogier la foret de travers« Il était une forêt où tout allait à l’envers où les histoires que tu connais se passaient de travers. » Cet incipit contient l’essence de l’album de Marie Colot et Françoise Rogier : il y a l’ancrage dans les contes, le jeu des rimes, l’implication directe du lecteur. On est instantanément happé, tout comme par cette double page où le désordre règne joyeusement : un chat noir fume la pipe confortablement installé sur le chapeau d’un champignon et, au-dessus lui, trois tout petits cochons se prennent pour des trapézistes tandis que le Petit Poucet et ses frères se dispersent le long de branches (poussant vers le bas !) sous l’œil bienveillant d’un dragon observant la scène de son château et sirotant une tasse de thé. L’agitation, la gaité et la vie, telles sont les facettes du début de cette histoire. La Belle au bois dormant virevolte en chauve-souris des airs, le Loup et le Chasseur se déguisent en fantômes complices, la Sorcière peinturlure la nature de petits pois, Blanche Neige cohabite avec sept géants véritables fées du logis, le régime de l’Ogre se compose exclusivement de crudités ; qu’importe, « malgré ce grand désordre, tous vivaient heureux et sans discorde ». Continuer la lecture

La vie en vert

Caroline LAMARCHE (autrice) et Pascal LEMAÎTRE (illustrateur), Tetti, la sauterelle de Vincent, Pastel/École des Loisirs, 2021, 40 p., 12,70 €, ISBN : 978-2211307574

lamarche lemaitre tetti la sauterelle de vincentElle est craquante, Tetti. Ses yeux mangent son visage, et son regard éclate d’expressivité. La peur, la timidité, la curiosité, l’amusement, la fatigue, l’inquiétude… les émotions et les sensations se dessinent en complète transparence sur son joli minois. Quant à son corps gracile, il se recroqueville et se détend en un instant, tout de vert recouvert ! C’est que Tetti est une charmante sauterelle dont « la vie ne dure qu’un été. Jeune, elle est déjà vieille ». Sa brève existence se déroule en Provence où, quand elle ne fuit pas les enfants (dont le sombre dessein est de l’accrocher à un fil de pêche pour appâter des victimes à écailles), « [s]ans cesse, elle s’élan[ce] vers la lumière ». Continuer la lecture

La Morte tellement Vivante

Un coup de cœur du Carnet

Hubert ANTOINE, Les formes d’un soupir, Verticales, 2021, 272 p., 19,50 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 9782072932250

antoine les formes dun soupirMelitza, Mexicaine gorgée de jeunesse et assoiffée d’amour, danse et cadence ses passions, ses révoltes, ses pulsions. Melitza veut, tance, réclame la vie… qui la malmène et la quitte pourtant. Ce fruit juteux aux promesses suaves et acidulées se voit transpercé d’une balle brutale, en pleine poussière d’une rue de Santa Lucía, sous les rayons d’un soleil tardif et les yeux incrédules de son père. Evo, son protecteur huichol aux iris saphir, ramasse alors son enveloppe meurtrie et s’enfuit avec elle. Cette course impérieuse paraît de prime abord étrange, mais « son rapport au monde est tout à fait particulier. Toujours en accord avec la nature, avec les saisons, avec l’équilibre, avec l’instant. Il ne fait rien qui ne soit parfaitement juste. Chacun de ses gestes est en grâce, en logique et en harmonie avec ce qui l’entoure. C’est l’être le plus magnifique qui soit ». Et le mystère se dissout en effet, dans les eaux vertes d’un étang, lorsque l’Indigène s’emplit du dernier souffle de sa soupirante, aspirée dans un mouvement aussi ferme que tendre par la Mort et le chaman. C’est de cette curieuse façon que débute Les formes d’un soupir, continuation de Danse de la vie brève qui constitue toutefois une œuvre singulière et complète en soi. Continuer la lecture

« Alors, la poésie »

Fidéline DUJEU, Larmes de crocodile, suivi de Siamois, Weyrich, coll. « Plumes du Coq », 2021, 144 p., 14 €, ISBN : 9782874896118

dujeu larmes de crocodileFidéline Dujeu est poète, nouvelliste, romancière, animatrice d’ateliers d’écriture, écrivaine publique, co-fondatrice d’une maison d’édition artisanale. Elle est également thérapeute, « constellatrice ». Elle a été une petite fille naguère, et est aujourd’hui femme et mère. Et elle est encore bien d’autres contours et détours, mais ce sont ces dimensions apparentes qui nourrissent les deux textes publiés dans la collection « Plumes du Coq » chez Weyrich, rassemblés sous le titre Larmes de crocodile. « Deux livres en un. Deux traversées. Une métamorphose. » Continuer la lecture

La chaleur de l’Ours

Un coup de cœur du Carnet

Ludovic FLAMANT (auteur) et Sara GRÉSELLE (illustratrice), Bastien, ours de la nuit, Versant Sud jeunesse, 2021, 48 p., 14,50 €, ISBN : 978-2-930938-27-1

flamand greselle bastien ours de la nuitSelon certaines croyances et traditions, tout humain est lié à un animal-totem (parfois même à plusieurs) dont il peut percevoir des signes dans la réalité visible, mais qu’il ne peut rencontrer que dans le monde invisible, celui des rêves, des voyages chamaniques et autres méditations de l’inconscient. L’artiste Sara Gréselle a peut-être trouvé le sien au détour d’un songe prémonitoire, flottant autour d’elle après son réveil et évoqué à son comparse Ludovic Flamant : elle illustrait un album intitulé Bastien, ours de la nuit. Ce titre, oniriquement puissant, n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd et son écho persistant a mené à une merveilleuse réalisation graphico-textuelle éponyme. Continuer la lecture