Archives par étiquette : Samia Hammami

Notre sorcière bien-aimée

Tanguy HABRAND, Hermione Granger. Lectrice de Harry Potter, Impressions nouvelles, coll. « La fabrique des héros », 2022, 144 p., 13 € / ePub : 7,99 €, ISBN : 9782390700005

habrand hermione grangerPour le douzième opus de la collection « La fabrique des héros » qu’il a cofondée en 2019 et qu’il codirige depuis lors, c’est Tanguy Habrand qui s’est prêté à l’exercice d’interroger les imaginaires partagés autour d’une figure de la culture populaire. Celle sur laquelle il a jeté son dévolu réjouira tous les aficionados de la saga potterienne : Hermione Granger, « seul personnage féminin à avoir été réellement investi, de manière positive, par J.K. Rowling » ; d’ailleurs, « il s’en est fallu de peu pour qu’elle ne vole la vedette à Harry ». Quant à son angle d’attaque, la lecture, il se révèle hautement stimulant et se ramifie en considérations sur l’activité en elle-même, mais également la légitimité de l’écrit, le statut de l’objet-livre, le rapport au savoir, l’univers de la presse, l’éducation aux médias, etc. Et quel biais des plus pertinents vu que « à l’école de Poudlard, tout commence et tout finit par un livre. Livres de savoir ou de divertissement, livres prescrits ou interdits, livres compagnons ou dangereux » ! Continuer la lecture

L’histoire de la GIGANTESQUE Maria Fassnauer

Un coup de cœur du Carnet

Laura SIMONATI, Mariedl. Une histoire gigantesque, Versant Sud jeunesse, 2022, 64 p., 17,90 €, ISBN : 9782930938608

simonati mariedlDès la couverture de l’album, le lecteur sait à quoi s’attendre : il sera question d’une femme gigantesque, de fantaisie graphique et d’illustrations brutes. Dessus, Mariedl, à l’allure d’un A, vêtue d’un dirndl traditionnel et coiffée d’un chapeau tyrolien à plume rose, marche d’un (grand) pas décidé à travers une plaine sapinière vers un horizon que l’on ignore encore. Sur une ligne noire tracée parallèlement à son corps dégringolent les lettres du mot « gigantesque », un qualificatif dont la longueur correspond à la taille de l’héroïne. Continuer la lecture

Léna, Magda et Lui

Jacques RICHARD, La course, Onlit, 2022, 200 p., 19 €, ISBN : 9782875601698

richard la course« Tu n’en as plus ? De l’espoir, tu n’en as plus ? Tu es désespérée ? » Adeptes de la littérature feel good ou divertissante, passez votre chemin. La course, le nouveau roman de Jacques Richard, est aux antipodes de cette veine. On y entre comme dans un sable mouvant et l’on s’y empêtre, aspiré à notre esprit défendant. Comme à son habitude, un peu plus qu’à son habitude, Richard n’épargne pas le lecteur. Non par des jeux d’outrance ou de provocation faciles, cela ne siérait pas à son élégance ; plutôt par un parti pris assumé de limites inconfortablement brouillées. Avec subtilité et subversion, l’auteur aborde en effet un sujet délicat, glauque : l’inceste. Sans jamais se positionner sur le plan de la morale (ni écrire le mot en toutes lettres), il dérange en évoquant, par petites touches d’intériorité croisées, le lien perverti entre un adolescent et sa tante, unis par le sang partagé et un rapport charnel dévié. Continuer la lecture

World Wide Web

COLLECTIF, WWW, Ker, coll. « Double jeu », 2022, 208 p., 10 € / ePub : 5,99 €, ISBN : 9782875863324

collectif wwwLien après lien, elle se tisse. Gigantesque, de ses fils invisibles, elle nous retient comme d’insignifiants insectes. Une fois pris, impossible de s’y soustraire, la moindre de nos vibrations émettant des multitudes de signaux qui se répercutent sans que nous en ayons le contrôle. Nous nous y empêtrons, assidus et inconscients : nous cliquons sur une publicité, payons notre électricité, stockons nos souvenirs, matons des séries, créons des avatars, commandons notre prochain salon, consultons nos bilans de santé, réservons une place de cinéma, introduisons nos données personnelles, écrivons aux amis de là-bas et aux connaissances d’ici, souscrivons des contrats, communiquons avec des inconnus, apprenons sur la reproduction des invertébrés, mutualisons les ressources, trollons des forums, animons des réunions, exposons notre vie. Lien après lien, nous la tissons. À la fois piège et dépendance, cette Toile. Continuer la lecture

Le grand lapin bleu

Carl NORAC (auteur) et Gaya WISNIEWSKI (illustratrice), Ma plus belle ombre, MeMo, 2022, 64 p., 18 €, ISBN : 9782352895176

norac et wisniewski ma plus belle ombreSi Yves Klein – qu’elle évoque dans une citation – l’a essentialisé, Gaya Wisniewski, elle, le sublime. Un album tout de bleu, choix audacieux, résultat plein-les-yeux. Chaque page de Ma plus belle ombre touche l’âme tant les illustrations que l’on y découvre s’imposent par leur beauté trempée, leur poésie aquarelle. Entre les dessins et les mots, il n’y a qu’un petit bond à faire dans ce livre car l’un des deux héros du texte de Carl Norac n’est autre qu’un lapin, « poème de profession, partout et nulle part, ça rapporte peu, parfois des ennuis, mais chaque gris ou bleu, [il] invente une musique qui n’est jamais la même ». Continuer la lecture

« Tout le monde est un génie »

Sara GRÉSELLE, Les lundis de Camille, Versant Sud jeunesse, 2022, 40 p., 14,90 €, ISBN : 9782930938585

greselle les lundis de camilleCombien de temps passe-t-on sur les bancs de l’école ? Il y a la maternelle, les primaires, les secondaires et parfois le supérieur. Combien d’heures qui s’écoulent à écouter un·e maître·sse ou un·e professeur·e ? Combien de leçons apprises, de devoirs réalisés, de tests notés ? Et combien de bulletins et d’avis sur notre travail, nos compétences, notre personnalité ? Combien de remarques reçues, comme des cadeaux ou des poignards ? « Qu’est-ce que je vais marquer dans ton bulletin, à toi ? Tu ne participes jamais. À part te taire, tu ne sais donc rien faire ? » Tel est le jugement que le bourru bougon monsieur Bourgon plaque sur la discrète Camille devant tous ses condisciples alors qu’elle perd ses moyens à l’énoncé d’un calcul. Il l’estampille, la catalogue, l’enferme par des mots. Continuer la lecture

Le collectionneur d’expériences

Thomas LAVACHERY, Le Netsuke, Esperluète, 2022, 192 p., 22 €, ISBN : 9782359841572

lavachery le netsukeDans Le netsuke, le nouveau roman de Thomas Lavachery, le narrateur Jacques Mellery raconte avec une tendresse douce-amère la fin de son adolescence. À cette époque, il passe ses journées hors de sa maison, dénuée de présence maternelle (par la mort) et paternelle (par l’effacement). En-dehors de l’école, où il ne brille pas par son implication, il explore sa commune et fréquente aussi bien les esseulés que les familles de ses camarades au sein desquelles il se voit accueilli avec évidence. Encore maintenant, « [il] ignore ce qui plaisait en [lui] mais [il] ne devai[t] pas en faire beaucoup pour [s]e faire accepter ». Peut-être était-ce dû à sa plasticité sociale, sympathique petit caméléon lui qui « changeai[t] de manière d’être, de parler, en fonction des personnes avec qui [il] se trouvai[t] ». Continuer la lecture

« Tout pousse, tout grandit »

Un coup de cœur du Carnet

Valentine LAFFITTE, Grandir, Versant Sud jeunesse, 2022, 32 p., 13,50 €, ISBN : 978-2-930938-57-8

laffitte grandirDu haut d’un arbre, deux passereaux dodus s’apprêtent à quitter ces contrées où l’automne se dépose avec lenteur : les feuilles, vidées de chlorophylle, revêtent une élégante robe d’un orange craquelant. Près du tronc, Freya, installée sur un drap rose, profite des derniers moments avec « encore un peu de lumière avant les journées grises », tout en contemplation. Lorsque la pluie arrive, armée de crayons et de son imagination agile, la petite fille galope à travers les plaines, s’institue cheffe-sirène, charme les serpents et apprivoise les canaris. « Dans l’obscurité de ses mains », elle active parfois son pouvoir magique de remémoration et se nourrit alors de souvenirs engrangés pendant l’été : les balades dans des lieux aux rocailles aux mille couleurs, le crépitement d’un feu de camp, un coucher de soleil flamboyant, des bouffées d’amitié aussi libres que le vol d’un oiseau. En compagnie de son chien, Freya s’emmitoufle et s’enfonce dans les contours hivernaux de la nature. Lièvre qui fuit, « branches qui ploient sous la neige », oiseaux qui nidifient, sapins qui chatouillent le ciel, pas qui crissent ; c’est froid et feutré, c’est la saison du repos nécessaire et de la patience forcée. Et enfin le printemps, annoncé par le chant des grenouilles, revient ! Joie frémissante des bourgeons… suivie de la fraîche explosion de tiges, pétales, pistils et pédoncules. « Dans ce grand chamboulement, tout pousse, tout grandit », et Freya s’en délecte, avant de se mettre à chanter les cerises sucrées, s’accrocher aux branches bavardes, s’aventurer toujours un peu plus loin dans la découverte de soi, des autres et du monde. Car Freya pousse et grandit aussi, au rythme des saisons. Continuer la lecture

Mirage

Didier DUMONT, Je suis né comme un mourant, Canoë, 2022, 224 p., 18 €, ISBN : 978-2-490251-66-7

dumont je suis né comme un mourantIl est des livres qui résistent aux attentes du lecteur. Impossible des les classer dans un genre, d’y déceler un déroulement convenu, de les résumer en quelques mots. La première publication de Didier Dumont en relève assurément. Au fil des pages de Je suis né comme un mourant, le narrateur naît à onze reprises : « dans une cour d’école », « le 13 septembre 2018 », « au bord d’un fleuve », « au bout d’une corde », « derrière un seul barreau », « dans un rond de fumée », « pour [s]e poser des questions », « après [s]es funérailles », « devant sa fenêtre », « avec une phrase pour tout bagage », « comme un mourant ». Autant d’incarnations prétextes à des narrations irréelles, des invocations artistiques, des matérialisations énigmatiques. Chaque chapitre se déroule comme dans un rêve : les lieux sont à la fois inconnus et familiers, les personnages apparaissent et s’évanouissent, les situations s’enchaînent de manière « étrange et pénétrante ». Il faut donc les aborder dénué(e) du désir de tout comprendre et « juste » se laisser porter par l’expérience proposée. Continuer la lecture

L’esquive

Jean-Louis SBILLE (auteur) et Kikie CRÊVECŒUR (illustratrice), Pains perdus, Pierre d’alun, coll. « La petite pierre », 2022, 64 p., 15 €, ISBN : 9782874291210

sbille crevecoeur pains perdusPains perdus De prime abord, le titre choisi pour le trente-sixième carnet de la collection « La Petite Pierre » chatouille les souvenirs. Quelques tranches (rassises ou briochées, selon), des œufs, du lait, du beurre, du sucre ; la promesse d’un mets saupoudré de doux réconfort. Cependant, l’élan régressif est vite renvoyé dans les cordes : sur la couverture couleur sang, en impression argentée, se détache l’image d’un gant et d’un sac de boxe. Les pains se font alors gnons, le beurre colore les yeux de noir. Et c’est bien du sport de combat dont il s’agira car, dès la première page tournée, Kikie Crêvecœur plante le décor (un ring) et la chromatique (noir, blanc, rouge). Continuer la lecture

« Chante la vie, chante »

David GIANNONI, Il faut savoir choisir son chant, maelstrÖm reEvolution, 2022, 314 p., 17 €, ISBN : 978-2-87505-429-6

giannoni il faut savoir choisir son chant« Il avait levé les yeux pour contrôler l’état de la toiture. / Six cents trous de lumière perçaient les tuiles. / Entre chaque rayon / Son être entier / Riait. » Tel est le chant inaugural par lequel David Giannoni inaugure son recueil de « poécontes » (mot-valise à l’évidence poétique se passant d’explication). Au moment-même où ces mots ont été posés, l’évidence a surgi : ils constitueraient le début d’un voyage de « 108 poèmes, 108 chants, 108 variations d’un même chant, 108 perles d’un chapelet tout personnel et qui à la fois devait pouvoir se faire universel ». Giannoni a alors commencé une expérience tout en réceptivité qui durerait près de quatre ans. Accueillir le Verbe quand et comme il se présenterait, lui donner temps et forme, et finalement le prodiguer ; une démarche d’art et de spiritualité, pleine et généreuse. Continuer la lecture

« Avec la mer du Nord… »

Michel JOIRET, Stella Maris, M.E.O., 2022, 180 p., 18 €, ISBN : 9782807003385

joiret stella marisComment saisir la singularité de la Mer du Nord sans s’immerger dans le premier couplet du Plat Pays de Brel ? Comment toucher sa poésie en se gardant de prolonger les lignes de fuite humides aux nuances grises de Spilliaert ? Comment appréhender la mentalité balnéaire d’Ostende en ignorant les masques, colorés et malicieux, d’Ensor ? Comment percevoir l’air léger des plages (ensoleillées et bondées l’espace de quelques semaines) sans dodeliner sur la voix d’Arno charriant l’ode d’Adamo aux filles du bord de mer ? Comment avoir le cœur qui chavire sans fouler le sable couleur et densité Permeke, sans croiser les monumentaux Marins, sans se rire des mouettes en se parfumant les doigts de crevettes grises ? En lisant le dernier livre de Michel Joiret, peut-être, qui s’inscrit dans la certitude que la côte belge est de ces réalités qui ne s’apprivoisent que par l’appropriation artistique ou l’expérience intime. Continuer la lecture

La Poésie, partout

Jean-Louis MASSOT (auteur) et Thomas VENET (graphiste), Aussi les gens, Centre de Créations pour l’Enfance de Tinqueux, coll. « PetitVA ! », 2022, 40 p., 5 €

massot aussi les gens 2Elle est celle qui exige, qui s’apprivoise, qui s’esquive, qui invite, qui unit, qui exalte, qui sonde, qui illumine. Dans un même mouvement multiple. Elle est celle qui marche sous la pluie, « indifférente aux éclairs qui froiss[ent] le ciel », et qui ignore la proposition de protection. Celle qui ouvre le capot d’un minibus bleu et le remet en état de marche, offrant au voyageur, statique et mélancolique, l’opportunité de se reconnecter au mouvement. Celle qui repousse les contours du monde, qui enrobe les terrasses d’une authentique douceur lisboète. Celle dont le baromètre du bien-être se niche dans le ventre d’un chien réclamant des caresses. Celle qui se fait silence, parfois, quand l’impuissance l’étreint, devant accidents et catastrophes. Celle qui accompagne la mortelle chute des feuilles, avec plus de retenue toutefois que les marronniers. Celle qui ressent la nostalgie d’une enfance autour de grains de café invisiblement moulus. Elle est celle qui se décèle dans un geste, une lumière, un sentiment, une onde. Dans le quotidien ou le sublime, elle est celle qui anime les âmes, qui tisse des fils invisibles, qui éclaire ou obscurcit. La Poésie, partout. Continuer la lecture

Simplicité et Espérance

Colette NYS-MAZURE, Célébration du quotidien suivi de Sans y toucher, Postface d’Anne Prouteau, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2022, 320 p., 9 €, ISBN :

nys mazure celebration de la lecture« J’ai besoin de vous écrire. Je souhaite correspondre avec vous. Une envie obstinée de partager les plaisirs et les peines du chemin quotidien. Dans ce monde, il fait de plus en plus froid, de plus en plus seul : que la parole et les gestes circulent entre nous ! Si la mesure de nos pas diffère et si nous ne butons pas sur les mêmes cailloux, notre aventure n’est-elle pas commune ? » Dans l’incipit de Célébration du quotidien, Colette Nys-Mazure choisit la correspondance comme « mode de communication modeste et juste » pour nous entretenir du merveilleux du quotidien. Elle coud en mots un patchwork de tissus-pensées extraits du fil des jours, au creux d’un moment (d’ici et de maintenant, d’un matin, à bord de la nuit), d’un espace (d’une cuisine, en transit, d’un balcon, de la patrie des livres), d’une expérience (d’une vie de femme, d’un itinéraire maternel, du désastre, de Pâques, du Royaume) ou d’un état (avec enthousiasme, d’une solitude, du silence). Chaque morceau assemblé présente une texture, des coloris, des motifs propres, mais une couture – nette et ferme – les unit en une protection harmonieuse tout en douceur et en lumière. Continuer la lecture

De l’autre côté du miroir

Aliénor DEBROCQ, Maison miroir, Rouergue, coll. « La Brune », 2022, 304 p., 21 € / ePub : 15,99 €, ISBN : 9782812623509

debrocq maison miroir« Rose passe la plupart de ses journées chez elle. Avant, elle y recevait aussi ses clients, mais elle a modifié ses habitudes depuis que la maison voisine est devenue une boîte à décibels. Elle n’ose plus accueillir personne, se sent prise en otage du vacarme, guette avec crainte le retour de la marmaille, comme la nomme son mari. Dès que la petite troupe bariolée passe le portail et s’engouffre à côté, Rose sait que le tintamarre va traverser les murs. Finie, la tranquillité. » Tel est le quotidien sonore de cette quadra bourgeoisement installée au creux d’un quartier vert de la banlieue bruxelloise. Avant, le calme régnait. Avant, Rose ne se claquemurait pas non plus chez elle. Elle menait une carrière d’architecte consciencieuse, d’épouse établie, de mère attentive à sa Boucles d’Or. Elle avançait sans se poser (trop) de questions, suivant le mouvement, interagissant parfaitement. Certains troubles la traversaient bien entendu ; ils demeuraient juste assez inoffensifs quant à la stabilité des fondements de son existence. Mais avant, Rose n’avait pas perdu son bébé ni subi de curetage, et n’était pas encore cette présence d’éther détachée du monde et pourtant douloureusement consciente de ses privilèges. Avant, tout était moins délicat, et plus silencieux. Continuer la lecture

Ô poids ! suspends ta courbe !

Claude FROIDMONT, Dommage qu’elle soit si grosse…, éditions F. Deville, coll. « Œuvres au rouge », 2022, 270 p., 20 €, ISBN : 9782875990556

froidmont dommage qu'elle soit si grosseBernard est obèse, adipeux, gorgé de graisse, « comme un énorme beignet trempant dans son huile avant d’être abondamment sucré dans l’assiette ». Cette caractéristique physique s’est imposée à lui dès son enfance, a été gonflée par les soins culinaires maternels, a nourri les moqueries de ses camarades de classe et les regards avides des inconnus, a englouti ses velléités de se frotter au monde. La réclusion s’est rapidement profilée comme le salut possible, entre les murs de sa chambre du vivant de ses parents d’abord, dans une maison au milieu des arbres (dont la boîte aux lettres se situe à un kilomètre, toujours parcouru en quad) ensuite. À l’abri, il s’adonne à ses péchés mignons : la nourriture, en chair et en lettres. Car le narrateur présente un second penchant insatiable, celui des mots. Il avale, dévore, se gave de livres : ceux-ci constituent « des remparts à [s]a difficulté d’être », et les écrivains, une famille. Ses parents, alliés de toujours, l’ont à dessein tôt dégagé de toute inquiétude bassement matérielle et ont veillé à ce que leur poussin se sente comme un coq en pâte. Continuer la lecture