Archives par étiquette : Samia Hammami

Apprivoiser son Dibbouk

Irène KAUFER, Dibbouks, Antilope, 2021, 224 p., 18 €, ISBN : 978-2379510502

kaufer dibbouksLes éditions de l’Antilope, dont la ligne éditoriale se concentre autour de « textes littéraires rendant compte de la richesse et des paradoxes de l’existence juive sur les cinq continents », accueillent dans leur catalogue le nouveau roman d’Irène Kaufer. Dibbouks, un texte singulier autour des identités. Continuer la lecture

Chercher une autre vision du réel

Marc PIRLET, Le photographe suivi de Derrière la porte, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2021, 220 p., 9 €, ISBN : 9782875685421

pirlet le photographe« J’ai réalisé […] que mon père avait une conscience, une vie intellectuelle, et qu’il avait cherché à comprendre le monde autour de lui, à l’appréhender, à le faire sien, avec une constance dans l’effort dont témoignent les milliers de photographies qu’il m’a laissées et qui, avec la petite maison, constituèrent l’essentiel de mon héritage. » Telle est la découverte, banale et déconcertante, que le narrateur du Photographe fait à la mort de celui qui est resté un mystère à ses yeux. Très tôt orphelin de mère, Christian a côtoyé son père Franz dans un tête-à-tête silencieux pendant une dizaine d’années. Ces deux êtres, intriqués dans une histoire familiale où les « peu-dits » mythifiaient les absents et séparaient les présents, ont vécu sous le même toit dans un calme indifférent, une méconnaissance résignée. Leur quotidien se déroulait avec peu de contacts (entre eux mais aussi avec l’extérieur) sans qu’aucune souffrance cuisante ne jaillisse pour autant : chacun vaquait à ses obligations et à ses occupations sans heurts ni spontanéité, et respectait certains rituels (comme le cérémonial de la lecture à haute voix, l’ivresse mensuelle et les balades photographiques dans le quartier populaire de Sainte-Marguerite). À sa majorité, le narrateur quitte le domicile partagé et l’éloignement physique se greffe à la distance émotionnelle, jusqu’à ce que la santé vacillante de Franz établisse un autre équilibre entre eux. Continuer la lecture

D’une exploration

Un coup de cœur du Carnet

Frédéric ROUSSEL, Grand Nord, Hélice Hélas, coll. « Mycélium mi-raisin », 2021, 184 p., 18 €, ISBN : 978-2-940522-97-2

roussel grand nordOn entame la traversée du Grand Nord comme sur des raquettes, précautionneusement, assez maladroitement, en quête de stabilité. On est quelque peu désorienté face à l’étendue poudreuse et l’absence de repères familiers, mais une chose scintille aussi clairement que les cristaux de glace : il faut tracer un chemin, un pas après l’autre, et pénétrer l’immensité. « En haut à droite, un glacier gigantesque, / qui couronne l’archipel. / La presqu’île, en haut à gauche, se prolonge par le cap de la Mélancolie. / Les îles littorales, dans le bas, / ce sont les îles de la Solitude. / Il y a des rivières et des lacs, / innombrables, / le lac du Malheur, / le lac de l’Oubli, / le lac de l’Abandon, pour les principaux. / Il y a des montagnes, aussi. / Comme le Pic des Calamités, / qui culmine à 2358 mètres, / dans la chaîne côtière ». Tel est le paysage aux résonances émotionnelles dans lequel le lecteur-explorateur évoluera. Continuer la lecture

De la difficulté de l’attachement

Verena HANF, La fragilité des funambules, F. Deville, 2021, 300 p., 23 €, ISBN : 9782875990396

hanf la fragilité des funambulesLes romans de Verena Hanf pétrissent toujours le matériau humain. La fragilité des funambules, dernier livre de l’autrice, ne déroge pas à la règle. On y retrouve également un autre invariant chez Hanf, qui se niche dans la mise en présence, voire dans la mise en friction, d’êtres et d’univers qui se seraient développés en parallèle si des éléments extérieurs n’avaient pas provoqué une rencontre. Comme celle d’Adriana, une jeune Roumaine au passé aussi rugueux que l’attitude qu’elle affiche, et Nina Jung, une psychologue confortablement installée aux agacements multiples. Tout, pratiquement, éloigne les deux femmes : leurs racines, leur éducation, leur statut social et marital, leur inscription au monde. Une faille aiguë les rassemble toutefois : leur maternité contrariée. Continuer la lecture

« Le désordre n’est qu’un ordre différent »

Marie COLOT et Françoise ROGIER, La forêt de travers, À pas de loups, 2021, 40 p., 16 €, ISBN : 9782930787688

colot rogier la foret de travers« Il était une forêt où tout allait à l’envers où les histoires que tu connais se passaient de travers. » Cet incipit contient l’essence de l’album de Marie Colot et Françoise Rogier : il y a l’ancrage dans les contes, le jeu des rimes, l’implication directe du lecteur. On est instantanément happé, tout comme par cette double page où le désordre règne joyeusement : un chat noir fume la pipe confortablement installé sur le chapeau d’un champignon et, au-dessus lui, trois tout petits cochons se prennent pour des trapézistes tandis que le Petit Poucet et ses frères se dispersent le long de branches (poussant vers le bas !) sous l’œil bienveillant d’un dragon observant la scène de son château et sirotant une tasse de thé. L’agitation, la gaité et la vie, telles sont les facettes du début de cette histoire. La Belle au bois dormant virevolte en chauve-souris des airs, le Loup et le Chasseur se déguisent en fantômes complices, la Sorcière peinturlure la nature de petits pois, Blanche Neige cohabite avec sept géants véritables fées du logis, le régime de l’Ogre se compose exclusivement de crudités ; qu’importe, « malgré ce grand désordre, tous vivaient heureux et sans discorde ». Continuer la lecture

La vie en vert

Caroline LAMARCHE (autrice) et Pascal LEMAÎTRE (illustrateur), Tetti, la sauterelle de Vincent, Pastel/École des Loisirs, 2021, 40 p., 12,70 €, ISBN : 978-2211307574

lamarche lemaitre tetti la sauterelle de vincentElle est craquante, Tetti. Ses yeux mangent son visage, et son regard éclate d’expressivité. La peur, la timidité, la curiosité, l’amusement, la fatigue, l’inquiétude… les émotions et les sensations se dessinent en complète transparence sur son joli minois. Quant à son corps gracile, il se recroqueville et se détend en un instant, tout de vert recouvert ! C’est que Tetti est une charmante sauterelle dont « la vie ne dure qu’un été. Jeune, elle est déjà vieille ». Sa brève existence se déroule en Provence où, quand elle ne fuit pas les enfants (dont le sombre dessein est de l’accrocher à un fil de pêche pour appâter des victimes à écailles), « [s]ans cesse, elle s’élan[ce] vers la lumière ». Continuer la lecture

La Morte tellement Vivante

Un coup de cœur du Carnet

Hubert ANTOINE, Les formes d’un soupir, Verticales, 2021, 272 p., 19,50 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 9782072932250

antoine les formes dun soupirMelitza, Mexicaine gorgée de jeunesse et assoiffée d’amour, danse et cadence ses passions, ses révoltes, ses pulsions. Melitza veut, tance, réclame la vie… qui la malmène et la quitte pourtant. Ce fruit juteux aux promesses suaves et acidulées se voit transpercé d’une balle brutale, en pleine poussière d’une rue de Santa Lucía, sous les rayons d’un soleil tardif et les yeux incrédules de son père. Evo, son protecteur huichol aux iris saphir, ramasse alors son enveloppe meurtrie et s’enfuit avec elle. Cette course impérieuse paraît de prime abord étrange, mais « son rapport au monde est tout à fait particulier. Toujours en accord avec la nature, avec les saisons, avec l’équilibre, avec l’instant. Il ne fait rien qui ne soit parfaitement juste. Chacun de ses gestes est en grâce, en logique et en harmonie avec ce qui l’entoure. C’est l’être le plus magnifique qui soit ». Et le mystère se dissout en effet, dans les eaux vertes d’un étang, lorsque l’Indigène s’emplit du dernier souffle de sa soupirante, aspirée dans un mouvement aussi ferme que tendre par la Mort et le chaman. C’est de cette curieuse façon que débute Les formes d’un soupir, continuation de Danse de la vie brève qui constitue toutefois une œuvre singulière et complète en soi. Continuer la lecture

« Alors, la poésie »

Fidéline DUJEU, Larmes de crocodile, suivi de Siamois, Weyrich, coll. « Plumes du Coq », 2021, 144 p., 14 €, ISBN : 9782874896118

dujeu larmes de crocodileFidéline Dujeu est poète, nouvelliste, romancière, animatrice d’ateliers d’écriture, écrivaine publique, co-fondatrice d’une maison d’édition artisanale. Elle est également thérapeute, « constellatrice ». Elle a été une petite fille naguère, et est aujourd’hui femme et mère. Et elle est encore bien d’autres contours et détours, mais ce sont ces dimensions apparentes qui nourrissent les deux textes publiés dans la collection « Plumes du Coq » chez Weyrich, rassemblés sous le titre Larmes de crocodile. « Deux livres en un. Deux traversées. Une métamorphose. » Continuer la lecture

La chaleur de l’Ours

Un coup de cœur du Carnet

Ludovic FLAMANT (auteur) et Sara GRÉSELLE (illustratrice), Bastien, ours de la nuit, Versant Sud jeunesse, 2021, 48 p., 14,50 €, ISBN : 978-2-930938-27-1

flamand greselle bastien ours de la nuitSelon certaines croyances et traditions, tout humain est lié à un animal-totem (parfois même à plusieurs) dont il peut percevoir des signes dans la réalité visible, mais qu’il ne peut rencontrer que dans le monde invisible, celui des rêves, des voyages chamaniques et autres méditations de l’inconscient. L’artiste Sara Gréselle a peut-être trouvé le sien au détour d’un songe prémonitoire, flottant autour d’elle après son réveil et évoqué à son comparse Ludovic Flamant : elle illustrait un album intitulé Bastien, ours de la nuit. Ce titre, oniriquement puissant, n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd et son écho persistant a mené à une merveilleuse réalisation graphico-textuelle éponyme. Continuer la lecture

« Momentanément absent »

Olivier TERWAGNE, Momentanément absent. Récits d’un temps volatile, Traverse/Couleur livres, coll. « Carambole », 2021, 110 p., 10 €, ISBN : 978-2-930783-37-6

terwagne momentanément absent« il pleuvait des ficelles, les cordes étaient en rupture de stock… / le voyage commençait sur des chapeaux de roues crevées… / je demande au taximan de sélectionner “ailleurs” dans le gps ; option “trajet le plus long”, téléphone en mode “avion” ». C’est ainsi qu’Olivier Terwagne se rend Momentanément absent, et prend la tangente des (jeux de) mots, assume le parti de queuedepoissonner la syntaxe, traverse les chemins des sonorités et des échos. Bien que parlant le mort, le nord, le morse, le russe, l’absence, lapsus, muet, sous-titre et silence, c’est dans un français entortillé de libertés qu’il s’exprime. Au fil de ses cinquante-cinq Récits d’un temps volatile, sa langue s’alambique et s’aplatit, se décline en vers et se libère en proses (et le contraire), se charge de références multiples (historiques, littéraires, musicales, sociétales, etc.) et s’affranchit de toute logique d’attente : « après avoir joué sur le [sic] mots, nous avons joué sur les lettres elle l’a eue dans la… tes hi tes hi ahhh chantait Gainsbourg pour Laetitia amour ne prend qu’un M faute de frappe on écrit N pour M je jouerai désormais sur les textos, les sextos… A + le plus est une croix chante Biolay S M S Sado Maso Schisme ? Je prends ton M en sandwich et j’en reviens au déjeuner sur l’herbe ». Continuer la lecture

« La mer pour s’aérer le cœur »

Catherine BERAEL, Cabotage, Coudrier, 2020, 76 p., 18 €, ISBN : 9782390520153

berael cabotageDans son avant-lire, Anne-Marielle Wilwerth se demande comment nommer les textes rassemblés dans le livre que nous tenons entre nos mains. « Escales de vie ? Marées de mémoire ? » Par ce questionnement, elle pose une entrée en matière en juste résonance avec les proses de l’auteure, sa comparse de plume et de pinceau Catherine Berael. Cabotage, tel est le titre qui nous achemine de récit en récit, nous laissant apercevoir des paysages humides d’embrun, des plages ensablées de mystères imperceptibles, des horizons chargés d’hier et de demain ; « une palette d’atmosphères et de lieux, tous frères de la mer ». Continuer la lecture

Nues

Un coup de cœur du Carnet

Jacques RICHARD, Nues, ONLIT, coll. « ONLIT Mini », 2020, 80 p., 8 €, ISBN : 9782875601261

richard nues« Nues, en pied et grandeur nature. De face », les yeux plongés dans ceux de l’artiste. Toiles de mêmes dimensions, supports de qualité identique, toujours de la peinture à l’huile. Pas de décor. Et un « travail d’un réalisme précis, mince et sans effets ». Voilà comment Jacques Richard a peint plusieurs femmes entrant dans la jeunesse ou la quittant, trop maigres ou trop charnues, rétives ou généreuses, inconnues ou familières, maniérées ou naturelles. De son regard parfois gêné et intransigeant, Richard les a dévisagées, contemplées sans désir, observées (face à face ou sur papier glacé) avec « l’urgence patiente d’un ours pêchant au bord de la rivière » ; il a guetté leur apparition et a reconstitué cette impression tout en fugitivité et subjectivité pour qu’elles demeurent « quelqu’un ». Une démarche pleine qui s’inscrit dans la durée, le respect et la méthode. Continuer la lecture

Belette et Lapin

Un coup de cœur du Carnet

Marine SCHNEIDER, Tu t’appelleras Lapin, Versant Sud, 2020, 48 p., 14 €, ISBN : 978-2-930938-24-0

marine schneider tu t'appelleras lapinL’univers de Marine Schneider se pelotonne dans un fantastique mystérieux. Cette artiste crée des albums atmosphériques qui surprennent et intriguent. Son trait se fait épuré et expressif quand elle envisage certains personnages, alors que sa technique se ramifie au moment de représenter la nature. Effets d’aquarelle et de pastel, rehaussements de contours, texture en superpositions, perspectives recalibrées, variations autour des verts et du saumon… Par touches, aplats, traits et nuages, Schneider compose avec sensibilité un imaginaire dense, silencieux et accueillant qui suscite une irrésistible envie de le pénétrer. Continuer la lecture

La course à la vie

Geneviève CASTERMAN, Cours Lola, cours !, Esperluète, 2020, 32 p., 16,50 €, ISBN : 9782359841305

Une fille aux cheveux rouges, débardeur clair et baskets, courant comme une dératée dans la capitale berlinoise afin de sauver son ami Manni. C’est cette image-culte que le titre Cours Lola, cours ! évoque à ceux d’« un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître ». À présent, il réfèrera également, dans l’esprit des plus jeunes cette fois, à un album jeunesse publié chez Esperluète éditions, celui de Geneviève Casterman qui précise elle-même que « le titre du livre n’a rien en commun avec le film éponyme que le prénom de son héroïne ». Continuer la lecture

Du côté de saint Jordi

COLLECTIF, Du côté des librairies, Murmure des soirs, 2020, 188 p., 13 €, ISBN : 978-2-930657-62-2

du côté des librairies murmure des soirsDans Éloge de l’amitié, Tahar Ben Jelloun écrivait : « Le libraire est l’ami du livre ; pas de tous les livres, mais de ceux qu’il considère assez pour les transmettre aux lecteurs. » La librairie se révèle en effet ce lieu singulier de passage, de partage, de mise en lumière, mais également de sélection, de choix, de défense. En parcourant étagères et présentoirs, le lecteur concentré devine l’orientation idéologique, l’impératif de qualité et parfois l’intérêt particulier du personnel qui la peuple. Car, oui, une librairie est peuplée de livres qui battent, chacun à sa pulsation, chacun à son tempo, et appellent leur lecteur prédestiné. C’est du moins la conviction d’une étrange libraire, aux envoûtements bohémiens et à la boutique évanescente, lorsqu’elle affirme : « Promenez-vous librement dans mon magasin, vous y trouverez peut-être ce que vous cherchez. Regardez tout autour de vous, prenez-les en mains, feuilletez-les, jusqu’à ce que vous tombiez sur celui qui vous dira : “Prends-moi, je t’attendais.” Car – savez-vous cela ? – ce sont les livres qui nous choisissent. Ils nous attendent patiemment, sur une étagère, et puis quand nous passons à leur portée, ils nous appellent, et là… c’est inutile de vouloir résister. » Continuer la lecture