Archives par étiquette : Samia Hammami

Les fruits de la passion

Emmanuelle PIROTTE, D’innombrables soleils, Cherche midi, 2019, 240 p., 18 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 978-2-7491-6226-3

Qu’y a-t-il de plus ravageur que la peste, telle celle de 1593 à Londres, qui a transformé les médecins en noirs corbeaux, parsemé les chairs de bubons purulents, jonché les rues de cadavres ? De plus foisonnant que le théâtre élisabéthain, symbolisé avec majesté par le père adoptif de Roméo et Juliette, le lanceur de questions insondables, le songeur nocturne estival ? De plus exaltant que la composition de poèmes mythologiques, où des Hommes se frottent aux Dieux dans l’épreuve de tourments humains, où la Tragédie est sublimée par le rythme versifié, où la scansion se fait chanson à deux bouches ? De plus noir que les chicots d’Élisabeth Ière, au teint (artificiellement) pâle assombri par la dépression, mais toujours affamée, alerte, redoutable en des temps de ruses et de complots ? De plus nourrissant qu’un pain d’épice préparé avec amour par de jolies mains potelées, agrémenté de vin rouge ou constellé d’anis étoilé, accompagné d’une ale fraîchement pétillante ? La passion… Continuer la lecture

« Sur la plage abandonnée », crêpes picardes, squale affamé

Paul JORION, Mes vacances à Morro Bay, Fayard, 2019, 144 p., 16 € / ePub : 10.99 €, ISBN : 9782213712659

Paul Jorion Mes vacances à Morro Bay Fayard roman« […] mes vacances n’ont pas encore réellement débuté qu’elles s’annoncent déjà passionnantes. Le lendemain, cela me donne une idée : je vais raconter mes vacances à Morro Bay, en direct, comme un reportage. » Cette décision du narrateur provient d’un étrange concours de circonstances. Quelque peu obligé de prendre des congés pas tout à fait programmés ni tout à fait désirés, ce financier jette son dévolu sur un ancien port de pêche en Californie, dont il a un vague souvenir, six jours en villégiature. La survenue d’un incident avant son voyage (un requin a cru bon de se délecter d’une plongeuse s’amusant avec des phoques) lui insuffle cette idée saugrenue, démarche avalisée par les paroles d’un proche : Continuer la lecture

Histoires de pinces à linge et d’un chat

Ève CALINGAERT (texte) et Roger DEWINT (illustrations), Éloge de la pince à linge, Quadri, 2019, 32 p.

La pince à linge dont il est question dans les aquarelles de Roger Dewint n’est pas d’un plastique coloré ni d’un métal inoxydable ; elle est d’un bois plutôt brun clair (dans une gamme de couleurs se déployant du beige jaunâtre au gris terne), tendrement enserré et mordu par un ressort conférant à la fois unité et mobilité à ses deux bâtonnets façonnés. C’est celle qui est abandonnée sur un fil ou qui se repose au fond d’un seau après avoir rempli sa fonction de fixation ; celle qui obture les narines d’un personnage de bande dessinée face à une odeur intolérable ; celle qui se colle dos à dos avec ses copines et termine en sous-plat de « fête des pères » ou en bricolage plus élaboré à la façon François Pignon. C’est celle-là que l’on retrouve dans chacune des illustrations de Dewint ainsi que dans la première des deux nouvelles d’Ève Caligaert. Continuer la lecture

« Là-haut, sur la montagne… »

Un coup de cœur du Carnet

Sarah MASSON et Michel SQUARCI, Au cœur de la montagne, CFC-Éditions, coll. « 07/107 », 2018, 80 p., 18€, ISBN : 978-2-87572-036-8

Un jour, Nella est traversée d’un sentiment impérieux : Nonna va bientôt s’éteindre, ses pulsations cardiaques s’affaiblissent, ses respirations sont comptées. Faisant fi des obligations scolaires et de l’autorisation parentale, elle décide alors de se rendre sur la Montagne. Cet endroit où elle a passé une partie de son enfance avant d’être emmenée dans la Vallée ; ce lieu ardu et mystérieux que sa grand-mère, elle, n’a jamais quitté. Le chemin est malaisé, d’autant que le froid et les flocons s’abattent sur l’adolescente, le paysage… et certaines pages de l’album (dans un incroyable rendu graphique !). Continuer la lecture

Vous donnez votre langue au bison ?

Un coup de cœur du Carnet

Gaya WISNIEWSKI, Mon Bison, MeMo, 2018, 36 p., 15 €, ISBN : 9782352894001

Qu’est-ce qui a deux cornes, qui est couvert de longs poils et qui rumine ? Un indice : c’est un mammifère imposant, on le retrouve dans les plaines du Nord de l’Amérique et les forêts européennes, un manteau recouvre son pelage. Oui, le bison, pardi ! C’est aussi un animal qui aime se cacher dans les hautes herbes et que l’on apprivoise avec douceur. Un jour, une enfant de quatre ans a quitté les bras de sa maman et a entrepris d’en approcher un, doucement, patiemment. Peu à peu, elle s’est ainsi transformée en un être humain spécial à ses yeux, comme cela a eu lieu dans une autre histoire entre un blondinet et un canidé roux. Malheureusement, la nature a ses cycles que l’amour d’une petite fille ne connaît pas : une fois le printemps revenu, le bovidé a dû rejoindre ses congénères. Avant de disparaître, il lui a juré de revenir chaque année, « quand le sol se couvrira de neige ».

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Le chant du mensonge

Jacques RICHARD, La femme qui chante, ONLiT, 2019, 176 p., 16€ / ePub : 9€, ISBN : 978-2-87560-110-0

Il y a quelque chose de froid dans l’œuvre scripturale de Jacques Richard. Cette impression est d’autant plus déroutante que l’auteur n’hésite jamais à nous confronter à l’intériorité de ses personnages. Dans leur intimité crûment dévernie, ces derniers nous tiennent pourtant en respect, à l’extérieur. Ils restent hors de portée. Les mécanismes d’empathie, si confortables, ne s’enclenchent donc pas ; ce n’est pas le propos. On pourrait se croire à une représentation théâtrale : il y a des protagonistes, des scènes, des mono/dialogues, mais aussi une distance entre le public plongé dans l’obscurité silencieuse et les acteurs évoluant en actes et en paroles sur les planches. Mais la comparaison ne se pousse pas plus loin car rien n’est joué ni factice chez Richard. Et c’est peut-être cette authenticité nue qui déstabilise. Il est des choses qu’on préfère en effet ne pas (sa)voir : « Tout le monde sait qu’elles sont là, mais personne ne dit rien. Il ne faut pas tourner la tête de ce côté-là. Tant qu’on reste ici, ça va. » Continuer la lecture

« Naissance, croissance, maturité, disparition »

Camille LEMONNIER, La fin des bourgeois, édition et préface de Frédéric Saenen, Samsa, 2018, 340 p., 22 €, ISBN : 978-2-87593-201-3

En 1910, Stefan Zweig écrivait sur lui : « C’est encore un héros que ce fier et noble caractère. Soldat du premier au dernier jour, il a lutté sans trêve […] pour la grandeur de la Belgique ; il a écrit livre sur livre, créé, travaillé, jeté des appels, renversé des barrières, il n’a point connu le repos jusqu’à ce que Paris et l’Europe n’attachent plus au qualificatif “belge” la signification dédaigneuse de “provincial”. » Celui si bien loué, c’est le Maréchal des lettres , le Macaque flamboyant , le Dictionnaire en rut, le Zola belge. Derrière ces étiquettes plus ou moins discutables s’impose une figure incontournable dans le paysage de la littérature francophone, et pourtant injustement frappée par la méconnaissance à l’heure actuelle : Camille Lemonnier.

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