Archives par étiquette : Samia Hammami

« Créer sa liberté ! »

Anne LETORÉ, Françoise LISON-LEROY, Colette NYS-MAZURE (textes), Annette MASQUILIER (illustrations), Rouge mise en plis, avec une postface de Marianne Kirsch, L’Âne qui butine, coll. « Scolopendre », 2017, 124 p., 29€, ISBN :  978-2-9197-1218-2

rouge mise en plis 1.pngTout part d’Annette Masquilier. Artiste plasticienne et animatrice d’un atelier de théâtre et de marionnettes pour personnes handicapées mentales, elle interroge dans son travail l’humain et la société, avec un accent particulier mis sur les femmes : « Ma création parle des femmes, mais questionne également… Qu’en est-il des codes, des non-dits, des images qui nous sont imposées par la société et que l’on s’impose… C’est une recherche de liberté d’être, de parole, de vérité, de retrouver son essentiel, propre à chacun, à chacune… » Son credo ? « Créer sa liberté » ! Alors, elle a dessiné. Une femme, épouse, mère, d’âge moyen. Une femme au visage vidé de ses traits (même si, parfois, des larmes coulent). Une femme d’intérieur, tablier orange ; une femme à l’intérieur, escarpins rouges. Une femme bardée d’une serpillière, d’une poêle, d’oreilles, de jambes coupées, d’un cœur éprouvé. Une femme qui picore sa vie. Une femme tiraillée par des aspirations contraires ; enracinée, légère. Une femme à la recherche de ses cailloux de Petite Poucette. Continuer la lecture

« Le courage des oiseaux »

François SALMON, Rien n’arrête les oiseaux, Luce Wilquin, coll. « Euphémie », 2017, 160 p., 16€, ISBN : 978-2882535382

salmon.jpgAprès un premier recueil (Rien n’est rouge) publié chez Luce Wilquin en 2015 et auréolé de différents prix, le Tournaisien François Salmon récidive avec huit nouvelles à l’ironie légère et aux chutes inattendues.

Isolé dans son Massif central, Vincent épouse le rythme de son jardin qu’il bine, sarcle, désherbe, et de ses lectures qui lui nourrissent l’esprit. Cette incarnation de la Pleine Conscience mène une existence de célibataire aussi sereine que satisfaisante : « Et du matin au soir, sans urgence et sans chagrin, il regardait la vie se faire et se défaire entre feuilles de romans et lignes de salades. » Jusqu’à ce que Mélanie soit parachutée dans ce coin à l’air immobile. Elle lui parlera alors du « nom des courants d’air » et lui décrira avec force évocations les Tamboen, Willy-Willy, Foehn, Haboobs, Freemantle Doctor, Chinook, Karaburan, Barber, Piterac et autres vents grisants. Elle lui insufflera l’envie « d’ouvrir ses poumons aux souffles du vaste monde ». Reste à savoir si un coup de fléchettes pourra ou non abolir le hasard… Continuer la lecture

« Bougez, le petit oiseau va sortir ! »

Françoise STEURS, Déséquilibres ordinaires, Cactus Inébranlable, 2017, 120 p., 12€, ISBN : 978-2-930659-59-6

steursÇa aurait pu être cet homme, à la face écrevisse, bien bâti, bien ravagé. À la fois campé et chancelant, une bouteille à la main, légèrement en surplomb (quelques marches font l’affaire), il déverse des heures durant un discours logorrhéique, et noie les usagers attendant leur bus sous des flots de paroles insensées, d’envolées lyriques, de constats conspirationnistes. Rien ne l’endigue : ni les intempéries, ni les coups d’œil mi-inquiets mi-gênés des passants, ni les remarques des stewards. Ça aurait pu être cet autre homme, tout ratatiné, les cheveux trop longs, sales et bouclés, une trogne bien de chez nous. Sous sa veste brunâtre qu’il ne quitte jamais, il cache une tenue soignée héritée de sa mère ou une indécente robe fuchsia en crochet. Tout en maugréant, il trie les déchets, récupère les couverts en plastique et les pots de yaourt vides, les frotte consciencieusement avec un mouchoir salivé, et fourre ses trésors dans un cartable rose. Ça aurait pu être cette femme, le minois méfiant, les yeux pourtant rieurs, qui sillonne la ville sans relâche, traîne son grand âge et son cabas tout neuf, offert par son fils à son anniversaire, mais elle n’en voit plus qu’un, de fils, l’autre ne lui parle plus. Ça aurait pu être cet homme africain aux yeux voilés, dont la démarche est si lourde, et la beauté saisissante. S’exprimant dans un sabir indolent (mélange de français, d’allemand et de schizophrénie), il demande ce qu’on a pour lui aujourd’hui. Ça aurait pu être ces autres efflanqués regardant fixement un horizon qu’eux seuls distinguent, ces autres « à l’arrêt » au milieu du flux continu de la ville, ces autres « drôles » dont les gens s’écartent imperceptiblement ou délibérément. Ça aurait pu être ces jeunes en rupture, dans un parcours de vie moins linéaire, dont Françoise Steurs s’occupe en tant qu’enseignante en institution psychiatrique. Ça aurait pu, mais c’est bien de Max, de Max Sans-Tête qu’il est question ici. Continuer la lecture

L’aventure, c’est l’aventure !

Ghislain COTTON, Itinéraire d’un voyou, Murmure des soirs, 2017, 265 p., 20€, ISBN : 978-2930657-34-9

cotton.gifC’est « le récit […] d’une tranche de vie passée dans ce monde de voyous qui, pour survivre, nous oblige à nous faire voyous à notre tour. À moins de rester pieds et mains liés par notre morale que les plus rusés nous imposent pour ne pas nous trouver sur leur chemin pourri ». C’est le récit d’Adrien de Bucy, né Debucy le 4 juin 1951, « quelques semaines avant qu’un gamin ne saute de l’uniforme de boy-scout dans celui de roi des Belges ». Son père, l’honorable Auguste, était juge de profession ; un sacerdoce pour cet homme à l’austérité bornée, qui sanctionnait avec fermeté la moindre incartade des justiciables, aussi bien au sein du Palais de Justice que sous son toit. Quant à sa mère, la douce et belle Sabine, toute pétrie de convenances catholiques et de pathologies imaginaires, elle couvait ses deux fils d’une affection inquiète. Non, Adrien n’était pas l’unique enfant de ce foyer bourgeoisement étouffant, ce qui ne signifie pas pour autant qu’il n’était pas seul : son fayot de frère et lui ne partageaient rien, si ce n’est la génétique.

À lire : extrait d'Itinéraire d'un voyou

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Réenchanter Bruxelles

Un coup de coeur du Carnet

Catherine DESCHEPPER (nouvelles) et Martine HENRY (photographies), Bruxelles à contrejour, Quadrature, 2017, 120 p., 18€/ePub : 9.99 €, ISBN : 978-2-930538-70-9

deschepper« Bruxelles à contrejour, ce sont des images, des impressions offertes, puisées, pêchées parfois, au hasard des rencontres dans les rues de Bruxelles. Un projet photo/graphique littéral et littéraire, une visite qui n’a rien de touristique au cœur d’une capitale de cœur. Des lieux, des moments saisis, et des histoires qu’on invente, comme on fait quand on s’ennuie, à la terrasse d’un café. Ou quand on croise d’autres êtres et qu’on se dit, “et si…” » Tel est le projet de l’auteure Catherine Deschepper et de la photographe Martine Henry, défini dans leur préambule. Telle est également leur réussite. Continuer la lecture

L’Autre Hélène

Dominique COSTERMANS, Outre-Mère, Luce Wilquin, 2017, 176 p., 17€   ISBN : 978-2-88253-529-0

costermansÀ la fin des années soixante, Lucie Van Dam se voit invitée à entrer dans le bureau paternel afin de choisir quelques images pieuses qui serviront de souvenirs de sa communion privée. Quant au texte qui les accompagnera, aucune latitude possible pour la fillette : ses parents ont déjà décidé qu’il serait le calque d’un autre faire-part daté de 1946, celui d’une certaine Hélène Morgenstern. Qui pouvait bien être cette enfant qui portait le même prénom que sa mère, Hélène Lambert ? Pourquoi cet effet si personnel était-il glissé dans le missel de cette dernière ? Était-ce vraiment une simple camarade de classe ? Pour toute réponse, Lucie se heurte au mutisme des adultes : « Lucie sait que, dans cette famille, il y a des questions à ne pas poser et des sujets à ne pas aborder. Mais c’est la première fois qu’elle en prend vraiment conscience. » Continuer la lecture

Deux vies

Daniel CHARNEUX, Nuage et Eau suivi de Maman Jeanne, postface de Françoise Chatelain, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2016, 335 p., 9€

charneuxTout le monde sait, dans les grandes lignes du moins, ce que sont le bouddhisme et le zen ; ces réalités du Levant ont depuis longtemps percé la société occidentale. Loin de leur terreau ancestral, elles se voient parfois envisagées de façon réductrice et formatée, ou au contraire, impressionnent, paraissent réservées à des initiés. Daniel Charneux, dans Nuage et Eau, offre de pénétrer tout en douceur et en justesse la philosophie bouddhiste. C’est Ryōkan qui sert de guide dans ce voyage spirituel, car c’est son existence qui est égrenée en quatre-vingt-un courts fragments de vie. Continuer la lecture