Archives par étiquette : Samia Hammami

Belette et Lapin

Un coup de cœur du Carnet

Marine SCHNEIDER, Tu t’appelleras Lapin, Versant Sud, 2020, 48 p., 14 €, ISBN : 978-2-930938-24-0

marine schneider tu t'appelleras lapinL’univers de Marine Schneider se pelotonne dans un fantastique mystérieux. Cette artiste crée des albums atmosphériques qui surprennent et intriguent. Son trait se fait épuré et expressif quand elle envisage certains personnages, alors que sa technique se ramifie au moment de représenter la nature. Effets d’aquarelle et de pastel, rehaussements de contours, texture en superpositions, perspectives recalibrées, variations autour des verts et du saumon… Par touches, aplats, traits et nuages, Schneider compose avec sensibilité un imaginaire dense, silencieux et accueillant qui suscite une irrésistible envie de le pénétrer. Continuer la lecture

La course à la vie

Geneviève CASTERMAN, Cours Lola, cours !, Esperluète, 2020, 32 p., 16,50 €, ISBN : 9782359841305

Une fille aux cheveux rouges, débardeur clair et baskets, courant comme une dératée dans la capitale berlinoise afin de sauver son ami Manni. C’est cette image-culte que le titre Cours Lola, cours ! évoque à ceux d’« un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître ». À présent, il réfèrera également, dans l’esprit des plus jeunes cette fois, à un album jeunesse publié chez Esperluète éditions, celui de Geneviève Casterman qui précise elle-même que « le titre du livre n’a rien en commun avec le film éponyme que le prénom de son héroïne ». Continuer la lecture

Du côté de saint Jordi

COLLECTIF, Du côté des librairies, Murmure des soirs, 2020, 188 p., 13 €, ISBN : 978-2-930657-62-2

du côté des librairies murmure des soirsDans Éloge de l’amitié, Tahar Ben Jelloun écrivait : « Le libraire est l’ami du livre ; pas de tous les livres, mais de ceux qu’il considère assez pour les transmettre aux lecteurs. » La librairie se révèle en effet ce lieu singulier de passage, de partage, de mise en lumière, mais également de sélection, de choix, de défense. En parcourant étagères et présentoirs, le lecteur concentré devine l’orientation idéologique, l’impératif de qualité et parfois l’intérêt particulier du personnel qui la peuple. Car, oui, une librairie est peuplée de livres qui battent, chacun à sa pulsation, chacun à son tempo, et appellent leur lecteur prédestiné. C’est du moins la conviction d’une étrange libraire, aux envoûtements bohémiens et à la boutique évanescente, lorsqu’elle affirme : « Promenez-vous librement dans mon magasin, vous y trouverez peut-être ce que vous cherchez. Regardez tout autour de vous, prenez-les en mains, feuilletez-les, jusqu’à ce que vous tombiez sur celui qui vous dira : “Prends-moi, je t’attendais.” Car – savez-vous cela ? – ce sont les livres qui nous choisissent. Ils nous attendent patiemment, sur une étagère, et puis quand nous passons à leur portée, ils nous appellent, et là… c’est inutile de vouloir résister. » Continuer la lecture

Les paroles restent, elles aussi

Un coup de cœur du Carnet

SYLLOGE, Paroles données, paroles perdues ?, MaelstrÖm, 2020, 276 p., 14 €, ISBN : 978-2-87505-362-6

« […] Enfin, commençons. […] Bonjour, je m’appelle Jean-Louis, je suis travailleur social et animateur des réunions. […] : je donne la parole aux uns et aux autres, je coupe, parfois, les uns et les autres. […] L’idée, c’est que globalement, on demande un peu aux gens leur avis. […] ce qu’on essaye de faire ici, c’est de mettre ensemble les gens qui vivent un peu les mêmes choses pour, collectivement, parler de ce qui se passe… » Ces « espaces de paroles » mensuels et itinérants sont nés en 1999 à Bruxelles et sont orchestrés par la Strada (le Centre d’appui au secteur de l’aide aux personnes sans abri, devenu Bruss’help en 2019) depuis 2008. Continuer la lecture

« L’amour physique est sans issue… »

Liliane SCHRAÛWEN, Exquises petites morts, M.E.O., 2020, 148 p., 15 €, ISBN : 978-2-8070-0239-5

Frissons nerveux, étourdissements, syncope. Tels étaient les manifestations du mal appelé « petite mort » à l’époque d’Ambroise Paré. Celle-ci donnait en quelque sorte un aperçu de l’absence totale dans laquelle plonge la « grande », elle définitive (du moins, officiellement). Cette disjonction neuronale a par la suite été pénétrée par le langage érotique pour n’envelopper que la rupture de conscience, le hiatus de contrôle, l’électricité disruptive qu’est l’orgasme. Continuer la lecture

La voix/voie de la résilience

Jacqueline CALEMBERT, La nuit du manuscrit, Murmure des soirs, 2019, 110 p., 16 €, ISBN : 978-2-930657-54-7

« Les horreurs, qu’elles soient d’hier ou d’aujourd’hui, nous atteignent tous à des degrés différents. Chacun se débrouille avec ce qu’il vit, ce qu’il ressent, ce qu’il endure, ce qu’il espère. » Voilà le postulat posé par Jacqueline Calembert dans son avant-propos, hommage à son père et à la capacité de résilience de celui-ci. Et c’est une illustration en mots qu’elle nous propose dans La nuit du manuscrit, histoire d’une rencontre à la fois fortuite et prédestinée de deux âmes agitées. Continuer la lecture

Aux frontières du réel

Thibaud PETIT, Jack, Murmure des Soirs, 2020, 224 p., 18 €, ISBN : 978-2-930657-61-5

« On peut survivre de mille et un passés mais on meurt dès qu’on a perdu son seul avenir. » Ce constat cristallise les élans scripturaux du narrateur de Jack. Cet homme, fragilisé, dans la trentaine, emménage dans un appartement (aussi étriqué que ses moyens et peu pimpant que son allure) suite à une rupture sentimentale non métabolisée. Bien sûr, il y a déjà eu le tri des souvenirs, l’installation dans un quartier agréable, les encouragements des proches, la formulation positive de résolutions. Mais tout s’est enchaîné très vite, trop même. À présent, il y a surtout cet espace de célibat, ce minimalisme imposé, cette nouvelle page d’existence à écrire. Alors pourquoi ne pas se prendre au mot et l’écrire, ce roman jamais abouti, tel « un mec ayant besoin d’outils pour aller mieux » ? « Il m’offrait la possibilité d’adopter un autre regard sur mon histoire et de faire de ce fardeau que je traînais de la matière à travailler et à espérer. En quelque sorte, il me poussait à regarder vers l’avant et à arrêter de croire que le passé m’emprisonnait, au risque d’en mourir. » Continuer la lecture

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Colette NYS-MAZURE (textes) et Camille NICOLLE (images), Le jour coude-à-coude, Esperluète, coll. « L’Estran », 2020, 64 p., 14,50€, ISBN :  9782359841237

Le blanc, le noir – entre, le gris. Le vertical, l’horizontal – la diagonale parfois. La présence, l’absence – en pointillés. Évoquer, expliquer – transfigurer. Le passé, le futur – et le présent. La persistance, l’éphémère – éternité fugace. La pluie, le soleil – là, l’arc-en-ciel. Rester, partir – revenir. Dehors, dedans – ou ailleurs, peut-être. Opposés, indissociables – coude à coude. Ce sont là quelques-unes des dimensions, proches, éloignées, que Colette Nys-Mazure effleure ou pénètre dans son dernier recueil. Continuer la lecture

Oh ! Vive le vent, vive le vent…

Un coup de cœur du Carnet

Carl NORAC (auteur) et Gerda DENDOOVEN (illustratrice), Vent d’hiver. Petites histoires pour réchauffer les jours froids, Joie de lire, 2020, 96 p., 18,90 €, ISBN : 978-2-88908-500-2

Quelle que soit sa rigueur, on le trouve toujours trop long, trop froid, trop déprimant. L’hiver suscite peu notre enthousiasme : on peste lorsqu’il s’installe et on ne le célèbre que quand il disparaît. On tente même de le chasser à coup de carnavals, de le mater à force de proverbes, c’est dire ! La neige et ses jolis flocons n’emportent pas notre adhésion non plus. Certes, on s’en réjouit durant une séance de luge, elle intrigue par son atmosphère magiquement ouatée, on la contemple bien au chaud  derrière une fenêtre, mais elle nous hérisse sous les pneus, nous désole en flaques boueuses, nous brûle par ses gerçures. Décidément, l’hiver est la mal aimée de nos saisons. Ce qui est assez injuste pour lui car « [il] est comme tout le monde. / Il n’aime pas le froid. / Mais c’est son boulot, voilà. / À l’école, il voulait faire printemps, / mais c’est un métier plutôt rare ». Continuer la lecture

Pure coïncidence ?

Anne FRANÇOIS, Nu-tête, Névrosée, coll. « Femmes de lettres oubliées », 2019, 130 p., 14 € / ePub : 8.99 €, ISBN : 978-2-931048-22-1

Les Femmes de Lettres belges existent, on le sait. De tout style, de toute encre, mais aussi de tout temps ; cela, on le sait moins. Le genre (avec toute la délicatesse qu’impose le maniement de ce terme), en lui-même, ne suffit pas à conférer une quelconque valeur à une production artistique. Certes. Mais il ne peut en aucun cas contribuer à lui ôter visibilité, reconnaissance ou/et légitimité. C’est en cela que la démarche de la nouvelle maison d’édition « Névrosée » s’avère essentielle, et juste : empêcher l’éclipse d’auteures tenues dans l’ombre, par le biais de rééditions de textes importants. Parmi ces énergies scripturales multiples, diverses, bigarrées mises en avant dans la collection « Femmes de lettres oubliées », le Nu-tête d’Anne François est porteur d’ondes intenses et crues. Continuer la lecture

Faire peau mieux que neuve

Un coup de cœur du Carnet

Victoire de CHANGY et Marine SCHNEIDER, L’Ours Kintsugi, Cambourakis, 2019, 32 p., 16 €, ISBN : 9782366244311

Grosses pattes, longues griffes, pelage brun. Sans conteste, Kintsugi est un bel ours, grand et fort. Un brin aventureux aussi, et peut-être trop orgueilleux. Un jour, parce qu’il aime être admiré dans son audace et qu’il se délecte des chatouilles du vent entre ses orteils, il s’approche tout au bord d’une haute montagne. Mais Éole, d’humeur chagrine, souffle si fort sur son dos qu’il est précipité dans une chute qui « dure tellement longtemps qu’il a le temps de penser à mille choses. Il se dit qu’il a les poils décoiffés. Il se dit qu’il a un peu froid. Il se dit qu’il l’a un peu cherché. Il se dit qu’il recommencera. Il se dit que peut-être en bas, pour l’accueillir, il y aura des bras ». Continuer la lecture

Les fruits de la passion

Emmanuelle PIROTTE, D’innombrables soleils, Cherche midi, 2019, 240 p., 18 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 978-2-7491-6226-3

Qu’y a-t-il de plus ravageur que la peste, telle celle de 1593 à Londres, qui a transformé les médecins en noirs corbeaux, parsemé les chairs de bubons purulents, jonché les rues de cadavres ? De plus foisonnant que le théâtre élisabéthain, symbolisé avec majesté par le père adoptif de Roméo et Juliette, le lanceur de questions insondables, le songeur nocturne estival ? De plus exaltant que la composition de poèmes mythologiques, où des Hommes se frottent aux Dieux dans l’épreuve de tourments humains, où la Tragédie est sublimée par le rythme versifié, où la scansion se fait chanson à deux bouches ? De plus noir que les chicots d’Élisabeth Ière, au teint (artificiellement) pâle assombri par la dépression, mais toujours affamée, alerte, redoutable en des temps de ruses et de complots ? De plus nourrissant qu’un pain d’épice préparé avec amour par de jolies mains potelées, agrémenté de vin rouge ou constellé d’anis étoilé, accompagné d’une ale fraîchement pétillante ? La passion… Continuer la lecture

« Sur la plage abandonnée », crêpes picardes, squale affamé

Paul JORION, Mes vacances à Morro Bay, Fayard, 2019, 144 p., 16 € / ePub : 10.99 €, ISBN : 9782213712659

Paul Jorion Mes vacances à Morro Bay Fayard roman« […] mes vacances n’ont pas encore réellement débuté qu’elles s’annoncent déjà passionnantes. Le lendemain, cela me donne une idée : je vais raconter mes vacances à Morro Bay, en direct, comme un reportage. » Cette décision du narrateur provient d’un étrange concours de circonstances. Quelque peu obligé de prendre des congés pas tout à fait programmés ni tout à fait désirés, ce financier jette son dévolu sur un ancien port de pêche en Californie, dont il a un vague souvenir, six jours en villégiature. La survenue d’un incident avant son voyage (un requin a cru bon de se délecter d’une plongeuse s’amusant avec des phoques) lui insuffle cette idée saugrenue, démarche avalisée par les paroles d’un proche : Continuer la lecture

Histoires de pinces à linge et d’un chat

Ève CALINGAERT (texte) et Roger DEWINT (illustrations), Éloge de la pince à linge, Quadri, 2019, 32 p.

La pince à linge dont il est question dans les aquarelles de Roger Dewint n’est pas d’un plastique coloré ni d’un métal inoxydable ; elle est d’un bois plutôt brun clair (dans une gamme de couleurs se déployant du beige jaunâtre au gris terne), tendrement enserré et mordu par un ressort conférant à la fois unité et mobilité à ses deux bâtonnets façonnés. C’est celle qui est abandonnée sur un fil ou qui se repose au fond d’un seau après avoir rempli sa fonction de fixation ; celle qui obture les narines d’un personnage de bande dessinée face à une odeur intolérable ; celle qui se colle dos à dos avec ses copines et termine en sous-plat de « fête des pères » ou en bricolage plus élaboré à la façon François Pignon. C’est celle-là que l’on retrouve dans chacune des illustrations de Dewint ainsi que dans la première des deux nouvelles d’Ève Caligaert. Continuer la lecture

« Là-haut, sur la montagne… »

Un coup de cœur du Carnet

Sarah MASSON et Michel SQUARCI, Au cœur de la montagne, CFC-Éditions, coll. « 07/107 », 2018, 80 p., 18€, ISBN : 978-2-87572-036-8

Un jour, Nella est traversée d’un sentiment impérieux : Nonna va bientôt s’éteindre, ses pulsations cardiaques s’affaiblissent, ses respirations sont comptées. Faisant fi des obligations scolaires et de l’autorisation parentale, elle décide alors de se rendre sur la Montagne. Cet endroit où elle a passé une partie de son enfance avant d’être emmenée dans la Vallée ; ce lieu ardu et mystérieux que sa grand-mère, elle, n’a jamais quitté. Le chemin est malaisé, d’autant que le froid et les flocons s’abattent sur l’adolescente, le paysage… et certaines pages de l’album (dans un incroyable rendu graphique !). Continuer la lecture

Vous donnez votre langue au bison ?

Un coup de cœur du Carnet

Gaya WISNIEWSKI, Mon Bison, MeMo, 2018, 36 p., 15 €, ISBN : 9782352894001

Qu’est-ce qui a deux cornes, qui est couvert de longs poils et qui rumine ? Un indice : c’est un mammifère imposant, on le retrouve dans les plaines du Nord de l’Amérique et les forêts européennes, un manteau recouvre son pelage. Oui, le bison, pardi ! C’est aussi un animal qui aime se cacher dans les hautes herbes et que l’on apprivoise avec douceur. Un jour, une enfant de quatre ans a quitté les bras de sa maman et a entrepris d’en approcher un, doucement, patiemment. Peu à peu, elle s’est ainsi transformée en un être humain spécial à ses yeux, comme cela a eu lieu dans une autre histoire entre un blondinet et un canidé roux. Malheureusement, la nature a ses cycles que l’amour d’une petite fille ne connaît pas : une fois le printemps revenu, le bovidé a dû rejoindre ses congénères. Avant de disparaître, il lui a juré de revenir chaque année, « quand le sol se couvrira de neige ».

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