Archives par étiquette : Samia Hammami

Ellos y Nosotros

Un coup de cœur du Carnet

Simon VANSTEENWINCKEL, Nosotros, Yellow Now, 2018, 176 p., 25€, ISBN : 9782873404376

Qui n’a jamais frémi au retour d’amis partis en famille, non pas de plaisir devant leur bouille (in)changée, mais bien d’appréhension à la perspective de la soirée photos-souvenirs-il-faut-qu’on-te-raconte qui peut s’ensuivre ? Un ennui attendri au mieux (un désintérêt patent au pire) point vite lors de ces déballages pelliculaires. Simon Vansteenwinckel, lui aussi, a voyagé ; lui aussi, avec sa tribu ; et, lui aussi, est revenu avec des clichés… Mais ici, on frissonne d’admiration et d’émotion face à ses prises argentiques réunies dans l’ouvrage Nosotros. Continuer la lecture

« Auprès de son arbre… »

Émilie SAITAS, L’arbre de mon père. Mémoire d’une famille grecque en Égypte (1948-1955), t. 1, Cambourakis, 2018, 93 p., 20€, ISBN : 978-2366243253

Bruxelles, 2013, une pièce peuplée de livres, de plantes et de photographies. Un homme aux cheveux gris souris, de petites lunettes juchées sur son nez, pointe du doigt un garçonnet au centre d’un cliché en noir et blanc : « Alors, là, c’est moi dans les bras de ma mère. Elle m’appelait Kostaki. Ça veut dire petit Kosta en grec. » Avec son autre index, sur une carte cette fois : « Et tu vois ce petit point-là ? C’est Mansourah, ma ville. » C’est ainsi que débute l’exploration de l’histoire familiale des Saitas, sous les crayons d’Émilie et à travers les mots de son père, un Grec ayant grandi dans l’Égypte nassérienne. Continuer la lecture

Le silence de la Poupée

Un coup de cœur du Carnet

Goele DEWANCKEL (images) et Caroline LAMARCHE (textes), La Poupée de Monsieur Silence, FRMK, 2018, 56 p., 19€, ISBN : 9782390220121

La Poupée de Monsieur Silence, c’est d’abord un objet que l’on découvre en l’examinant sous tous les angles. Le livre, superbement soigné, subjugue par sa conception. Sa jaquette est déjà une œuvre en soi : la palette intérieure se décline, de gauche à droite, à travers de gros nuages bordeaux, rouges, canard, marron, qui prennent peu à peu la teinte de différents bleus, électrique, clair et cyan. Ce mouvement d’éclaircissement et de refroidissement est en parfait accord avec la partie de la couverture en vis-à-vis : en première, des feuilles de chêne noires, verticales, sur fond violet ; en quatrième, ces mêmes feuilles, cette fois désordonnées, nervurées et ondulantes, oranges sur ocre. Et lorsque l’on revient en arrière – car pourquoi ne pas commencer par le commencement, lecteur empressé ? – c’est la jaquette extérieure densément colorée qui happe l’admiration. Elle recèle toute l’atmosphère du livre : de subtiles dissonances, alourdies par le poids d’une fausse gaité d’autant plus manifeste qu’elle s’inscrit dans une perspective ascensionnelle (soutenue par le format longiligne de la publication). L’on perçoit instinctivement un malaise, l’on est intrigué. Dire que l’on n’a même pas encore tourné la première page… Continuer la lecture

Love boat

Tuyêt-Nga NGUYÊN, Les mots d’amour, je les aime tant, Renaissance du Livre, 2018, 240 p., 18,90€ / ePub : 11.99 €, ISBN : 9782507055769

nguyen_les mots d amour je les aime tantC’est l’histoire d’une femme heureuse. Cette femme (belle, épanouie, fleur bleue) nage dans une satisfaction conjugale sans remous depuis plus de deux décennies. Ses jours s’écoulent, sereinement, et s’organisent autour du bien-être de son mari (charmant, intelligent, juste un peu trop aventureux en affaires) et de ses trois adolescents (vifs, équilibrés, en parfaite santé). Sur la carte postale, il y a la grande maison, le quartier résidentiel, le chien fidèle, les amis nombreux, le travail à temps partiel, le golf et les vacances. Tout est à sa place. L’union des cultures et des sensibilités différentes est évidente de réussite, et se nourrit notamment de petits rituels, comme celui de rester pendant quelques minutes à table, à deux, une fois le repas terminé et les garçons occupés, juste à savourer le moment présent… Cette femme était heureuse, jusqu’à ce qu’elle apprenne qu’elle, oie confite de bonheur, est en fait le dindon de la farce. Car, un soir, son mari lui assène un cruel aveu : il y a une autre femme, et un autre enfant, et donc une autre famille. Continuer la lecture

Universeul

Tito DUPRET, Universeul – La Vie par haïkus, Universeul, 2017, 79 p., 29€, ISBN : 978-2-9602081-0-8

Un haïku c’est
Entre culture et nature
Un instantané
L’expression d’une émotion
Un tout petit confetti

dupret universeul la vie par haikusTelle est la définition, dans les règles de l’art, que livre Tito Dupret de cette expression littéraire née au Japon et dérivée du tanka : le haïku. Formellement, ces poèmes, brefs et denses, s’articulent autour de trois périodes de 17 mores (5 – 7 – 5) pour le haïku, adjoints de 14 autres réunis en un verset (5 – 7 – 5 / 7 – 7) pour le tanka. Symboliquement, tous deux captent la Nature, les saisons et l’instant présent dans des évocations fugaces. Tito Dupret en a rassemblé soixante-trois, dans son recueil Universeul – La Vie par haïkus, et les a assortis de soixante-quatre photographies prises à divers endroits du globe : près de chez nous (Belgique, France, Monaco), un peu plus loin (Italie, Roumanie), et plus avant encore (Chine, Macao, Thaïlande, Tibet, Vietnam, Égypte, Éthiopie, Afghanistan, Tanzanie). De ses voyages, ici et ailleurs, à l’intérieur et à l’extérieur, il a rapporté visions, impressions et réflexions : Continuer la lecture

Cela… et bien plus encore

Un coup de cœur du Carnet

COLLECTIF, Attendre. Moments suspendus avec des demandeurs d’asile, Des Traces et des Mots, 2017, 48 p., 15€, ISBN : 978-2-9602106-0-6 

attendre moments suspendusDerrière un livre, il y a un auteur – au moins – donnant corps en mots, en illustrations, en photos ou autres représentations artistiques, à un besoin, une envie, une tension. Derrière un livre, il y a du vécu, du rêvé, du senti, du pensé, du vibré, de l’abstrait, du soustrait. Derrière un livre, il y a une voix singulière, multiple, écrasante, fugace, assumée, oubliée, monocorde, polyphonique. Derrière un livre, il y a cela… et bien plus encore. Derrière ce livre, il y a dix-huit demandeurs d’asile, dont la vie est en suspens. Bloquée, arrêtée, figée en un instant infini. Recroquevillée, froissée, crispée. Entre deux mers, terres, cieux. Et il y a aussi deux artistes, une danseuse et une illustratrice, qui ont décidé de leur offrir un espace de création, d’expression. De liberté. Continuer la lecture

L’amour a ses déraisons…

Odile d’OULTREMONT, Les Déraisons, L’Observatoire, 2018, 220 p., 18€/ePub : 12.99 €, ISBN : 979-10-329-0039-0

doultremont les deraisons.jpgIl était une fois une petite fille qui vivait avec ses parents. À l’âge de raison, elle perdit physiquement son père (pfttt ! disparu) et mentalement sa mère (pffff ! vidée). En proie à un monde abscons, elle « entam[a] une inexorable transhumance vers un endroit indéfinissable, qui n’exist[ait] pas encore […] ». Elle se mit à façonner le réel à son imagination et entretint un rapport performatif avec ce(ux) qui l’entourai(en)t. Et elle grandit jusqu’à incarner cette femme dansant sur des notes silencieuses, caressant les chiens-chats, transsubstantiant une compote de pommes à la cannelle en marbré coco, barbouillant son garde-manger idéal sur des toiles loufoquement bariolées (tels le « monticule de spaghetti à la bolognaise disposés dans un pot de fleurs » et le « bataillon de makis flanqués chacun d’une paire d’yeux »), chamboulant l’ordre établi de toute chose. La réalité, ses résistances et ses réticences, Louise Olinger, peintre, n’en avait cure. Continuer la lecture