Archives par étiquette : Vincent Tholomé

Faisceau de lignes blanches

COLLECTIF, La ligne blanche, Arbre à paroles, coll. « iF », 2020,126 p., 14 €, ISBN : 978-2-8704-696-2

À l’invitation, à l’appel lancé par Antoine Wauters qui dirige la collection « iF » à L’Arbre à paroles, vingt-trois auteurs ont répondu : écrire sur ce que signifie pour eux la ligne blanche. Traversé par une crise, tenaillé par une pulsion qui se traduit en une décision — arrêter d’écrire —, Antoine Wauters voit dans la ligne blanche la manifestation du grand retrait, de l’effacement, une césure, un syndrome Bartleby. La pureté de la ligne blanche est telle qu’elle ne doit plus se traduire en mots. Le syntagme lancé aux contributeurs venus du monde du roman, de la bande dessinée, de la poésie, du journalisme s’apparente à un signifiant flottant que chaque auteur va interpréter, diffracter en récits ou en poèmes. Continuer la lecture

Du déjà vu à l’inconnu, du déjà dit à l’inouï : les exigences roboratives d’Éric Clémens

Un coup de cœur du Carnet

Éric CLÉMENS, TeXTes, 1970-2019, anthologie composée par Dominique Costermans et Christian Prigent, CEP, 2020, 15 €, ISBN : 978-2-39007-054-2

Éric CLÉMENS, Le fictionnel et le fictif, Essai sur le réel et sur les mondes, CEP, 2020, 15 €, ISBN : 978-2-39007-053-5

Non, Éric Clémens ne passera probablement jamais à la télé au journal de 20 heures ou dans l’arène des émissions polémiques. C’est qu’        Éric Clémens n’a que faire d’être un « faiseur d’opinions ». C’est qu’Éric Clémens est un penseur/philosophe/poète exigeant et pour lui-même et pour ses lecteurs/lectrices. Cela dure depuis 50 ans. Et c’est tant mieux : lire Clémens, le suivre au fil du temps, c’est entrer dans une pensée qui ne cesse de renaître, de revenir sur ce qui la fonde, l’a fondée, dès la fin des années 1960. Pensée itinéraire, reprenant, se développant à l’infini, prenant des tours inattendus, se confrontant passionnément au politique, philosophe, scientifique, littéraire, cinématique, artistique, psychanalytique, éthique, phénoménologique, etc. À l’origine de cet itinéraire ? Le goût de Clémens pour la langue et les langages. Le plaisir qu’il y a à écrire. À rouvrir les chantiers abordés dans les livres précédents.

Les deux derniers opus en date de Clémens ne dérogent pas à la règle.

L’un d’entre eux, TeXTes, est une anthologie composée par Dominique Costermans et Christian Prigent. Elle reprend des articles, billets, poèmes, etc., parus, de 1970 à 2019, dans TXT, la revue co-fondée avec, entre autres, Christian Prigent et Jean-Pierre Verheggen. À lire la table des matières, un mot saute littéralement hors de la page : FICTION. Mot-clé pour tout qui voudrait entrer dans la pensée Clémens. Le fictionnel et le fictif, quant à lui, développe une douzaine de méditations philosophiques autour du rapport, complexe et jamais clos, entre réel et langue, réel et fiction. On y croise Wilde, Derrida, Platon, Socrate, Lacan, Prigent, Deguy, Kant, Husserl, Godard, Rimbaud, Nancy, etc. Autant de penseurs, poètes, artistes, ayant croisé, parfois dès l’origine, la pensée Clémens. Autant d’idées, de lignes de fuite, de pensées butoirs, ayant nourri et relancé la pensée Clémens. Autant d’idées, de lignes butoirs, permettant à la pensée Clémens de n’être close que provisoirement.

C’est que, comme Clémens aime à le répéter, un mot seul n’est jamais juste, un concept seul n’est jamais juste. C’est que la pensée Clémens est un mouvement perpétuel, une façon de combattre, ligne à ligne, page à page, la pensée dualiste, « plaie à vif de notre histoire philosophique« , celle opposant, par exemple, la vérité à la fiction, le réalisme à la fiction, le réel à l’imaginaire, le corps à la pensée, l’intuitif au rationnel, etc. La pensée Clémens ayant plutôt tendance à dépasser le duel, à sortir le débat de ses ornières, à dire que la question n’est pas – ou pas que – une histoire d’opinion ou de goût perso. La pensée Clémens tapant sur le clou, dans chaque méditation. Revenant, peu ou prou, dans chaque méditation, sur ce constat de base, déjà là – peut-être – il y a 50 ans, ou en germe, déjà, dans la pensée Clémens d’il y a 50 ans : d’un côté, il y a le réel, c’est l’entièreté de ce qui existe, l’entièreté des faits, des événements, des pensées, l’entièreté de ce qui émerge, prend corps, prend vie. Et d’un autre côté, il y a la réalité, les mondes qu’on s’invente, les mondes qui naissent dans nos langages, les mondes qui naissent à mesure que nous parlons, inventons nos récits, écrivons nos poésies, créons nos images, nos musiques, etc. Des mondes qui seraient comme des fragments infimes, des timbres-postes de réel détachés du réel, re-présenté, présentifié, dans nos langages. Des mondes réalités, « fictionnels« , inventés de toutes pièces, nourris de nos pulsions, de nos angoisses ou biberonnés par d’autres mondes inventés avant le nôtre. Des mondes réalités, des mondes FICTION, quasi « mythiques », issus de notre capacité humaine à rythmer la langue, à nous laisser porter par elle, à inventer tout un monde avec ce qui nous affecte.

On le voit, on le sent, à la lecture de la pensée Clémens, l’enjeu de la FICTION ne relève pas que de « l’art de raconter une belle histoire« , il ne se situe pas non plus uniquement dans sa capacité à nous émouvoir ou à nous distraire. Se situerait plutôt dans le fait de savoir si, à l’opposé du FICTIF, le monde inventé devant nous sur la page, dans le film, dans les corps, dans nos bouches, ouvre ou clôt notre relation au réel. Ré-invente ou pas notre rapport aux phénomènes surgissant dans le réel. Passe d’un monde déjà vu, déjà dit, à un monde inconnu, inouï. Arrête ou relance le mouvement potentiellement perpétuel que nous sommes.

Dire encore ceci, pour conclure provisoirement : Le fictionnel et le fictif est un livre magistral, condensant, à sa façon, 50 ans de « travail ». Les deux ouvrages sortant ces jours-ci aux éditions CEP constituant une excellente introduction à une pensée et une sensibilité, hors norme, roboratives et exigeantes.

Vincent Tholomé

Les cyclotrons langagiers de Vincent Tholomé

Un coup de cœur du Carnet

Vincent THOLOMÉ, Mon épopée, LansKine, coll. « Poéfilm », 2020, 132 p., 15 €, ISBN : 978-2359630282

Bâtir une épopée à base d’uranium et de dubnium, une chevauchée sauvage dans les steppes de la langue, voilà ce à quoi Vincent Tholomé s’est attelé dans Mon épopée. Une épopée qui n’est pas la sienne mais celle de Konstantin Peterzhak, une épopée qui est la sienne mais insérée dans un dispositif plus large, le texte rythmé par des photographies, le texte connecté à des images, des performances, des sons électroniques (à découvrir sur le site uranium.be). Le livre nous plonge dans l’ère soviétique, au début des années 1970, dans la tête de Konstantin Peterzhak qui, des années durant, tint des propos sur tout, sur rien, à Georgy Fliorov dans une cafétéria du centre atomique de Dubna.  Structuré en vingt-deux chants, Mon épopée. Propos de Konstantin Peterzhak traduits ou transposés de l’arménien par son collègue et ami Georgy Flyorov volume 13, roule la langue dans ses zones interdites, libère les visions de Peterzhak. Continuer la lecture

Atelier de parole collective

Vincent THOLOMÉ, 4 QIB & 4QTP, Rêves et vies d’Alphonse Brown, Mike Triso, Henri M et Diego Dora, Maelström, 2019, 52 p., 5 €, ISBN : 978-2-87505-342-8

tholome reves et vies d alphonse brown couverture maelströmÀ dix reprises, Vincent Tholomé a rencontré des élèves de l’Institut Technique de Namur, recueilli leurs vies, leurs rêves, leurs pensées, leurs silences. Comme ces adolescents de 4 QIB (4ème qualification industrie du bois) et de 4 QTP (4ème qualification en travaux publics) assemblent des machines, des meubles, ici, avec Vincent Tholomé, ils assemblent des fragments de leurs vies, construisent un récit qui a la particularité d’être fondu en un seul texte collectif, scandé par les noms d’Alphonse Brown, Mike Triso, Henri M et Diego Dora. La circulation de la parole permet d’interroger les rapports à soi, aux autres, au monde. Vincent Tholomé place la démarche sous le signe de l’art japonais du kintsugi, l’art de recoller les restes, de rassembler les ruines, les morceaux d’un bol brisé. Continuer la lecture

Où l’on se verrait bien se prendre une overdose de métal durant les vingt ans à venir

Anik DE PRINS et Véronique BERGEN, Hard Rock Market, préfaces de Doro et Philippe Close, Lamiroy, 2019, 239 p., 25 €, ISBN : 978-2-87595-187-8

Ce livre est un plaisir. Une ode. Un chant d’amour pour une époque. Pour une boutique. Pour une femme engagée et généreuse. Anik De Prins. Amie des plus grands métalleux que ce monde a porté jusqu’ici. Un long péan pour un état d’esprit. Une façon d’être. De vivre généreusement, intensément ses rêves. C’est qu’Anik De Prins est une sacrée bonne femme. Au cœur grand comme ça. Ouvrant en 1975, rue des Éperonniers, en plein cœur historique et touristique de Bruxelles, la Boutique Anik, un magasin hippie, légendaire, où l’on trouvait des fringues, des objets singuliers, ramenés d’Amérique, des pays latinos, par Anik, la prêtresse des lieux. Ouvrant ensuite, en 1991, rue des Éperonniers encore, un peu plus loin, le Hard Rock Market, un lieu culte, un lieu de passage, entièrement dédié au métal. À la musique métal. Au heavy. Bien lourd. Où l’on pouvait, jusqu’il y a peu, dégotter des pièces rares. T-shirt rares. Objets rares. Où l’on se pressait au portillon. Des clients venant du monde entier. Des stars du genre. Des groupies. Chanteurs et chanteuses amies d’Anik, la fan absolue. Véronique Bergen dressant, ici, dans ce livre singulier, le portrait de toute une époque. De tout un état d’esprit. Profitant du fait que la boutique d’Anik ferme boutique, après tant de présence, tant d’années passées au cœur de Bruxelles, pour revenir, dans un superbe abécédaire, sur ces années-là, cruciales pour tout qui serait fan de rock. D’esprit rock. Continuer la lecture

Où l’on plonge avec délice dans trente-six discours royaux

Discours du Roi des Belges le 8 décembre 2018, sous la direction de Laurent D’URSEL et Eddy Ekete MOMBESA, Maelström, 2018, 112 p., 8€, ISBN : 978-2-87505-328-2

Fermé depuis fin 2013 pour travaux de rénovation, le Musée royal d’Afrique centrale de Tervuren a rouvert ses portes. C’était le 8 décembre 2018. Occasion rêvée, pour les éditions Maelström, de sortir un ouvrage collectif, d’une centaine de pages, cornaqué par l’iconoclaste rueur dans les brancards Laurent d’Ursel et l’artiste plasticien Eddy Ekete Monbesa. Et ça flingue de tout bord. Et ça flingue de partout, du Rwanda, du Congo et de Belgique. Trente-six personnalités, artistes, sénateur MR, historiens de renom, philosophes, fils et filles de colons, éditeur, experts ès muséographie, physicien, mythographe, ancien président du tribunal de première instance, etc., ont accepté de « faire le nègre ». D’écrire pour le roi, à la place du roi, le discours du roi. Celui que Sa Majesté aurait pu donner, à l’inauguration, en grandes pompes, de ce Musée ancien, érigé il y a plus de cent ans, à la gloire de l’époque coloniale, à la gloire de notre « mission », civilisatrice en diable. Continuer la lecture

Où l’on découvre avec bonheur l’ébouriffant catalogue d’une toute neuve maison d’édition

David BESSCHOPS, Placenta, Cormor en Nuptial, 2018, 56 p., 18 €, ISBN : 978-2-96022-432-0

Christophe BRUNEEL et Thierry RAT, No Limit Tanger, Charnier philosophico-sonore, Cormor en Nuptial, 2018, 80 p., 22 €, ISBN : ISBN : 978-2-96022-433-7

Champagne ! Pas tous les jours qu’une nouvelle maison d’éditions fait irruption dans le paysage ! Pas tous les jours qu’une toute neuve, toute belle, maison d’éditons débarque avec autant de gouaille, autnt de parti-pris ! Pas tous les jours qu’une maison d’éditions décide de n’en faire qu’à sa tête ! Qu’à ne nous donner à lire que des OVNIS, objets verbaux et radicaux, cousus main, fabriqués maison, par d’authentiques amoureux du verbe, n’ayant que faire de plaire ou de séduire, suivant leur « ligne », leur rapport, tout perso, avec la langue !

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