Archives par étiquette : Vincent Tholomé

Où l’on se dit que la vie serait bigrement intense si on se mettait à parler comme des idiots

Un coup de cœur du Carnet

David BESSCHOPS, Avec un orgasme sur la tête en guise de bonnet d’âne, Boumboumtralala, 2017, 28 p., ISBN : 978-2-36469-15-9 

 ils m’appellent l’idiot

                                   s’imaginent que cette traîne luisante que je poursuis depuis des années le ruban des mots ne peut être ni contré ni entièrement déroulé qu’il n’y a rien à préserver qu’il est vain d’investir dans une langue qui se maintient avec les bêtes en périphérie de l’essentiel se penche au-dessus du vide s’y abreuve parfois (…)

besschops avec un orgasme sur la tete en guise de bonnet d ane.jpg.pngDavid Besschops est un grand. Un très grand. Qu’il écrive parfois des livres tout petits, de moins de vingt pages, à de tout petits tirages, chez de tout petits éditeurs, ne change rien à l’affaire : lire Besschops, c’est se prendre, en pleine figure, de la littérature, et de la bonne, c’est se prendre un sacré condensé de langue ardente, habitée, de langue qui dépote et décoiffe, saute nerveusement d’une idée à une autre, d’une formulation inattendue à une autre, sans à-coups pourtant, dans un beau déroulé plutôt, un long ruban qui ne s’arrêterait pas. Continuer la lecture

Où chaque poème est un fleuve qui charrie

Serge DELAIVE, Latitudes de la dérive, Tétras Lyre, 2018, 122 p., 14 €, ISBN : 978-2-930685-33-5

delaive latitudes de la derive.gifGénéralement, c’est austère un recueil de poèmes. Du moins, est-ce ce que beaucoup de lecteurs et lectrices, beaucoup de « dévoreurs de livres » pensent. À tort ou à raison ? On ne tranchera pas ici. Mais il arrive que des recueils proposent, par la bande, tout discrètement, un petit jeu à leurs lecteurs. Ainsi en va-t-il de Latitudes de la dérive. A priori, rien de « jouette » dans ces poèmes répartis en quatre saisons, couvrant, à la manière d’un journal intimiste, une année de la vie de Serge Delaive. On y suit, de poème en poème, les dérives mentales de Serge Delaive aux quatre coins de la planète, du village d’enfance à Tallin en passant par la Grèce, Rotterdam, l’autre côté de l’océan, la Suède, etc. Serge Delaive y croque, comme il sait si bien faire, les êtres et les choses qui l’entourent. Rend compte, à sa manière, des lieux où, grand voyageur, il pose son sac. Laisse son esprit librement vagabonder, associer, enchaîner une idée, une image, et puis l’autre. Continuer la lecture

Où l’on apprend à vivre dans les textures

Stéphane LAMBERT, Art Poems, La Lettre Volée, 2018, 72 p., 15 €, ISBN : 978-2-87317-505-4

I.
derrière le sommet
où s’affaisse la montagne
s’ouvre une autre faille

II.
la profondeur
tel qu’on le croit
n’est pas spirituelle
me dis-je
dans la Rothko room
à Washington
la profondeur
est spatiale

plus on regarde
la surface colorée
plus on s’enfonce
dans son lointain

lambert art poemsOn pourrait lire très vite. Se contenter de voir, dans cet Art Poems, des hommages sensibles de Stéphane Lambert à des démarches, à des œuvres d’artistes contemporains majeurs, tels Mark Rothko, Cy Twombly ou James Turrell, ou à l’art antique de la fresque. On aurait beau jeu alors de rappeler que Stéphane Lambert n’en est pas à son premier livre gravitant autour de l’art. Qu’on lui doit de splendides choses déjà, sur Monet, Nicolas de Staël, Rothko déjà. Qu’il affectionne aussi les essais « sur les grands noms ». Beckett notamment. Et puis, basta, on penserait avoir tout dit. Continuer la lecture

Où l’on lit un recueil de poèmes qui barattent à tout va la langue

Jean-Louis SBILLE, komsakonkoze (komildiz), Traverse, 2018, 74 p., 12 €, ISBN : 978-2-93078-325-3

sbille komsakonkoze.jpgLire, comme parler, écrire, écouter, ça se passe d’abord dans un corps. Pas dans de la pensée. Pas dans des mots. La langue, c’est d’abord une affaire physique. Corporelle. Impossible de ne pas y penser en lisant, à haute voix, komsakonkoze (komildiz), de Jean-Louis Sbille, recueil d’une vingtaine de textes, ultra courts, où Sbille laisse parler la viande rauque, zigzague d’un registre de voix à un autre à chaque vers, quasi, à chaque strophe, quasi. Cite Baudelaire et Lamartine tout en larguant ses bombes, ses façons d’écrire cherchant à rendre la langue « komonlaparl », comme on la vit. Comme on la danse, vous et moi, au quotidien. N’hésitant pas, jamais, à mêler tout cela bordéliquement et joyeusement dans un même poème. Passant allègrement de la ritournelle enfantine un peu neuneu à la « belle image » poétique. Continuer la lecture

Où l’on suit passionnément pas à pas les premiers pas d’une autrice dans l’écriture

Chantal DELTENRE, Écrire en marchant. Premiers pas, Maelström, 2018, 134 p., 14 €, ISBN : ISBN : 978-2-87505-305-3

deltenre ecrire en marchant

Deux événements minuscules se produisent à ce moment-là. Une mouche, soudain piégée au cordon de glu qui pend du lustre au-dessus de ma tête, se met à vibrionner. Sa lutte désespérée me vrille les oreilles. En même temps, une mésange vient se poser au bord de l’appui de fenêtre extérieur. (…) Ma gorge se serre. (…) Je n’en peux plus de cette immobilité. Si je ne bouge pas, le tourbillon qui emporte le sourire de ma grand-mère (…), l’ordre et le décor figés de la pièce à vivre, (…), je glisserai avec eux dans la mort, l’extinction.

Des fois, tout se décide sur un coup de tête. Irréfléchi. Comme une réponse, pas du tout attendue, aux aléas ou aux impasses de la vie. À la lecture d’Écrire en marchant, on se dit que Chantal Deltenre aurait très bien pu ne jamais écrire, ne jamais publier. Sauf qu’il y a eu cet instant T, événement fabuleux, véritable matrice de sa vie d’écrivain. Continuer la lecture

Où l’on ramène une bonne dose de réel dans un monde qui se rêverait aseptisé

Éric THÉRER, Le déficit des années antérieures, Eastern Belgium at night, 2017, 7 €, 56 p.

therer le deficit des années anterieuresUn constat tout d’abord : Le déficit des années antérieures est un objet soigné. Très classe. « Fait maison », pourrait-on dire. Ou du moins ayant les qualités de tout objet conçu avec amour. Se parant soudainement d’une aura qui le distingue des autres. Le déficit des années antérieures ne diffère pas en cela des autres livres d’Éric Thérer. Un poète pourtant qui aime s’affranchir de la page. Sortir ses poèmes du petit monde des livres et des revues, pour nous les dire, asséner sur scène, entouré de comparses, d’amis musiciens électro-contemporains. Continuer la lecture

Où l’on suit joyeusement au gré des vagues des bouteilles jetées à la mer

Laurence VIELLE, Domo de Poezia (Bouteilles à la mer ), livre + CD, PoezieCentrum et MaelstrÖm, 2018, 194 p., 20 €, ISBN : 978-2-87505-300-8

vielle domo de poezia.jpgEnvie de prendre la vie en main ? La vôtre et celle des autres ? Tenté, tentée, depuis longtemps, par les initiatives citoyennes, les rapprochements, les liens sociaux à resserrer ? Marre du déprimant TINA, du gris ambiant dans les têtes ? Envie de positif et de joie ? Désir fou d’être regonflé, de sourire à nouveau ? Pour sûr, il n’y a pas que le film Demain pour faire pétiller. On peut aussi s’immerger dans la poésie résolument positive, amoureuse de la vie et des rencontres, dans la poésie éminemment « sociale » et sociétale de Laurence Vielle. Parce que Laurence Vielle a décidé, une fois pour toutes, de laisser au placard ses petits ou grands problèmes d’ego – ses soucis de gnêgnêtre comme a dit une fois Jean-Pierre Verheggen –, d’être généreuse, de prendre à bras le corps les questions du « vivre ensemble » et du « bien vivre », de considérer la poésie, le fait d’écrire la poésie, comme un acte social, une façon d’accompagner les questions qui traversent ou taraudent bon nombre d’entre nous. Continuer la lecture