Archives par étiquette : Impressions nouvelles

Écriture filmique

N.T. BINH et Frédéric SOJCHER (coord.), Écrire un film. Scénaristes et cinéastes au travail, Impressions Nouvelles, coll. « Caméras subjectives », 2018, 392 p., 22 € / ePub : 10.99 €, ISBN : 978-2-87449-625-7

Coordonné par le critique de cinéma N. T. Binh et le cinéaste Frédéric Sojcher, le volume Écrire un film. Scénaristes et cinéastes au travail interroge au travers d’entretiens avec des cinéastes, avec des scénaristes l’écriture filmique, ses paramètres, ses coordonnées. Si le point d’ancrage se concentre sur la question du scénario, les réflexions engagent une multiplicité de regards sur les spécificités du langage cinématographique. Ce dernier se limite-t-il au seul scénario ou englobe-t-il la mise en scène, le découpage, le casting, la musique ? D’emblée, écrit Frédéric Sojcher, le recueil se place du côté de la seconde hypothèse. Faisant un sort aux idées reçues (la Nouvelle Vague pécherait par un désintérêt vis-à-vis du scénario…), retraçant la trajectoire historique de la place accordée au scénario (de sa relégation à sa réhabilitation, de sa réhabilitation à sa tyrannie normative), il rend hommage aux interactions dynamiques entre les moments de création, entre les ingrédients de l’espace filmique. Le film ne prend vie qu’au fil d’une magie où s’intriquent, en une œuvre collective, scénario, mise en scène, jeu d’acteurs, découpage, montage, bande sonore, production… Hypertrophier le seul scénario revient à amputer l’écriture filmique de tout ce qui, au niveau de la mise en scène lato sensu, vient modifier, excéder, retourner la narration, la dramaturgie. Continuer la lecture

Une histoire de l’édition belge à travers les siècles

Pascal DURAND, Tanguy HABRAND, Histoire de l’édition en Belgique (XVe-XXIe siècle), Impressions nouvelles, 2018, 585 p., 26 € / ePub : 14.99 €, ISBN : 978-2-87449-584-7

On a souvent une vision réductrice et convenue du domaine de l’édition. Il évoluerait lentement, tel un bouchon de liège dérivant sur un étang ; son rythme suivrait, de loin en loin, celui des progrès techniques et des transformations économiques. Un livre serait toujours un livre : un auteur pour l’écrire, un éditeur pour le publier et des libraires (incarnés ou en ligne) pour le vendre. Si on ne peut ignorer la tempête du numérique, ne serait-elle pas limitée à rugir dans un verre d’eau ? Car l’édition utilise les outils informatiques depuis les années 1980. La lecture sur un support numérique n’est que la partie ultime et visible ; dès la conception du manuscrit, l’écrivain travaille déjà le plus souvent sur une version dématérialisée qu’il enverra à son éditeur… Tout ceci peut paraître un peu caricatural mais n’est pas très éloigné de ce que l’on croit savoir généralement de l’édition et de son histoire. Et, en ce qui concerne plus particulièrement l’édition belge francophone, pour certains elle n’a tout simplement jamais existé. Continuer la lecture

L’imaginaire ferroviaire dans la littérature

Anne REVERSEAU, Sur les rails. De Victor Hugo à Jacques Roubaud, Impressions Nouvelles, 2018, 128 p., 13 €, ISBN : 978-2-87449-619-6

reverseau sur les railsComment la littérature, les arts plastiques se sont-ils emparés de l’objet train ? Comment une invention technique interagit-elle avec la sphère des idées, avec le plan des créations ? Dans Sur les rails. De Victor Hugo à Jacques Roubaud, une anthologie de textes et de gravures, photographies, Anne Reverseau explore cette question qui, en sa formulation, postule un jeu d’influences entre le monde de l’esprit et le régime de la technè. Dès son apparition au tout début du XIXème siècle, le train a ébranlé l’imaginaire collectif, interpellé les écrivains, soit que ces derniers accueillent l’invention avec méfiance et hostilité, soit qu’ils la louent en tant que symbole de la modernité. Une ligne de partage à haute tension scinde ses détracteurs (Musset, Nerval, Flaubert…) et ses fervents partisans (les Saints-Simoniens, les futuristes ensuite). Depuis le XIXème siècle, le train, la locomotive, la gare, les rails hantent le territoire littérature, se campant non seulement en décor mais en personnage de roman. Continuer la lecture

Le feu du temps

Rossano ROSIUn petit sac de cendres. Vers strophes rimes poésies, Impressions nouvelles, 2018, 96 p., 12 € / ePub : 6.99 €, ISBN : 978-2-87449-610-3

« Quand j’entends le mot poésie, je sors mon dictionnaire! » Cela pourrait sembler une forme d’ironie, ou de dépit devant l’apparente dissolution poétique dans les facilités du temps, mais en fait il s’agit d’une question essentielle en ce domaine : où en est ce que l’on nomme, dans tous les sens, « poésie »? Les diktats dans le monde poétique sont légions et les tribus solidement repliées derrière quelques étendards, mots d’ordre ou de désordre, impitoyables en matière de jugement dernier à propos de ce qu’est ou n’est pas la poésie. Autant dire que le lecteur, hormis le cercle des intimes, a toutes les difficultés à reconnaître ce qu’est cette nébuleuse poésie dans la masse des powèmes qui sont la première matière du Net, après le sexe bien entendu… Continuer la lecture

Dans le lent mouvement vers soi

Sandrine WILLEMS, Devenir oiseau : introduction à la vie gratuite, Impressions Nouvelles, 2018, 208 p., 17 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 978-2-87449-599-1

Après un premier pan d’existence en tant que comédienne, metteuse en scène, scénariste et réalisatrice, l’auteure vient d’exercer douze ans comme psychologue dans la ville dorée mais sa passion pour son travail s’est consumée, ses repères vacillent de plus en plus. La joie s’est évaporée : « elle me paraissait ne pouvoir venir que de cet amour amoureux, qui me semblait inaccessible ». Autour d’elle, trois personnes se sont ôté la vie, et en dehors de ses patients, bien peu d’attaches la retiennent là où l’angoisse gagne du terrain. Continuer la lecture

Simon Leys ou Pierre Ryckmans ?

Simon LEYS, La Chine, la mer, la littérature, Essais choisis par Jean-Luc Outers et Pierre Piret, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2018, 377 p., 9.50 €, ISBN :  978-2-87568-250-5

leys la chine la mer la litteratureL’érudition, la subtilité et la vivacité du sinologue Pierre Ryckmans font des textes réédités, préfacés et postfacés par Jean-Luc Outers et Pierre Piret sous le titre La Chine, la mer et la littérature une chance pour quiconque cherche à s’initier à l’immense civilisation chinoise. Ainsi, dès les premières pages, deux traits méconnus nous en sont livrés et surtout expliqués : la « monumentale absence du passé » qui se constate dans le peu de bâtiments anciens subsistants, d’une part, et, de l’autre, la calligraphie en tant qu’« art suprême aux yeux des Chinois ». Les deux correspondent à leur conviction que la pérennité spirituelle appartient à l’écrit transmissible et métamorphosable, jusqu’aux « faux » copiés au fil des siècles, bien plus qu’à la pierre aussi orgueilleuse que soumise aux ruines du temps. La récurrence des pratiques iconoclastes dans l’histoire de la Chine, y compris sous l’action des Gardes rouges dans les années soixante du XXe siècle, en reçoit un éclairage inattendu. De même, approchant « Poésie et peinture », Ryckmans met en exergue « les vertus du vide » qui s’échangent de l’une à l’autre, blanc, silence, non-dit, ellipse du verbe, absence du sujet, et qui répondent à l’idéal du qi (esprit, souffle, énergie…), « concept central de la théorie esthétique » pour manifester la « communion avec l’univers ». Exemple splendide, ces vers de Ma Zhiyuan : Continuer la lecture

Pas de quartiers dans la révolution

Marcel MARIËN, Théorie de la révolution mondiale immédiate, postface de Laurent de Sutter, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2018, 224 p., 8,50 €, ISBN : 978-2-87568-138-6

marien theorie de la revolution immediate.jpgQuand Marcel Mariën publie en 1958, dans Les Lèvres Nues – revue qu’il a fondée en 1954 avec sa compagne Jane Graverol et Paul Nougé – la Théorie de la révolution immédiate, il en fait immédiatement imprimer un tiré-à-part, qu’il diffuse comme un petit volume, indépendant de la revue. Vaille que vaille, il assurera en Belgique et un peu en France, la diffusion de cet essai, qui se trouve aujourd’hui réédité sous cette forme dans la collection Espace Nord. Dès les premières pages, Mariën met en garde, non sans ironie, sur la portée de son texte. « Par révolution mondiale, il faut comprendre ici, très exactement, le renversement du capitalisme dans tous les pays du monde où ce renversement n’est pas accompli. » Et il ajoute, presque goguenard : « Par immédiate, il faut entendre que le programme que nous allons exposer s’inscrit dans une période fixée à un an (sic) ; délai approximatif au-delà duquel il serait oiseux d’escompter sa réussite, celle-ci étant obligatoirement tributaire d’une action intense et rapide. » Continuer la lecture