Archives par étiquette : Impressions nouvelles

Cinéma on ice et skate-writing

Jean-Philippe TOUSSAINT, La patinoire, Impressions Nouvelles, 140 p., 18 €, ISBN : 978-2-87449-668-4 

Passer de l’écriture de romans à la réalisation de film, de la photographie à l’art conceptuel  exige un art virtuose du patinage. Romancier (La salle de bain, Monsieur, La télévision, Faire l’amour, Nue, Football, Made in China, tous au Éditions de Minuit…), réalisateur, photographe, artiste conceptuel, Jean-Philippe Toussaint met en abyme sa pratique des arts dans le film La patinoire (1999) dont les Impressions Nouvelles édite le texte. Résultat d’une refonte de diverses versions du scénario, ce ciné-roman, accompagné d’un cahier de photos, d’une postface de Laurent Demoulin et d’un dossier de presse, explore le motif du film dans le film. Hommage au septième art, La patinoire accomplit sous une veine comique tenant aussi bien de Jacques Tati, de Buster Keaton que de Chaplin ce qu’Escher poursuit graphiquement, à savoir un enchâssement d’un film (Dolores) dans un film (La patinoire). À la main qui dessine une main qui dessine d’Escher répond ici un cinéma au carré, un film qui parle d’un film en train de se tourner, un film doté d’un exposant x, manière de suggérer que l’une des définitions possibles du cinéma est celle d’un hoquet-hockey sur un terrain glissant parsemé de peaux de banane.

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Un roman de création polyphonique

Véronique BERGEN, Kaspar Hauser ou la phrase préférée du vent, postface de Charline Lambert, Impressions nouvelles, coll. “Espace Nord”, 2019, 301 p., 8,5 €, ISBN : 978-2-87568-411-0

Il faut applaudir au choix de la collection “Espace Nord” de publier le roman de Véronique Bergen, Kaspar Hauser ou la phrase préférée du vent, paru chez Denoël en 2006. Cette collection vouée à l’origine à la réédition et à la diffusion des œuvres patrimoniales des lettres belges de langue française est toute désignée pour faire une large place aux auteurs importants du temps présent et plus précisément pour accueillir une personnalité comme Véronique Bergen. Philosophe, romancière, poète, essayiste, critique littéraire et artistique, elle incarne à elle seule un ensemble, une totalité créatrice qu’a reconnus notamment l’Académie de langue et de littérature françaises de Belgique en l’élisant tout récemment. Continuer la lecture

Le pays qu’on ne retrouve jamais

Joseph NDWANIYE, La promesse faite à ma sœur, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2019, 240 p., 8.5 €, ISBN : 978-2-87568-412-7
Un carnet pédagogique téléchargeable gratuitement accompagne le livre

Voici que la collection Espace Nord réédite le roman de Joseph Ndwaniye, La promesse faite à ma sœur, qui était paru en 2007. L’auteur né au Rwanda et vivant en Belgique depuis plus de 30 ans y aborde de façon intimiste le génocide qui a touché le pays en 1994. Fondé tout à la fois sur des souvenirs personnels (ceux du village quitté en 1986) et sur une fiction (le retour au pays de Jean, lui aussi établi en Belgique), le récit débute par celui d’une enfance dans une famille unie, profondément ancrée dans les traditions paysannes. Écrit à la première personne, et sans doute très proche de ce qu’a vécu l’auteur lui-même, il est centré sur la vie familiale et villageoise dont les liens bienveillants sécurisent la vie des enfants. Ici, le temps s’écoule avec douceur dans une vie simple qui a le goût du bonheur. Dans le Rwanda des années 1960, l’accès à la scolarité permet aux enfants de grandir en paix et aux plus chanceux d’entre eux d’espérer faire des études supérieures, pourquoi pas à l’étranger, comme ce sera le cas de Jean qui étudiera en Belgique et s’y installera.

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Variations sur une Symphonie de l’horreur

Olivier SMOLDERS, Nosferatu contre Dracula, Impressions nouvelles, coll. « La fabrique des héros », 2019, 128 p., 12 € / ePub : 7.99 €, ISBN : 978-2874496486

Le crâne bosselé et chauve, le nez drument busqué, le sourcil fourni et la dentition en chaos d’aspérités, barrée de deux longues canines ; les mains arachnéennes, comme en quête de proie, le dos légèrement bombé, le regard halluciné et avide ; « sertie dans un costume de clergyman, sévère, boutonné jusqu’au col »… Voici que se présente lentement, solennellement, la silhouette la plus inquiétante de notre imaginaire fantastique, j’ai nommé Nosferatu. Et il fallait l’audace d’un Olivier Smolders, dont le travail et les intérêts pluriels se situent à l’intersection de la littérature et du cinéma, pour s’aventurer à saisir cet insaisissable. Continuer la lecture

Redécouvrir la satire dans la presse des années 1930

Amélie CHABRIER et Marie-Astrid CHARLIER (dir.), Coups de griffe, prises de bec. La satire dans la presse des années trente, Impressions Nouvelles, 2018, 222 p., 29,50 €, ISBN : 978-2-87449-636-6

Comme elle était vivante, foisonnante, percutante, la satire dans la presse francophone de cette époque !

Elle se déploie dans le livre-album Coups de griffe, prises de bec, qui en explore, par le texte et par l’image, toutes les facettes, de la gouaille à l’insolence mordante, de l’humour à la causticité, de la moquerie à la charge virulente, de la pochade à la caricature féroce.

Un ensemble détonant, passionnant, composé, sous la direction d’Amélie Chabrier et de Marie-Astrid Charlier, par une équipe internationale de chercheurs (France, Belgique, Canada). Continuer la lecture

Laurent De Sutter, pirate de la philosophie et du droit

Un coup de cœur du Carnet

Laurent DE SUTTER, Jack Sparrow. Manifeste pour une linguistique pirate, Impressions nouvelles, coll. « La fabrique des héros », 2019, 128 p., 12 € / ePub : 7.99 €, ISBN : 978-2-87449-647-9

Laurent de Sutter ouvre de manière fulgurante et géniale la nouvelle collection, intitulée « La fabrique des héros », créée par Tanguy Habrand et Dick Tomasovic aux Impressions Nouvelles. Son dévolu s’est porté sur Jack Sparrow, le héros de la série cinématographique Pirates des Caraïbes, interprété par Johnny Depp. Derrière les aventures fantastiques de Jack Sparrow — ses combats avec les soldats, les zombies ou autres créatures surnaturelles —, derrière son esthétique de l’ivresse, Laurent de Sutter met à jour son arme secrète : la parole. Non la déploration du « words, words, words » formulée par Hamlet mais la parole comme subversion. Les batailles entre la Couronne et la piraterie ne sont que l’expression d’une lutte à mort entre deux mondes, entre deux métaphysiques, le monde de l’ordre incarné par la Couronne et le monde utopiste pirate réinventant les bases d’une société qui conteste le pouvoir de la Couronne. Continuer la lecture

Jean-Marie Piemme. Le théâtre comme révélateur du monde

Jean-Marie PIEMMEBruxelles, printemps noir suivi de Scandaleuses et 1953, Postface de Pierre Piret, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2018, 288 p., 9 €, ISBN : 978-2875681492

Comment le théâtre est-il à même de questionner l’Histoire, ses crises, ses tragédies ? Comment dresser un dispositif scénique qui la prend au piège de ses propres folies ? Dramaturge majeur de la scène théâtrale actuelle, Jean-Marie Piemme construit « un théâtre de situations » (Sartre) comme l’analyse Pierre Piret dans sa très riche postface. Créée par Philippe Sireuil, la pièce Bruxelles, printemps noir évoque les attentats qui frappèrent Bruxelles le 22 mars 2016. Pour le pire, le réel a reproduit l’imaginaire : alors qu’il avait rédigé une fiction sur le thème des attentats, ces derniers frappent la capitale, la plongeant dans un printemps noir. Jean-Marie Piemme se livrera à un travail de réécriture, produisant un texte théâtral mobile, laissé ouvert au sens où la mise en scène, le jeu des acteurs interviennent dans l’articulation des dix-huit tableaux qui la composent. Interrogeant l’irruption des forces de mort dans le tissu de la vie, la construction de la tragédie adopte un point de vue kaléidoscopique : elle combine les voix des victimes, des morts, leurs dernières paroles soufflées par les bombes, les voix des blessés, les discours entre cynisme et veine ubuesque des politiciens, des ministres, l’intervention des Parques, l’interview d’un djihadiste, la voix de la faucheuse, de la camarde,celles de l’auteur, des acteurs jouant la pièce.

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