Arnaud Huftier, Jean Ray, l’alchimie du mystère

Jean Ray et les doubles

Arnaud HUFTIER, Jean Ray. L’alchimie du mys­tère, Encrage édi­tions, 2010

huftier jean ray l alchimie du mystereJean Ray a déjà été large­ment et fine­ment com­men­té. Il y a pour­tant encore de la matière. Arnaud Hufti­er pro­pose une grande étude sur le Gan­tois, prenant en compte l’ensemble de la pro­duc­tion et les divers aspects de la per­son­nal­ité de Ray, démon­trant le dia­logue de Ray­mond De Kre­mer avec ses dou­bles. Car l’écrivain a tou­jours été partagé entre des ten­dances con­tra­dic­toires, et Hufti­er les isole juste­ment. Ten­sion entre les langues, hési­tant entre français et néer­landais, écrivant par­fois le même texte en deux langues (avec quelles spé­ci­ficités ?). Hési­ta­tion et va-et-vient entre des gen­res, pro­duisant autant des textes ambitieux, dans une optique nat­u­ral­iste, par exem­ple, que des textes rel­e­vant du fan­tas­tique, du roman polici­er ou d’aventures. Cela entraîne un « car­rousel édi­to­r­i­al » entre des édi­teurs réputés et des organes édi­to­ri­aux de grande con­som­ma­tion ; avec comme con­séquence des change­ments réguliers de noms, Ray, Flan­ders, etc. De Kre­mer a aus­si dû appren­dre à com­pos­er avec les exi­gences des milieux lit­téraires belges et français, car il ambi­tion­nait une car­rière parisi­enne. Ces ten­sions vont mod­el­er sa pra­tique d’écriture ; selon les publics visés, la langue util­isée, la mai­son d’édition et le pays, sa façon d’écrire va pro­duire des fan­tas­tiques. Si on con­naît le fan­tas­tique extérieur et spec­tac­u­laire, une grande part des textes de Ray jouent plutôt sur un fan­tas­tique plus intérieur basé sur l’indétermination.

La méth­ode appliquée par Hufti­er con­siste à altern­er une étude du champ lit­téraire et de la manière dont Ray s’y posi­tionne, avec des analy­ses plus poussées de cer­tains textes. Le par­cours est chronologique, qua­tre péri­odes sont déter­minées dans la car­rière de Jean Ray. La pre­mière péri­ode qu’Huftier appelle Les ter­ri­toires de l’étranger se car­ac­térise par les ater­moiements d’un auteur qui explore divers créneaux, qui avec un réel sens de la rouerie con­stru­it les fon­da­tions d’une car­rière qu’il envis­age de men­er dans le cadre de la lit­téra­ture dite légitime. Les con­tes du whisky sont à la fois l’aboutissement de ce proces­sus et la véri­ta­ble nais­sance de Jean Ray à l’écriture. Survi­en­nent alors sa con­damna­tion et son empris­on­nement pour escro­querie. Il est con­traint de repren­dre les formes lit­téraires et les pseu­do­nymes qu’il a délais­sés, et dis­paraît de la scène lit­téraire offi­cielle. C’est la péri­ode des Har­ry Dick­son, mais c’est à ce moment qu’il écrit son pre­mier roman, Jack de minu­it.

Les années de guerre voient la paru­tion de La cité de l’indicible peur, texte inter­pel­lant, à la fois faux roman polici­er et faux roman fan­tas­tique. Il est représen­tatif de trois car­ac­téris­tiques de Jean Ray ; les con­stantes réécri­t­ures et vari­a­tions que l’écrivain apporte à ses textes dans une volon­té d’ajustement per­ma­nent à des exi­gences var­iées ; la maîtrise par Ray des codes des dif­férents gen­res qu’il a pra­tiqués et le jeu par­o­dique qu’il en fait ; les autoréférences, les repris­es déplacées des thèmes et prob­lé­ma­tiques déjà abor­dés. Ain­si, La cité n’est-il pas un faux Malper­tu­is ? Arnaud Hufti­er dis­cute longue­ment des divers­es inter­pré­ta­tions dont est sus­cep­ti­ble ce roman.

La dernière péri­ode, celle de la con­sécra­tion, est para­doxale­ment moins pro­duc­tive.

Très doc­u­men­té, le livre reprend quelques anec­dotes éton­nantes, dont celle-ci : dans les édi­tions en néer­landais parues après la mort de l’écrivain, « les tour­nures typ­ique­ment “fla­man­des” sont notam­ment évac­uées, selon l’usage des “amende­ments” apportés aux textes belges de langue néer­landaise par les “cor­recteurs” du pays voisin ».

Entre étude du con­texte his­torique autant que per­son­nel et analyse des textes, Hufti­er dresse ain­si le por­trait d’un homme se con­stru­isant patiem­ment une œuvre, mal­gré les déboires qu’il a con­nus, mal­gré la lit­téra­ture ali­men­taire qu’il a été obligé de pra­ti­quer, partagé sans cesse entre des pra­tiques d’écriture con­tra­dic­toires, chez qui la fac­ulté de se dédou­bler et l’esprit mys­tifi­ca­teur sont con­sub­stantiels à sa per­son­nal­ité.

Le livre se ter­mine par près de 200 pages de bib­li­ogra­phie com­men­tée et large­ment illus­trée, dans toutes les langues, une source d’information de pre­mière impor­tance.

Joseph Duhamel


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°162 (2010)