Michel Rozenberg, Altérations

Progressive distorsion du réel

Michel ROZENBERGAltéra­tions, édi­tions du Col­ib­ris, 2004

rozenberg alterationsLes nou­velles com­men­cent normale­ment, banale­ment même. Un pein­tre de rue est con­tac­té par un ama­teur d’art qui l’in­vite à venir tra­vailler dans sa grande pro­priété ; un voyageur arrive de nuit dans un hôtel ren­seigné sur un feuil­let pub­lic­i­taire ; le nar­ra­teur se rend à une soirée chez un richissime baron où sont présents les no­tables du vil­lage ; un chômeur est engagé pour charg­er, de nuit, des paque­ts qu’il ne doit sous aucun pré­texte ouvrir ; un automo­biliste prend en chas­se une voiture qui lui a gril­lé sa pri­or­ité de droite ; un jour­nal­iste, qui a créé une tri­bune accueil­lant les réc­its de vic­times de faits divers, reçoit une let­tre qui l’in­trigue ; un auteur de romans policiers en mal d’in­spi­ra­tion loue sur la côte belge un bâti­ment qu’il a con­nu enfant ; un homme prend quelques jours de vacances en empor­tant les let­tres que lui a con­fiées son meilleur ami par­ti dans le nord de l’An­gleterre.

Plus ou moins rapi­de­ment, le héros sent que quelque chose vac­ille, ne tourne plus très rond, que la réal­ité se cou­vre d’a­tours inhabi­tuels. Des indices étranges se mul­ti­plient. Et il se trou­ve bien­tôt entraîné dans un monde par­al­lèle sur lequel il n’a plus de prise. Ce nou­v­el univers n’est pas à pro­pre­ment par­ler fan­tas­tique, le lien avec la réal­ité n’é­tant ja­mais rompu, mais il est autre, comme une dis­tor­sion du réel. Une dis­tor­sion d’au­tant plus angois­sante, ter­ri­fi­ante même, qu’elle pos­sède les couleurs de la mort ou de la folie. Avec les dix textes qui com­posent son re­cueil inti­t­ulé Altéra­tions, Michel Rozen­berg frappe fort. Né à Uccle en 1959, pas­sion­né par la lit­téra­ture fan­tas­tique célébrée par Thomas Owen, Jean Ray, Edgar Allan Poe ou Love­craft, il a pub­lié plusieurs his­toires dans des revues avant cet impec­ca­ble pre­mier livre qui paraît chez un petit édi­teur français, le Col­ib­ris.

Tout au long de ces textes, qui se passent tous en Bel­gique, à Brux­elles, à Liège ou à la mer, nous évolu­ons sur un fil ténu, ten­du entre la nor­mal­ité et l’é­trange, sans savoir de quel côté nous pen­chons et risquons de tomber. Avec une grande maîtrise dans la con­struc­tion de ces réc­its portés par une langue très pure, ma­niant avec effi­cac­ité et tact l’art du sus­pense, l’au­teur se refuse en out­re — et avec rai­son — à fournir une expli­ca­tion rationnelle à ces mys­tères. Après le point final, c’est le doute qui nous pénètre. Et nous donne envie de re­lire la nou­velle pour la com­pren­dre. Ten­ta­tive vaine, évidem­ment.

Mal­gré quelques faib­less­es ci et là, Michel Rozen­berg fait preuve d’une éton­nante ma­turité d’écri­t­ure. Sans trop ris­quer de se tromper, on peut pari­er sur son avenir d’écrivain.

Michel Paquot


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°132 (2004)