Adieu à Andrée Sodenkamp

Andrée Sodenkamp

Andrée Sodenkamp

Elle était l’au­teur de Femmes des longs matins (1965), de C’est au feu que je par­donne (1984) et de nom­breux autres recueils. La doyenne de nos Let­tres était née le 18 juin 1906. Elle avait fait des études d’in­sti­tutrice puis obtenu son diplôme de régente lit­téraire. Après divers­es affec­ta­tions, elle fut nom­mée à Gem­bloux, qui devint sa ville d’adop­tion : elle en était citoyenne d’hon­neur et la bib­lio­thèque porte son nom. Ses cen­dres y reposent désor­mais avec celles de son mari dans le cimetière com­mu­nal. Cimetière où Lil­iane Wouters lui a ren­du un dernier hom­mage, qu’on lira ci-dessous.

Presque cent ans de vie intense, dont la moitié passée à célébr­er l’amour, à épi­er les traces du sacré, à exor­cis­er le des­tin, à exprimer tout cela dans ses poèmes. Doit-on mourir sou­vent pen­dant que l’on existe ? Je ne sais com­bi­en de morts a con­nues Andrée Sodenkamp, mais voici la dernière, celle qu’elle s’at­tendait à voir venir par habi­tude, et qu’elle avait déjà rejointe à petits pas, à petit bruit, avec une dis­cré­tion qui n’é­tait pas dans sa manière, comme si par­tir d’un coup lui eût été trop dur, comme si, jamais, elle n’avait pu pren­dre con­gé de ce qui l’en­tourait : le cortège de ses lecteurs, de ses amis, de ses ani­maux fam­i­liers, des objets témoins de sa vie si chaleureuse et si rem­plie, oui, tout cela qu’elle avait dû quit­ter avant de nous quit­ter elle-même.

Nous étions nom­breux à l’aimer, dont quelques-uns à nous réu­nir autour d’elle chaque 18 juin, pour son anniver­saire. Car elle avait choisi pour naitre ce jour peu banal, de flam­boy­ante défaite et d’ap­pel à la lutte sans mer­ci. Rien d’é­ton­nant à ce que l’amour, chez elle, s’ap­par­en­tât aux chas­s­es, aux guer­res, qu’on le vit tra­ver­sé d’é­clairs et tein­té de sang. Mais un anniver­saire en juin était aus­si jour béni pour cette fille de la sainte terre, de la fête debout dans un jardin qu’embaumaient toutes les herbes, toutes les fleurs du print­emps, et surtout cet énorme chèvrefeuille auquel chaque année sem­blait ajouter une branche.

Elle ne nous dira plus que, l’hiv­er, la sève se ramasse en nous, que, dans le tombeau de la terre, cent mille messies sont en train de défaire leur linceul. Par une nuit comme une autre, elle a rejoint ceux qu’elle aimait, dont elle a si inten­sé­ment par­lé. Elle partage avec eux la vieille éter­nité qu’on apporte en nais­sant. Et eux, de loin, l’ont tout de suite recon­nue : cette sil­hou­ette aux gestes har­monieux, cet air de s’en aller tou­jours à la con­quête de quelque chose, ou de quelqu’un. Cette naïveté qui aurait pu pass­er pour de la rouerie (si ce n’est l’in­verse) ce nar­cis­sisme que bridait une véri­ta­ble générosité, cette assur­ance dont le seul but était de cacher des abîmes d’in­quié­tude, cette fan­taisie qui l’emportait sou­vent sur la rigueur, et ce panache, enfin, ce panache qu’elle appor­tait en toutes choses, comme les vers qu’elle fai­sait cla­quer à la fin d’un poème, ceux d’ailleurs qu’elle réus­sis­sait le mieux et qui, depuis longtemps, se sont inscrits dans nos mémoires. Tout comme les per­son­nages qu’elle évo­quait dans ses recueils et qu’au­jour­d’hui je devine autour d’elle, rassem­blés : Ulysse et Don Juan, Cléopa­tre et Nau­si­caa, les Femmes des longs matins, les Nonnes de Bur­gos, et cette Mar­gare­ta Matiena qui fut son aïeule, et la petite morte, qui est bien morte, Mes­seigneurs, la petite morte qui, plus jamais, ne pour­ra mourir davan­tage. Mais ses poèmes vivent. Écou­tons ceux-ci, dits par son amie la plus proche, celle qui lui doit son entrée en poésie et qui veil­la sur elle jusqu’à la fin. Ensuite, comme depuis longtemps Andrée Sodenkamp l’a fait elle-même, nous pour­rons par­don­ner au feu.

Lil­iane Wouters

Quelques poèmes

Si je meurs

Si je meurs, dites-vous que c’est par habi­tude,
Prise dans chaque mort que je n’ai pu garder,
Si je meurs, dites-vous que c’est par las­si­tude,
Le feu se couche ain­si sur ce qu’il a brûlé

Je suis ton grain pesé

Je suis ton grain pesé, ta paille remuée
Et ton dernier sil­lon,
Ton pain sor­ti du four et la lampe allumée
Qui mar­que ta mai­son.

Pourquoi chercher ailleurs l’ou­bli qui me ressem­ble?
L’amour est sans repos.
Si tu meurs avant moi, nous par­tirons ensem­ble,
Mon plaisir dans tes os.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°132 (2004)