Claire LEJEUNE, L’atelier ; Le livre de la soeur

La perle noire de Claire

Claire LEJEUNE, L’atelier, L’Hexagone, coll. « Typo », 1992, 184 p.

Claire LEJEUNELe livre de la sœur, L’Hexagone, 1992, 145 p.

 La réédition en format de poche de L’atelier (dans une version remaniée par rapport à l’édition du Cormier en 1979) et la parution du Livre de la sœur fournissent l’occasion, à ceux qui ne l’ont pas encore saisie, de pénétrer dans l’univers de Claire Lejeune par une voie privilégiée. Et quelle aventure ! Car si son œuvre d’es­sayiste est d’un abord difficile, c’est qu’on y est aux antipodes du discours racoleur. Inu­tile de tenter y assouvir à bon marché une soif intellectuelle qui se satisferait de lieux communs brillants. Rien de tel ici, ni de place pour une lecture tiède, à la surface des mots et des idées. Mais bien plutôt une longue, périlleuse et infiniment patiente dé­marche qui, opiniâtrement, écarte les voiles et mène, par les circonvolutions de la ré­flexion, au cœur même de la spirale d’une parole authentique. Il n’est pas facile de rendre compte de ce parcours centripète sans donner dans la paraphrase. La pensée de Claire Lejeune étant d’essence poétique, les mots dont elle use lui sont indissoluble­ment outils et matériau. L’intime et difficile réconciliation de l’expression avec la parole n’est cependant que la partie la plus visible de la grande réconciliation que Claire Le­jeune opère, tout au long du voyage initia­tique auquel elle nous convie :Le livre de la sœur n’est autre que l’espace-temps des re­trouvailles entre la Femme, elle-même et le monde, par la réappropriation poétique de sa mémoire occultée. En amont de l’His­toire (forgée par la voix du Père et la loi ci­vilisatrice), Elle cherche à retrouver les temps immémoriaux de l’Archée, avant que sa mutilation rituelle ne fonde le patriarcat et que le Sujet ne règne sur l’Objet en ex­cluant le tiers, l’Autre pensant. C’est « l’enjeu de l’écriture poétique que de cer­ner ce trou de mémoire initiale ». Seule la régression vertigineuse et paradoxale au sommet de cette mémoire enfouie permet — à condition d’en redescendre — de re­couvrer « la grande santé mentale » et de re­venir au monde avec une nouvelle citoyen­neté. Non plus celle de la patrie qui exclut l’étranger, mais celle, familière, de la fratrie et du métissage, la citoyenneté poétique. Car la poésie a pour fonction « d’entretenir la tension créatrice entre la mémoire ar­chaïque et la mémoire du siècle ». Par elle seulement le rien et le tout se rencontrent, le juste et le vrai se reconnaissent, le logique et l’analogique dialoguent, l’oxymore en­gendre la perle noire, le je et le tu accèdent au nous de l’âge poétique, dans la maison de la sœur enfin réconciliée avec le frère. Telle est la voie féconde que trace Claire Lejeune. Mais pour l’y suivre — mieux, l’y accompagner —, il faut d’abord troquer l’esprit de chapelle pour celui d’atelier. Alors peut-être, au bout du chemin, saisis­sons-nous pleinement l’événement qui a lieu dans Le livre de la sœur : « Tandis que j’accouchais d’un livre, ce livre accouchait d’une autre femme. La solitaire enfantait la solidaire. Je sais seulement de la sœur au­jourd’hui qu’elle est née du livre, du travail de rouille qui s’approfondissait de livre en livre et qui, dans celui-ci, s’exauça ». Ultime réconciliation de l’écriture et de la vie dans l’enfantement poétique du soi, du nous.

Dominique CRAHAY

Le Carnet et les Instants n° 77, 15 mars – 15 mai 1993