Bernard Gheur : des émois de l’adolescence aux souvenirs de la Deuxième guerre mondiale

Bernard Gheur

Bernard Gheur

Chez Bernard Gheur, la nos­tal­gie est un peu comme une sec­onde nature. L’essentiel de son œuvre réus­sit la gageure d’être à la fois ancré dans le quo­ti­di­en lié­geois qui lui est cher, mais aus­si de trac­er un por­tait très juste de la jeunesse des années soix­ante, celle qui, un peu plus tard, com­mu­niera à Wood­stock ou sera sur les bar­ri­cades à Paris. De ce point de vue, on peut soutenir que Bernard Gheur a eu des intu­itions très sub­tiles de ce qui évolu­ait dans l’esprit de la jeunesse, et dans le sien en par­ti­c­uli­er, dans les années cinquante et soix­ante : l’opposition au monde adulte dans Le tes­ta­ment d’un can­cre, la pas­sion du ciné­ma dans La scène du bais­er, La bande orig­i­nale ou Nous irons nous aimer dans les grands ciné­mas, la fas­ci­na­tion, déjà, pour la Résis­tance et la péri­ode de la Libéra­tion dans Le lieu­tenant souri­ant. D’une cer­taine façon, on serait ten­té de con­sid­ér­er le romanci­er lié­geois comme un chroniqueur atten­tif de l’avant Mai 68. Et que sa nos­tal­gie ne va pas sans un cer­tain sens de l’histoire…

Parrainé par François Truffaut

François Truffaut

François Truf­faut

Sor­tant de l’adolescence à recu­lons, Bernard Gheur, né en 1945, entre en lit­téra­ture sous les meilleurs aus­pices : son pre­mier roman, Le tes­ta­ment d’un can­cre, qu’il pub­lie en 1970, reçoit les encour­age­ments du cinéaste François Truf­faut qui lui pro­pose d’en écrire la pré­face. « J’ai eu l’idée de ce pre­mier livre très jeune, à vingt ans. J’ai d’abord écrit quelques pages où la fin se trou­vait déjà. À l’époque, ma grande idole était François Truf­faut. C’était mon maître à penser. Je lui ai donc envoyé ce petit texte et, à ma grande sur­prise, il m’a répon­du tout de suite. Il me dis­ait avoir appré­cié ce texte et me con­seil­lait de dévelop­per les dif­férents thèmes pour en faire un roman et il ajoutait : “Je crois sincère­ment que vous en êtes capa­ble.” Le fait que cet artiste, qui reste encore aujourd’hui celui que j’admire le plus au monde, me dise que j’en étais capa­ble m’a don­né des ailes, une con­fi­ance en moi for­mi­da­ble. » S’il a cor­re­spon­du assez longtemps avec lui, Bernard Gheur n’a jamais ren­con­tré per­son­nelle­ment le cinéaste : « Nous sommes devenus des amis épis­to­laires, mais nous ne nous sommes jamais ren­con­trés. Étant jour­nal­iste, je lui ai pro­posé un jour de l’interviewer, un peu comme ali­bi, mais il n’était pas dans une péri­ode de pro­mo­tion de l’un de ses films et il ne don­nait pas d’interviews. C’était un homme très organ­isé. Il a décliné. Avec le recul, je pense qu’une ren­con­tre aurait été for­cé­ment déce­vante, parce que Truf­faut était très réservé, timide, mys­térieux, et il préférait écrire que par­ler. Moi de même, ce qui fait que notre con­ver­sa­tion aurait été entre­coupée de longs silences. C’était donc beau­coup plus facile pour moi de cor­re­spon­dre avec lui par let­tre. Je n’ai donc aucun regret de ne pas l’avoir ren­con­tré per­son­nelle­ment, car, en s’écrivant, on se ren­con­trait. » Un peu comme Les qua­tre cents coups, Le tes­ta­ment d’un can­cre racon­te l’histoire d’un ado­les­cent révolté, mal dans sa peau : « Le tes­ta­ment d’un can­cre est le plus som­bre de tous mes livres. Je racon­tais une dizaine de jours de la vie d’un ado­les­cent, en plein hiv­er. Un ado­les­cent qui ne voit pas d’issue, qui prend les choses trop au sérieux, qui est trop absolu, donc ça ne peut que finir mal, parce qu’il en demande trop à la vie. Tan­dis que mes autres livres s’étalent sur un grand nom­bre d’années. C’est beau­coup plus vaste : je par­le de l’adolescence, de l’âge adulte, et le ton est plus léger. »

L’entrée dans la vie adulte

En 1970, Bernard Gheur a vingt-qua­tre ans. Il a ter­miné une licence de jour­nal­isme, il a fait son ser­vice mil­i­taire, il a pub­lié son pre­mier roman. Après ce démar­rage en fan­fare, il prend le temps d’entrer dans la vie : « Après mon ser­vice mil­i­taire, j’ai com­mencé à tra­vailler comme jour­nal­iste indépen­dant et, en 1972, je suis entré au jour­nal La Meuse, dans l’équipe des infor­ma­tions générales. Pen­dant très longtemps j’ai fait le tra­vail de desk : sélec­tion et réécri­t­ure des dépêch­es, titrage, mise en page. C’était un tra­vail de l’ombre qui a son impor­tance, mais qui ne per­met guère au jour­nal­iste qui en est chargé d’écrire lui-même et de sign­er des arti­cles. Le tra­vail de jour­nal­iste que je fai­sais me plai­sait, je m’adressais à un grand nom­bre de lecteurs, mais c’était un tra­vail mécon­nu et éphémère, qui ne dure que vingt-qua­tre heures. Il fal­lait tout repren­dre jour après jour. Dans ce con­texte, j’avais envie de faire quelque chose de plus durable : des romans. Cepen­dant, il m’a fal­lu pas loin de dix ans pour ter­min­er mon sec­ond roman, La scène du bais­er. D’une part, il est néces­saire de recharg­er ses bat­ter­ies avant d’entamer le deux­ième roman et de l’autre, je n’ai pas per­du mon temps : j’ai investi dans mon méti­er, mes deux fils sont nés. » Par­mi les romans suiv­ants, La scène du bais­er, La bande orig­i­nale, on voit émerg­er, dès le titre, un autre thème de prédilec­tion du romanci­er lié­geois : la pas­sion du ciné­ma. « C’est une car­ac­téris­tique de ma généra­tion. Durant notre enfance, c’était le règne des grands ciné­mas, des grandes salles, comme le Forum ou le Palace où l’on pro­je­tait les grands films d’aventure du ciné­ma améri­cain : les west­erns, les films de cape et d’épée, les péplums, etc. Ces films ont fait rêver ma généra­tion. La télévi­sion n’existait pas et le ciné­ma était pour nous la seule manière de voir des images ani­mées. Quand on allait au ciné­ma le jeu­di après-midi, c’était un moment de magie absolue dont on sor­tait trans­for­mé en cow-boy, en indi­en, en cheva­lier. On avait la tête rem­plie de rêves pour une semaine et ces films nour­ris­saient nos jeux. Je ne suis pas sûr que le ciné­ma joue encore un rôle pareil aujourd’hui où les enfants sont devant la TV depuis leur plus jeune âge. Par après, durant les années soix­ante, ce fut la Nou­velle Vague, avec Lola de Jacques Demy, À bout de souf­fle, Les qua­tre cents coups, etc. Ces films cor­re­spondaient par­faite­ment bien à notre âge, parce qu’ils étaient très ado­les­cents. Ces cinéastes par­laient d’eux-mêmes, de leurs pro­pres sou­venirs, ils se met­taient en scène, un peu comme s’ils écrivaient un roman. À cette époque, avec quelques copains, nous sommes devenus des fans de la Nou­velle vague. On imi­tait Jean-Luc Godard, on por­tait des lunettes fumées. Comme lui, on se met­tait à fumer des cig­a­rettes Boyard, de “gros mod­ule”, comme on dis­ait à l’époque. Et comme on savait qu’ils tour­naient dans la rue, on s’est mis à tourn­er de petits films dans les rues de Liège, avec une caméra de 8 mm. Le ciné­ma était aus­si un moyen pour approcher les filles : on allait à la sor­tie des lycées et on pro­po­sait aux plus jolies de tourn­er dans nos films. Elles étaient tou­jours d’accord. »

Une jeunesse qui s’attarde dans l’adolescence

La bande orig­i­nale (1996) est une sorte de roman de for­ma­tion : à la fois, il décrit mer­veilleuse­ment cette péri­ode insou­ciante et enchan­tée de l’adolescence du début des années soix­ante, en plein boom économique des Trente Glo­rieuses et il trace le por­trait d’un jeune homme qui se dirige en tâton­nant vers l’âge adulte, qui se forme à la vie et pas seule­ment en pas­sant par l’école : « Mon roman précé­dent,Le lieu­tenant souri­ant, évo­quait la fin de l’enfance, une péri­ode que j’ai préférée à l’adolescence, beau­coup plus sere­ine. Ici, c’est la fin de l’adolescence : les per­son­nages ont dix-huit ans, ils entrent à l’université, ils sont assez rêveurs, ils ne tra­vail­lent pas beau­coup. Ils traî­nail­lent un peu dans l’adolescence, ils ne sont pas pressés d’entrer dans le monde adulte, la réal­ité. Ils se for­ment, mais cela ne va jamais sans douleur. Comme dans tous mes romans, l’amitié est très impor­tante. Je ne sais pas pourquoi, mais il y a dans tous mes livres un duo d’amis, tou­jours à peu près le même : l’un est plus timide et plus frag­ile, l’autre est plus fort ; l’un a peur des filles, l’autre a du suc­cès auprès d’elles. » Après cette série de romans cen­trés sur la jeunesse, le dernier ouvrage de Bernard Gheur, Les étoiles de l’aube, qui paraît en cette ren­trée, inau­gure une démarche un peu dif­férente. D’abord, parce que le livre est plus long que d’habitude, avec une intrigue com­plexe, et qu’il est cen­tré sur la fin de la Deux­ième Guerre mon­di­ale, pas seule­ment à tra­vers les sou­venirs de l’auteur, mais aus­si par l’intermédiaire de ceux de nom­breux témoignages.

Retour à la fin de la guerre

« La fin de la guerre, c’est la péri­ode qui précède ma venue au monde. Je suis né en 1945, dans une péri­ode très agitée. Liège était bom­bardée par les V1 et les V2. Je me dis tou­jours que, dans les semaines qui ont précédé ma nais­sance, ma maman, qui m’attendait, devait se pré­cip­iter dans les caves plusieurs fois par jour et qu’elle devait être très stressée. Je me demande tou­jours si le fait que je suis un peu anx­ieux de nature n’est pas lié à ce stress. » La genèse du livre est intéres­sante, dans la mesure où elle asso­cie étroite­ment deux des pas­sions de Bernard Gheur : le jour­nal­isme et l’écriture romanesque. « À l’occasion du 60e anniver­saire de la Libéra­tion, j’avais lancé en 2004 un appel aux lecteurs de La Meuse, en leur pro­posant de racon­ter leurs sou­venirs. Cet appel avait eu un grand suc­cès. Un nom­bre impres­sion­nant de gens étaient très con­tents de racon­ter toutes sortes d’anecdotes liées à leur expéri­ence ou à celle de leurs par­ents : le retour d’Allemagne des pris­on­niers, la ren­con­tre du pre­mier sol­dat améri­cain. Ils étaient très con­tents parce qu’ils ont eu une enfance par­ti­c­ulière­ment romanesque. J’étais frap­pé, parce qu’on aurait dit chaque fois quelque chose d’inventé, comme dans un roman et pour­tant, c’était vrai. Tous ces réc­its, ces anec­dotes, ces sit­u­a­tions bizarres, soit comiques, soit douloureuses, cela a fini par con­stituer le tis­su de mon futur roman. Dans ce livre, qui est plein de péripéties, tout est vrai, d’une cer­taine manière, rien n’est totale­ment inven­té. » Le roman com­mence par une descrip­tion de la vie quo­ti­di­enne de la famille du nar­ra­teur, à Liège pen­dant les bom­barde­ments des robots, et se pour­suit par l’évocation de la liesse de la Libéra­tion. À côté de cet ancrage his­torique, Les étoiles de l’aube abor­de un thème qui, s’il est courant dans le roman ou le ciné­ma améri­cain, l’est beau­coup moins dans le roman européen : le jour­nal­isme, le tra­vail quo­ti­di­en des salles de rédac­tion. « C’est un milieu que je con­nais très bien, mais dont j’ai pu suiv­re l’évolution. Comme tout va très vite à notre époque, j’ai pu con­naître un monde qui n’existe plus aujourd’hui. La presse quo­ti­di­enne avec les énormes lino­types, les typos, le plomb, l’odeur de l’encre. À l’époque, il rég­nait dans les ate­liers une ambiance incroy­able, à la fois élec­trique, chaleureuse et joyeuse. J’ai con­nu l’ambiance des salles de rédac­tion, avec les machines à écrire qui fai­saient beau­coup de bruit, des salles per­pétuelle­ment enfumées parce que tout le monde fumait, l’excitation du bouclage… Mais tout cela a dis­paru, à la suite de la révo­lu­tion de l’informatique et, comme j’ai eu la chance d’avoir con­nu cette époque, je l’ai intro­duite dans mon livre. »

Édition et amitié

Ce beau roman, qui nous entraîne de manière de plus en plus hale­tante sur les traces d’un improb­a­ble cou­ple d’enquêteurs, une jeune femme et un vieux jour­nal­iste, a posé quelques prob­lèmes de con­struc­tion à son auteur : « J’ai écrit les deux tiers en 2008, assez facile­ment. Puis j’ai eu ce blocage à pro­pos de la suite jusqu’au print­emps de cette année. Et là, la fin est venue très vite. Cepen­dant, entre 2008 et 2011, j’y ai pen­sé sans arrêt, mais je n’ai pas fait divers essais. Je cher­chais l’issue et quand je l’ai eu trou­vée, tout a été très vite. Et là, je dois beau­coup à mes amis édi­teurs de la nou­velle col­lec­tion qui pub­lie mon roman, car ils m’ont fixé une date lim­ite impéra­tive. Il y a eu une pres­sion un peu com­pa­ra­ble à celle de la presse : en févri­er, ils m’ont dit qu’il fal­lait remet­tre le man­u­scrit le 31 mars. Mais, j’aime assez cela… » Car, finale­ment, Les étoiles de l’aube, qui paraît dans la toute nou­velle col­lec­tion « Plumes du coq », est aus­si une affaire d’amitié : « J’ai deux grands amis, Alain Bertrand et Chris­t­ian Libens, qui savaient que j’étais en train d’écrire un roman sur un avi­a­teur améri­cain. Ensuite, l’éditeur Weyrich leur ayant demandé de réfléchir à la créa­tion d’une col­lec­tion wal­lonne de romans, ils m’ont pro­posé de le pren­dre d’office, à con­di­tion que je le ter­mine dans les temps. Cela m’a réjoui, d’abord parce qu’il s’agissait d’amis fidèles, mais aus­si parce de la sorte le livre n’aura jamais été refusé nulle part, ce qui con­stitue une grande sat­is­fac­tion pour un écrivain. Ils avaient con­fi­ance en moi et j’avais con­fi­ance en eux. C’est une his­toire d’amitié. Il y a sans doute des édi­teurs bien plus impor­tants, mais à mon sens l’amitié est pri­mor­diale. »

René Begon


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°168 (2011)