Claudette SARLET, Les écrivains d’art en Belgique, 1860–1914

L’écrivain d’art

Claudette SARLET, Les écrivains d’art en Bel­gique, 1860–1914, Labor, coll. « Un livre, une œuvre », 1992, 220 p.

sarletLa cri­tique d’art a atteint, aujour­d’hui, un éton­nant niveau de pré­ci­sion et de raf­fine­ment dans la descrip­tion des formes, des matières ou des matéri­aux, dans l’évo­ca­tion des espaces, des images et des tex­tures, et j’en suis un lecteur friand. Claudette Sar­let s’est intéressée particuliè­rement à celle d’a­vant la Pre­mière Guerre Mon­di­ale, de 1860 à 1914. en Bel­gique, et plus pré­cisé­ment aux écrivains d’art, qu’elle définit comme des auteurs dont la produc­tion sur l’art fait par­tie inté­grante de l’œuvre. C’est vers 1860 que des écrivains com­men­cent à s’oc­cu­per active­ment des pein­tres, que nais­sent des péri­odiques con­sacrés à l’art, que le jeune Camille Lemon­nier pub­lie ses Salons. Après un bref his­torique de la cri­tique d’art en France, du XVI­Ie siè­cle jusqu’à Baude­laire et Zola, Claudette Sar­let analyse « l’articula­tion des champs artis­tiques et lit­téraires en Bel­gique » à cette époque. Elle en brosse d’abord un tableau — mot tout indiqué — général, mon­trant les pris­es de posi­tion en faveur du réal­isme de Charles De Coster et de Camille Lemon­nier. la vital­ité de L’Art mod­erne d’Ed­mond, Picard qui veut inter­venir « sur tous les champs artis­tiques et soci­aux » et s’op­pose à La Jeune Bel­gique qui s’en tient à l’art pour l’art, du groupe XX. de La Libre Esthé­tique d’Oc­tave Maus, de la Sec­tion d’Art du POB. avec Van­dervelde, Ver­haeren, Destrée, Elskamp et Maeter­linck. Elle con­sacre ensuite un chapitre à cha­cun des plus impor­tants des écrivains d’art : élé­ments biographiques, com­men­taires cri­tiques, extraits car­ac­téris­tiques d’ar­ti­cles ou d’es­sais.

Charles De Coster qui. avec une belle ver­deur polémique, aidé par l’in­so­lence de son ami Rops, ne ménage pas l’a­cadémisme et le provin­cial­isme, défend la volon­té d’auto­nomie des artistes belges par rap­port à Paris. Camille Lemon­nier, tou­jours dans l’ef­fer­ves­cence écumante de l’en­t­hou­si­asme. sauf quand il ne ménage pas Puvis de Cha­vannes. et trop sou­vent dans l’en­flure qu’ex­cuse Claudette Sar­let. parce qu’il a aimé fougueuse­ment Rubens. Delacroix, Courbet. Rops. Corot, de Groux. Meu­nier, de Braekeleer ou Claus. Georges Eekhoud qui s’est beau­coup dépen­sé en faveur des artistes près de son ami Van de Velde. Emile Ver­haeren. avec ses trois impor­tantes mono­gra­phies sur Rem­brandt. Ensor et Rubens. ses péné­trants arti­cles sur Khnopff. son « par­al­lèle très nova­teur entre l’évolu­tion de la pein­ture et celle de la poésie », son por­trait de l’artiste sym­bol­iste. Edmond Picard et Octave Maus, fer­vents ani­ma­teurs de la vie artis­tique. Franz Hel­lens qui a sig­nalé lucide­ment les débuts de Spilliart, Tyt­gat. Per­me­ke et Wouters mais se mon­tra hos­tile aux futur­istes ital­iens et même à Kandin­sky qu’il trou­vait trop peu ter­restre. Jean de Boschère. fou de Met­sys et de Breughel chez qui il voit déjà un esprit cubiste, surtout dans Le Mas­sacre des Inno­cents. Jules Destrée, ses études sur le Maître de Flé­malle et Roger de la Pas­ture ou ses très belles pages sur Redon. Mer­ci à Claudette Sar­let de nous restituer si remar­quable­ment l’in­ten­sité pas­sion­née des rela­tions entre les écrivains et les artistes de cette riche époque.

André MIGUEL

Le Car­net et les Instants n° 72, 15 mars — 15 mai 1992