Entrer en littérature avec le Prix Bernard Versele

Ren­con­tre avec Michèle Lateur
Le Prix Verse­le en 3 infos
Un proces­sus unique
Des parte­naires essen­tiels

Parce que le livre ques­tionne, crée du lien, ouvre des portes, tous les enfants devraient y avoir accès. Met­tre les livres entre leurs mains, c’est juste­ment l’objectif du Prix Bernard Verse­le de La Ligue des Familles, une ini­tia­tive unique et sin­gulière. Chaque année, en Bel­gique fran­coph­o­ne, ce sont env­i­ron 50.000 enfants qui s’émerveillent devant les tré­sors de la lit­téra­ture de jeunesse et votent pour le livre le plus chou­ette. Soutenu par des pro­fes­sion­nels du secteur, un impor­tant réseau de bénév­oles, les écoles, les bib­lio­thèques, les pou­voirs publics, ce prix impres­sionne par son ampleur et sa qual­ité au-delà de nos fron­tières.

Rencontre avec Michèle Lateur

Michèle Lateur organ­ise le Verse­le à la Ligue des familles et le porte avec ent­hou­si­asme, force et con­vic­tion depuis vingt-huit ans.

Le Prix Verse­le n’est pas un prix lit­téraire comme les autres. Il s’en dis­tingue par son proces­sus de sélec­tion par­tic­i­patif.

Le comité de prospec­tion se réu­nit régulière­ment. Nous décou­vrons toutes les nou­veautés là où les livres sont, c’est-à-dire chez les libraires bien acha­landés et dans les cen­tres de lit­téra­ture de jeunesse. Nous avons comme mis­sion de tout lire, de plonger dans les nou­veautés et d’en sor­tir des pépites que nous met­trons d’abord dans les mains des adultes, dans celles des enfants ensuite. Chaque mem­bre du comité doit argu­menter les ouvrages qu’il a retenus de façon fouil­lée. Sur les vingt-huit ans que j’ai passé au Verse­le, cer­tains sont là depuis le début. De plus jeunes se sont ajoutés en cours de route. Du croise­ment de ces regards autour des mêmes ouvrages se forme une par­tie des critères de sélec­tion du Prix Bernard Verse­le.

Cette présélec­tion est ensuite mise à dis­po­si­tion des mem­bres des comités de lec­ture régionaux. Quand ils les ont lus, des ren­con­tres ont lieux à la Ligue des Familles. Ce sont des journées pas­sion­nantes de débat, d’argumentation, qui s’inscrivent dans les principes d’éducation per­ma­nente chers à la Ligue des familles.

Pour quelles raisons ce proces­sus a‑t-il été adop­té ?

Quand j’ai com­mencé à tra­vailler au Verse­le, cela ne fonc­tion­nait pas du tout comme ça. On ne tra­vail­lait qu’avec les ser­vices de presse qu’on rece­vait, ce qui était assez lim­ité. Ces livres étaient répar­tis entre les bénév­oles des dif­férentes régionales qui nous ren­voy­aient des fich­es de cri­tiques. Ce n’était ni rigoureux, ni pra­tique, puisqu’on s’envoyait les livres par la poste. Nous avons pro­posé de con­stituer un comité de prospec­tion com­posé de bénév­oles pro­fes­sion­nels de la lit­téra­ture de jeunesse. On a élaboré ensem­ble la procé­dure de vote, qui est chaque année réé­val­uée et remise sur la table. Chaque fois qu’il y a un prob­lème ou une idée, on se réu­nit et on débat pour trou­ver un accord. Nous avons petit à petit élaboré ce proces­sus, fruit d’une intel­li­gence col­lec­tive. Tout est remis à plat, aujourd’hui encore. On tient compte des avis de cha­cun, on réflé­chit en groupe et on pro­pose une nou­velle mou­ture.

Nous en sommes ain­si arrivés à ce qui est à la base du Prix Bernard Verse­le : la démoc­ra­ti­sa­tion de la cul­ture, tant chez les adultes que chez les enfants. Les bénév­oles s’approprient ce pro­jet lit­téraire et s’impliquent ensuite dans sa dif­fu­sion. Le Verse­le crée du lien entre tous ses acteurs. Ils se ren­con­trent, argu­mentent, en débat­tent en séance plénière et votent in fine pour la sélec­tion qui sera pro­posée aux enfants.

Cette philoso­phie sous-jacente au Verse­le n’est donc pas en place depuis le départ ?

Plus nous avons impliqué les bénév­oles dans l’élaboration du proces­sus, plus cette démoc­ra­ti­sa­tion de la cul­ture est dev­enue un enjeu pri­mor­dial. Nous souhaitons que les livres ail­lent dans toutes les écoles, en favorisant les publics qui ont moins accès à ces objets cul­turels.

Qu’a de par­ti­c­uli­er le rap­port à la lec­ture pro­posé par le Prix Verse­le ?

C’est une lec­ture affec­tive, rela­tion­nelle, con­viviale et gra­tu­ite. Ce n’est pas l’apprentissage qui est mis en valeur, mais bien la ren­con­tre autour de ces réc­its. C’est pourquoi beau­coup de bénév­oles s’impliquent dans la trans­mis­sion de ces livres. Nous leur lais­sons la lib­erté de les présen­ter aux class­es comme ils le souhait­ent : en pro­posant un résumé, ou en dévoilant le début de l’histoire pour s’arrêter en plein sus­pense, ou encore en racon­tant les livres avant d’animer un débat autour de cette lec­ture partagée. C’est intéres­sant de don­ner la parole aux enfants libre­ment sur les thèmes les plus polémiques. Ils ont une grande lib­erté de pen­sée, poussent la réflex­ion très loin. Et ils appré­cient que l’adulte soit à leur écoute.

Leur rap­port au livre dépasse donc large­ment le sim­ple vote ?

Oui, le vote est la cerise sur le gâteau. C’est une occa­sion de vivre en classe quelque chose dont ils n’ont pas tou­jours l’habitude. Et de décou­vrir un proces­sus de vote démoc­ra­tique. On dis­pose les bancs autrement, on bouge l’ordre de la classe pour met­tre en place un rap­port plus rela­tion­nel, plus ludique et plus égal­i­taire entre adultes et enfants. Ils sont mis en sit­u­a­tion d’intelligence col­lec­tive : ils débat­tent ensem­ble, écoutent l’autre, argu­mentent, don­nent leur avis et s’ouvrent à ceux des autres.

Chaque enfant peut aus­si ramen­er le livre à la mai­son pour le relire. On laisse du temps pour que tous les enfants s’approprient les ouvrages, puis soit l’animatrice revient pour procéder au vote, soit l’enseignant s’en occupe.

Quels sont les critères de sélec­tion ?

On pro­pose des listes très var­iées, tant au niveau du con­tenu que de la forme. La diver­sité de la sélec­tion est pri­mor­diale. On choisit, pour cette rai­son, aus­si du théâtre, de la poésie… On souhaite éton­ner les enfants quand ils reçoivent les livres. Par exem­ple, on varie les albums et les romans (pour les plus grands), on met en valeur les livres sans texte, on recherche une com­plé­men­tar­ité entre les dif­férents titres. Dis­ons que chaque livre est choisi autant en fonc­tion de qual­ités intrin­sèques que pour son rap­port avec les autres livres de la sélec­tion.

Le car­ac­tère nova­teur est impor­tant, tant pour l’écriture que pour les illus­tra­tions puisque nous sommes sen­si­bles à l’originalité graphique. À la qual­ité lit­téraire aus­si, bien sûr. Nous sommes par­ti­c­ulière­ment atten­tifs à la pro­duc­tion belge, tant au niveau des maisons d’édition que des auteurs et illus­tra­teurs. Un autre critère impor­tant est celui du prix : max­i­mum dix-sept euros, dans un souci d’accessibilité.

Les sujets de sociétés font-ils aus­si par­tie de vos critères ?

Nous pou­vons en effet favoris­er les livres non-édul­corés, résis­tants, nova­teurs et qui nous ques­tion­nent dans nos valeurs, même si ce n’est pas le seul enjeu du Verse­le. Ce sont des livres qui ouvrent au débat sans offrir de solu­tion toute faite. À chaque enfant de se pos­er des ques­tions et de trou­ver sa pro­pre réponse. Nous voulons leur offrir par cer­tains livres un espace de réflex­ion et de créa­tiv­ité.

Ce critère rejoint-il l’enjeu citoyen du Prix Verse­le ?

On con­state que les livres con­tribuent à for­mer des esprits citoyens et cri­tiques. En lit­téra­ture de jeunesse, il y a de grands auteurs qui se met­tent au ser­vice des enfants pour les soutenir, les aider à créer leur pro­pre vie citoyenne et dévelop­per des valeurs démoc­ra­tiques en offrant des réc­its ouverts, qui ques­tion­nent.

Com­ment les auteurs et les édi­teurs voient-ils le Verse­le ?

On a pu assis­ter à une grande évo­lu­tion au fil des années et de l’affinage du proces­sus de sélec­tion du prix. Le monde du livre ouvre de grands yeux éton­nés devant ce tra­vail col­lec­tif impli­quant de nom­breux parte­naires.

Ce qui est inter­pelant, c’est que cet intérêt n’est pas mer­can­tile. Nous tra­vail­lons réelle­ment en parte­nar­i­at, voire en ami­tié avec tous ces acteurs. On ressent plutôt un respect devant ce proces­sus atyp­ique et son ampleur. Tous recon­nais­sent la qual­ité de ces sélec­tions.

Les auteurs sont évidem­ment ravis quand les livres sont plébisc­ités par un tel nom­bre d’enfants. Ils ont vrai­ment atteint leur pub­lic !

Tous ces livres sélec­tion­nés ne sont pas répar­tis par caté­gorie d’âge mais en Chou­ettes. Ce n’était pas le cas au départ. Pourquoi cela a‑t-il changé ?

Parce que cer­tains enseignants pou­vaient recevoir cela comme des propo­si­tions de lec­tures oblig­a­toires. En parte­nar­i­at avec les écoles, ce prix lit­téraire intro­duit la gra­tu­ité de la lec­ture. On pro­pose quelque chose de con­vivial, démoc­ra­tique, non-péd­a­gogique. Les Chou­ettes sont le fruit d’un gros tra­vail de com­mu­ni­ca­tion. Et puis quand on pro­pose des livres de « 3 à 5 ans », cer­tains pensent qu’il ne faut surtout pas les don­ner à lire au-delà de cet âge, ce qui est une erreur. Nous avons voulu ouvrir la porte au lieu de restrein­dre l’accès aux livres. Cer­taines écoles met­tent en place des par­rainages : les grands vont lire des livres aux petits de mater­nelle… pour ensuite vot­er eux-mêmes pour les livres de 1 chou­ette ! L’idéal serait que tous les enfants aient accès à tous les livres, sans caté­gories, mais bien sûr il faut un min­i­mum ratio­nalis­er tout ça.

Les enfants sont-ils éton­nants dans leurs choix ? Leurs favoris cor­re­spon­dent-ils à ceux des adultes ou avez-vous des sur­pris­es ?

Les enfants nous éton­nent par­fois par rap­port à leurs choix qui peu­vent être poin­tus. C’est d’ailleurs grâce aux enfants que nous pou­vons évoluer dans nos critères de choix. C’est pourquoi il nous est pré­cieux d’analyser leurs pris­es de parole. Ils ont beau­coup à nous appren­dre !

Tous les livres con­quièrent un pub­lic. L’humour marche à tous les coups. Ils aiment aus­si ce qui est irrévéren­cieux. Tout ce qui est con­stru­it sur le rythme touche par­ti­c­ulière­ment les plus petits : les livres « ran­don­nées », les réc­its cir­cu­laires, comme Un peu per­du, de Chris Haughton, qui a gag­né l’année passée. Tout ce qui est con­stru­it sur la répéti­tion est très ras­sur­ant pour les petits parce qu’ils savent à chaque page ce qui va arriv­er tout en étant éton­nés et donc re-cap­tés quand l’histoire avance. C’est une manière de pren­dre l’enfant par la main, de lui dire qu’il n’est pas tout seul. On essaie aus­si d’être dans la musi­cal­ité : les comptines, les textes qui son­nent…

D’autant que ce sont des réc­its lus exclu­sive­ment à haute voix.

Oui, puisqu’ils sont en mater­nelle. Nous sommes donc très atten­tifs à la manière dont ces textes peu­vent être mis en bouche et trans­mis et écoutés avec plaisir chez les grands comme chez les petits.

Les grands s’intéressent aux enjeux de société. Des sujets forts. Par exem­ple, ils ont plébisc­ité Temps de chien pour les requins (Mor­ris Gleiz­man, Grandes per­son­nes, 2013), qui porte sur le monde de la finance. Le livre racon­te com­ment un garçon va mon­ter son pro­pre busi­ness pour démon­ter celui de ses par­ents ban­quiers. C’est un livre irrévéren­cieux et plein d’humour, une cri­tique acerbe de cet univers.

Chaque fois qu’un livre prend le par­ti de l’enfant, comme chez Roald Dahl par exem­ple, et que l’auteur épin­gle les faib­less­es des adultes, ils adorent ! Ils aiment que leur imag­i­naire et leur poésie soient au pou­voir. Le livre Mon affreux papa (Chris Don­ner, École des loisirs, 1998) a été boy­cotté par les adultes. Suite à la polémique que ce livre a sus­citée et con­tre toute attente, ce livre a rem­porté le Prix Bernard Verse­le.

Dans leurs choix, les enfants sont-ils partagés ou unanimes ?

En général, dès qu’on a mille bul­letins de vote encodés, on con­nait déjà la ten­dance des choix des enfants. Il y a sou­vent un livre qui sort du lot. Cer­taines années, ce sont deux livres qui sont en com­péti­tion jusqu’au bout. C’est pourquoi nous met­tons les deux pre­miers livres en exer­gue. C’est aus­si une manière de recon­naitre le tra­vail des auteurs et illus­tra­teurs, des édi­teurs, et de les remerci­er.

Y a‑t-il par­fois des réac­tions éton­nantes de la part des enfants ?

Oui, cer­tains nous dis­ent que c’est beau­coup trop peu, cinq livres ! Ils veu­lent qu’on organ­ise deux Verse­le par an. Ils sont vrai­ment deman­deurs. Par­fois, un enfant nous dit que c’est impos­si­ble de choisir entre les livres puisqu’ils sont tous bien.

Une fois, un enfant a écrit sur son bul­letin de vote : « J’ai voté pour ce livre-là parce qu’il par­le de mon his­toire ». On a eu le sen­ti­ment d’avoir atteint notre objec­tif.

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Qu’en est-il de la fournée de cette année ?

Nous avons des échos très posi­tifs puisque les vingt-cinq livres retenus ont tous reçu des suf­frages de la part des enfants. Pas un n’a été mis de côté, chaque livre a trou­vé son pub­lic. C’est le cas même pour un livre plus « dif­fi­cile » comme Mère méduse (Kit­ty Crowther, École des Loisirs, 2014). C’est un livre d’une grande pro­fondeur, qui traite d’un sujet inhab­ituel (une mère pos­ses­sive), sans juge­ment. Un ours dans la berg­erie (Simon Quit­terie, UThier­ry Mag­nier, 2015) racon­te com­ment un enfant prend un our­son en charge en cachette, dans un con­flit de loy­auté par rap­port au vil­lage et à ses par­ents. C’est un beau texte très lit­téraire.

C’est frus­trant de par­ler de l’un ou l’autre livre alors qu’il faudrait les citer tous ! In fine, nous choi­sis­sons vingt-cinq livres pour leur équili­bre et leur diver­sité. Le plus impor­tant, c’est que les enfants entrent en lit­téra­ture grâce à ces ouvrages var­iés et qu’ils lais­sent une trace dans leur mémoire affec­tive. Ce sont des livres et des moments partagés qu’ils n’oublieront jamais.


Le Prix Versele en 3 infos :

♦ Il a été fondé en 1979 pour offrir à tous les enfants le plaisir de la lec­ture.

♦ Bernard Verse­le était un psy­cho­logue dévoué à la cause des enfants. Il prô­nait un label de qual­ité pour les livres et jou­ets. Le Prix fut créé après son décès pré­maturé.

♦ Les livres par­tic­i­pants sont répar­tis en cinq caté­gories allant de 1 à 5 chou­ettes, liées au niveau de lec­ture, adressées aux enfants de 3 à 13 ans. Chaque caté­gorie pro­pose cinq livres.

Un processus unique

Peaufiné au fil du temps, le proces­sus de sélec­tion du Prix Verse­le se déroule sur trois ans :

Un comité de prospec­tion, com­posé de 18 volon­taires spé­cial­isés en lit­téra­ture de jeunesse, se donne pour mis­sion de tout lire. Sur les plus de 2.000 paru­tions pour enfants qui sor­tent chaque année, ils en reti­en­nent 80 qui con­stituent la présélec­tion.

Ces 80 ouvrages, achetés par des bib­lio­thèques publiques, sont mis à dis­po­si­tions de 15 comités de lec­tures régionaux, au sein desquels 250 à 300 bénév­oles lisent, débat­tent et choi­sis­sent leurs préférés. Une délé­ga­tion de bénév­oles par­ticipe ensuite à des journées de dis­cus­sion où cha­cun doit argu­menter et défendre son choix. À l’issue de ces débats est établie une liste de 25 livres qui seront pro­posés aux enfants : c’est la sélec­tion.

Des bénév­oles vont d’école en école avec des malles con­tenant les livres (5 par caté­gorie) et les présen­tent aux enfants lors d’animations. D’autres enfants y ont accès grâce à la bib­lio­thèque, leurs par­ents ou leur pro­fesseur. Au final, près de 50.000 enfants par­ticipent au vote en moti­vant leur choix. Chaque année, ils choi­sis­sent un lau­réat par caté­gorie.

Vous l’aurez com­pris, l’intérêt du Verse­le réside autant dans ce proces­sus col­lec­tif que dans le résul­tat du vote.

Des partenaires essentiels

Le Prix Bernard Verse­le de La Ligue des Familles n’existerait pas sans tous ses parte­naires qui, année après année, par­ticipent à ce tra­vail col­lec­tif et per­me­t­tent l’accès aux livres : les par­ents, un réseau de bénév­oles, les bib­lio­thèques, les cen­tres de lit­téra­ture de jeunesse, les libraires, les enseignants, Fifty-One Inter­na­tion­al et la Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles…Tous sont acteurs de ce prix.

Fan­ny Deschamps


CI194Arti­cle pub­lié dans Le Car­net et les Instants n° 194 (avril — juin 2017)