Guy Goffette, La vie promise ; Chemin de roses ; Mariana portugaise

La vraie vie est-elle absente ?

Guy GOFFETTE, La vie promise, Gal­li­mard, 1991, 119 p.
Guy GOFFETTE et Bernard NOEL, Chemin des ros­es, avec des dessins de Colette Deblé, L’Ap­pren­ty­pographe
Guy GOFFETTE, Mar­i­ana por­tu­gaise, Le temps qu’il fait, 1991, 64 p.

L’on enten­dit l’an passé clairon­ner à tous vents : « La vraie vie est ab­sente », « Nous ne sommes pas au monde ». « Il faut chang­er la vie », « L’amour est à inven­ter »… Cen­te­naire rim­bal­dien oblige, les pon­cifs agi­tent leurs grelots ! Ni la cui­sine politi­co-médi­a­tique, ni le pru­rit lyrique des midinettes ne suff­isent cepen­dant à expli­quer un tel retour en force de slo­gans usagés. En dépit du tin­ta­marre offi­ciel, quelque chose d’essen­tiel con­tin­ue sans cloute de se dire en eux et de son­ner juste. L’on assiste en fait à la cap­ta­tion. au détourne­ment et à la banal­i­sa­tion, à des fins très prosaïques, d’un désir vrai. Les trois livres de poèmes que pub­lie Guy Gof­fette vien­nent oppor­tuné­ment nous rap­pel­er, sans effets de micro ni de manch­es, com­bi­en la poésie demeure le lieu de la vie promise. Faute de jamais éla­bor­er le pro­gramme de la « vraie vie », la poésie doit se con­tenter d’en répéter obstiné­ment le désir et d’en ébauch­er ça et là les traits. Faute de jamais s’y installer toute — à moins de désert­er ce monde pour un autre — elle artic­ule le pos­si­ble et l’im­pos­si­ble, elle célèbre les noces du réel et la chimère, elle dresse le cru­el bilan de l’amour. Elle est cet espace atopique de la langue où ce qui vient se cogn­er con­tre ce qui pour­rait être, où le futur con­voque devant soi le passé, où le présent des­sine tant bien que mal la fig­ure d’un autre jour.

« Je me dis­ais aus­si : vivre est autre chose que cet oubli du temps qui passe et des rav­ages de l’amour, et de l’usure (…) »

 Sur cet entre-deux qu’est le poème, le poète ne règne pas. Aus­si rigoureuse que soit la forme de son chant, il assiste comme un sol­dat désar­mé, ou comme un ter­ri­toire dévasté, à l’in­time affron­te­ment du réel et du rêve duquel seul un peu d’en­cre sor­ti­ra vic­to­rieux. Face à son papi­er, il clig­note à la façon d’un lumi­naire, ou d’un oeil qui tan­tôt s’é­claire d’un espoir et tan­tôt s’ob­scurcit d’un cha­grin. Il essaie, il aspire, il attend. En poésie, exis­ter est chose immi­nente…

Les poèmes de La fie promise mod­u­lent cette attente et cette souf­france, tout comme les cinq « let­tres » que Guy Gof­fette a com­posées en hom­mage à Mar­i­ana. Portu­gaise dont il célèbre la fig­ure de femme brisée, admirable d’hu­man­ité et de pas­sion. Il s’en­ferme clans «  l’al­côve men­tale » de l’in­con­solée, épouse sa con­di­tion de recluse et d’a­ban­don­née, et prête une nou­velle voix à celle qui naguère souf­frit le mar­tyre pour avoir cru l’amour pos­si­ble et s’être livrée tout un été à cette espère mau­dite de croy­ance que l’on appelle la Vie.

Vivre sera-t-il tou­jours « autre chose » ? Le poème est ce lieu où l’in­fi­ni patiente, cette robe de bure où le corps souf­fre, où l’âme attend son heure. Où le temps fait ses comptes, où l’amour dresse ses bilans et signe ses quit­tances : « On vide les tiroirs, on bal­aye et par la porte ouverte la lu­mière / un instant se fait chair et fris­sonne. » C’est pourquoi on y doit tenir sa langue, compter ses syl­labes, ajuster ses rythmes, et « mon­ter au son­net » comme d’autres es­caladent des mon­tagnes. Ain­si seule­ment l’on tient promesse. L’on offre à la « vie vraie » un lieu où se loger. L’en­cre est la bile noire de l’e­spérance, mais elle est aus­si ce car­refour par lequel les désirs et les cha­grins tran­si­tent. Une sorte de gare de triage où remet­tre la vie sur ses rails. Curieux flâneur que le poète d’au­jour­d’hui qui tan­tôt « soudoie les anges » afin que le cou­ver­cle du temps ne se referme pas trop tôt sur lui, et tan­tôt serre entre ses dents son désir de par­tir, « ramasse ses morts », et descend avec eux au cœur de l’in­for­tune. Il se couche alors con­tre la langue comme au plus près de cette éten­due blanche qu’est le corps d’une gisante. Il fait l’amour à une morte, avec des gestes atten­tion­nés et très doux. Il creuse aus­si bien dans la fig­ure d’autrui sa pro­pre folie, il se lig­ote sur un bûch­er pour y brûler tout vif. et cepen­dant il trou­ve en ces souf­frances, comme Mar­i­ana brisée dans sa cel­lule, l’ou­bli des promess­es non tenues. Le poète est ce sin­guli­er mor­tel qui dans le lan­gage dis­pose d’un sim­u­lacre d’in­fi­ni et con­naît par cœur sa pro­pre pré­car­ité à force de la dis­pos­er en bou­quets. Il en sait trop sur ce qui l’at­tend pour espér­er autre chose que flân­er encore un peu dans la lumière et dans la beauté. Il sait qu’il va mourir. Il ne sait peut-être que cela, à quoi se recon­naît la vraie vie qui n’est ni réal­ité ni chimère, ni nais­sance ni mouroir. mais l’in­ter­valle qui les sépare et les unit. Faute de pou­voir se loger dans cet inter­stice que ses vingt ans trou­vaient trop étroit, l’ar­den­nais que l’on célèbre aujour­d’hui s’est est allé naguère. Cent ans après, il le paie cher : le départ se vend bien quand il a une gueule d’ange et des mains de fer­mi­er. Guy Gof­fette quant à lui a dépassé la quar­an­taine, il tra­vaille dans un coin de Bel­gique où Rim­baud naguère aurait pu traîn­er ses « semelles de vent ». Il sait le « dur devoir » et la « réal­ité rugueuse ». Il n’i­ra pas chercher de l’or sous les tropiques. Vivre, dit-il, n’est pas ailleurs. Mais le présent, hors de portée. Et le « déchi­rant bon­heur d’être nu par­mi les ronces ».

Jean-Michel Maulpoix


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°72 (1992)