Jacqueline Harpman, La vieille dame et moi

L’auteure et son double

Jacque­line HARPMAN, La vieille dame et moi, Le grand miroir, 2001

harpman la vieille dame et moiProb­a­ble­ment n’est-ce qu’un hasard, mais en cette ren­trée lit­téraire, au moins trois romanciers (peut-être plus, on ne peut évidem­ment pas lire la plé­thore de livres autom­naux dont nom­bre vont finir par se ramass­er — à la pelle)jouent du « dédou­ble­ment » de person­nalité : un per­son­nage se retrou­ve au prise avec un dou­ble décalé, hal­lu­ci­na­toire, de lui-même. Alain Robbe-Gril­let dans son roman manip­u­la­teur La reprise, Amélie Nothomb dans Cos­mé­tique de l’en­ne­mi. Et Jacque­line Harp­man dans La vieille dame et moi, son court roman (longue nou­velle ? — 64 pages) qui inau­gure « La petite lit­téraire », la nou­velle col­lec­tion de la non moins nou­velle mai­son d’édi­tion Le grand miroir.

Entre Harp­man et Robbe-Gril­let, nul point com­mun. D’ailleurs Harp­man fait par­tie de ces auteur(e)s pour qui le nou­veau roman, ses lois, sa dom­i­na­tion n’ont eu aucune in­fluence. Elle con­tin­ue le roman psycholo­gique français dans sa tra­di­tion mod­erne : en ten­ant compte de la psy­ch­analyse. Par con­tre, entre Harp­man et Nothomb, oui, il y a quelque chose. Et l’on osera dire qu’on y a pen­sé avant que Harp­man énonce (p.26) un rap­proche­ment entre son roman et les Catili­naires de son amie Nothomb. Pour nous, c’é­tait à cause des dia­logues, de la volon­té de fron­der, de se mon­tr­er imper­ti­nente, de ten­ter de salir son image >(même si tout cela reste très con­tenu, on ne se refait pas si faci­lement) ; pour elle cela se situe au niveau de l’in­trigue, de la présence d’un impor­tun, qui finit assas­s­iné, chez Nothomb du moins. Cet impor­tun : une dame de dix ans plus âgée qu’elle, une dame au bord de la mort, déjà attachée à tout un appareil­lage (des appareaux, « un bar­barisme pour soulign­er l’aspect bar­bare des tech­niques les plus hau­tement civil­isées ») pour ne pas mourir tout de suite. Elle appa­raît à la roman­cière un jour que celle-ci écrit et attend la vis­ite de ses enfants. Entre les deux femmes va s’ins­taller, sur le mode de l’im­per­ti­nence, un dia­logue. L’une, la vis­i­teuse impor­tune va ten­ter de désta­bilis­er l’autre, la roman­cière (qui a peut-être été tou­jours) trop retenue, trop polie. Dans sa vie, dans son écri­t­ure.

Par ce procédé, le dia­logue avec son dou­ble, mais un dou­ble décalé, puisque plus âgé qu’elle, puisque — et surtout — proche de la mort (moment du retour sur soi, des bilans), Jacque­line Harp­man réflé­chit avant tout sur la pré­ten­tion, la fausse mod­estie des écrivain(e)s (« L’acte d’écrire est déjà immod­este, don­ner tant de poids à ses pro­pres pen­sées, pour qui se prend-on ? Mais pub­li­er ! Mon­tr­er ! (…) Régn­er sur les mots et les idées ! Être quelques min­utes chaque jour, Dieu créant l’u­nivers !») et sur son écla­tante, qui pou­vait être limpi­de, pure comme une forme géomé­trique, ou con­tournée, baroque, sur­chargée d’orne­ments, avec un rythme changeant, des cas­sures qui décon­cer­tent et des envolées qui n’en finis­sent pas, en débor­dent (on ne se refait pas si facile­ment), et même si elle y évoque ses flat­u­lences, si ce livre est plus une fan­taisie qu’un grand roman, Jacque­line Harp­man reste une de nos écrivaines majeures.

Michel Zumkir


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°120 (2001)