Caroline Lamarche, L’ours

La mort à four­rure

Car­o­line LAMARCHE, L’ours, Gal­li­mard, 2000

lamarche l'oursFemme, 40 ans, milieu aisé, mar­iée, deux enfants, un amant qu’elle vient de quit­ter, souhaite devenir chaste pour se con­sacr­er pleine­ment à l’écri­t­ure. Con­traire­ment à celle qui fig­u­rait dans La nuit, l’après-midioù l’héroïne répondait à une invi­ta­tion sado­masochiste, cette petite annonce n’ap­pa­raît pas telle quelle dans L’ours, dernier roman de Car­o­line Lamarche, mais demeure à l’é­tat de vœu que se for­mule la nar­ra­trice.

Pour­tant, son appel sera enten­du : par un prêtre qui a lu son précé­dent roman et lui écrit à ce pro­pos une let­tre suff­isam­ment per­ti­nente pour lui don­ner envie de le ren­con­tr­er. Appel para­doxal à pri­ori (nul n’a besoin de per­son­ne pour ne pas faire l’amour), mais qui se ré­vèle néces­saire comme mise à l’épreuve. Fable d’un autre temps ? Ce prêtre est un uni­ver­si­taire bril­lant, fin let­tré, mais qui n’oc­cupe qu’une chaire de vérité dans une petite paroisse de cam­pagne. Il habite un pres­bytère à l’an­ci­enne, que de grands arbres met­tent à l’abri des regards et des mor­sures du soleil et qu’il partage avec quelques étu­di­ants. L’écrivain et le prêtre se ren­con­trent, sym­pa­thisent immé­di­ate­ment, appro­fondis­sent leur ami­tié au fil de longues prom­e­nades, de con­ver­sa­tions intens­es, de séance de lec­ture où elle lui livre les textes sur lesquels elle tra­vaille, rien de plus, mal­gré affinités. Si l’homme (qui ne sera jamais nom­mé autrement que le prêtre) ouvre à la femme la porte de sa cham­bre, c’est pour lui per­me­t­tre de rejoin­dre la thébaïde du pres­bytère, où elle pour­suiv­ra l’écri­t­ure de son roman. Lui-même se repli­era dans une petite pièce sous les combles. Chaste : il n’a jamais éjac­ulé, même durant son som­meil, va-t-il jusqu’à con­fi­er à la nar­ra­trice. Pour­tant, un jour, elle com­mence à se dévêtir devant lui, jusqu’à ce qu’il arrête son geste, trop lourd à sup­port­er. Pour­tant, la tête appuyée sur les cuiss­es mai­gres du prêtre, elle sen­ti­ra soudain « le sexe le plus réac­t­if, le plus dur, le plus énorme [qu’elle ait] jamais con­nu ». Mais qu’elle ne connaî­tra jamais autrement, même s’il l’ob­sède. Une déci­sion épis­co­pale met­tra un terme à cette pas­sion inac­com­plie. Pour répon­dre au manque de per­son­nel ecclési­as­tique, le prêtre est muté à un autre poste. Mal­gré les prières de ses amis, il obéi­ra à sa hiérar­chie, comme il l’a tou­jours fait. L’an­née sco­laire se ter­mine. Les étu­di­ants, dont la nar­ra­trice avait appris à partager la com­pag­nie et les rêves fer­vents, met­tent la dernière main à leurs travaux avant de rejoin­dre leurs fa­milles ; la vieille mai­son de curé se vide peu à peu de ses meubles et de ses occu­pants. Au moment de le quit­ter, la nar­ra­trice mon­tre au prêtre deux cartes postales qu’un des étu­di­ants lui a envoyées, des reproduc­tions de tableaux d’E­gon Schiele. L’un s’in­titule La jeune fille et la mort et représente une femme enlaçant avec fougue un moine décharné. L’autre mon­tre un cou­ple faisant l’amour, des corps nus et ardents. C’est cette dernière image que le prêtre empor­tera avec lui.

La fable émeut, ne serait-ce que par le por­trait, admirable de sub­til­ité, qu’elle donne du prêtre et des rela­tions qu’il noue avec son entourage. Elle pour­rait aus­si bien prêter à sourire par ses allures de « roman provin­cial » aux préoc­cu­pa­tions d’ap­parence dé­suète. A trop s’y attarder, cepen­dant, on passerait à côté du tra­vail lit­téraire qui donne à L’ours sa pleine sig­ni­fi­ca­tion. Car l’his­toire n’est qu’un élé­ment du vaste ré­seau sym­bol­ique dont le livre déploie la car­tographie.

Rêves, sou­venirs, images, analo­gies, corres­pondances : tout con­court à déporter sans cesse le texte vers un au-delà de lui-même, « part mau­dite », nœud secret de vio­lence, au plus près du com­bat que se livrent élan vital et pul­sion de mort. C’est là sans doute que se cristallise la diver­gence fon­da­men­tale entre le prêtre et la nar­ra­trice, en même temps que se noue leur pas­sion. Désir, ou­verture sen­suelle sont omniprésents dans son monde à elle, à com­mencer par les fleurs qu’elle lui donne lors de leur pre­mier ren­dez-vous, lupins qui se dressent comme des ser­pents, pivoines au cœur « lisse, fendu en son milieu », en ten­ta­tion de sexe offert. Dans l’u­nivers du curé, au con­traire, le corps n’a pas la moin­dre place. Et le désir de chasteté, pour la roman­cière, est encore une façon de se rap­procher de la vie, par l’écri­t­ure. Mais pour le prêtre ? Une autre trame nar­ra­tive se déroule en con­tre­point à la pre­mière, et éclaire le sens à don­ner à cette ques­tion. Elle est consti­tuée de sou­venirs d’en­fance que la narra­trice rap­porte par frag­ments. Jusqu’à l’âge de quinze ans, elle a passé toutes ses va­cances en Espagne, vivant dans un chalet que sa famille partageait avec Blas, un guide de mon­tagne qui les accom­pa­g­nait dans leurs prom­e­nades, et sa petite fille Mar­i­u­ca, chargée des tâch­es ménagères. La jeune va­cancière était éper­du­ment amoureuse de Blas et s’é­tait fait de Mar­i­u­ca une amie. Un jour, le guide leur avait sig­nalé la présence d’un ours, mais elle-même n’avait rien vu, qu’un buis­son vio­lem­ment agité. Scène dé­risoire, mais fon­da­trice pour l’en­fant : comme la vision d’un buis­son ardent et l’in­tu­ition ful­gu­rante du lien qui unit le désir le plus extrême et la mort. A ses côtés, Mar­i­u­ca sem­ble partager sa con­science se­crète. Ce n’est qu’au terme du roman que l’on com­prend que l’ex­péri­ence fon­da­trice, et destruc­trice à la fois, de cette dernière était tout autre, quand on apprend son sui­cide à quinze ans et qu’on devine (car la ro­mancière a le tal­ent de sug­gér­er, plutôt que de nom­mer) que le beau guide dont l’une était amoureuse était pour l’autre un père abuseur.

Lais­sons le dernier mot à la nar­ra­trice, quand le prêtre est par­ti et qu’elle retourne à son écri­t­ure : « Je rede­viens petite, je rede­viens une enfant, et c’est à lui, que tous ap­pellent “Père”, que je donne le plus secret de moi-même, ce que nul ne peut pren­dre. »

Carme­lo Virone


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°112 (2000)