Caroline Lamarche, La nuit l’après-midi

La maîtresse de Gilles

Car­o­line LAMARCHELa nuit l’après-midi, Minu­it, 1995

lamarche la nuit l apres midiSoit un jour­nal de petites annonces. Soit une rubrique Ren­con­tres. Soit une annonce lue un jour, presque par ha­sard, puis élue entre toutes : « Homme auto­ritaire cherche jeune femme car­ac­tère sou­ple pour moments très com­plices… » De la jeune femme qui répond à la propo­si­tion et relate son his­toire, on ne con­naî­tra pas le nom ; on ne saura que peu de chose de la vie d’anonyme qu’elle mène sans éclat. Au fait, y a‑t-il tant à savoir ? Elle vit seule. Son amant, Gilles, la désire ardem­ment, l’aime peut-être, mais ne quit­tera pour elle ni épouse ni enfants ; pas davan­tage il ne la ren­dra mère. Un songe, un fan­tasme noc­turne, pousse la nar­ra­trice à écrire à l’in­connu et à con­venir avec lui d’un ren­dez-vous. Dans des hôtels de ban­lieue, trois séances sado­masochistes auront lieu au cours desquelles l’homme roux offrira à la jeune femme ce que per­son­ne jamais n’avait pu lui don­ner : sa vio­lence — avec ou sans acces­soires ad hoc —, son « absence d’amour », « l’ob­scénité de sa détresse ». Ici, lecteur, ton intérêt redou­ble ou tu pass­es ton chemin ; tu t’of­fusques ou te pré­pares à piocher sauvage­ment dans La nuit l’après-midi de Car­o­line Lamarche, à la recherche de telle scène ou de telle autre, de tel pas­sage qui pour­rait t’al­léch­er. De toutes façons, tu as tort. S’il faut un aigu­il­lon qui at­tise ton désir, qu’il soit pure­ment lit­téraire, ou mieux : poé­tique.

D’une manière générale, la richesse et le charme de ce pre­mier roman nais­sent d’une con­ju­gai­son d’élé­ments que l’au­teure a pu par­faite­ment maîtris­er. Suiv­ant les inflex­ions de voix de la nar­ra­trice, ses sautes d’humeur, le texte évite la froideur, le dessèche­ment, cette fausse neu­tral­ité qui tue l’in­térêt que devraient pren­dre les événe­ments. Aus­si la jeune femme se fait-elle con­fi­dente pour dire sa mélan­col­ie d’une mater­nité impos­sible. Et le réc­it des pre­miers sup­plices est-il retardé par l’évo­ca­tion d’une faille au cœur de l’homme roux, qui vécut orphe­lin, « aban­don­né par ses par­ents dès sa nais­sance ». De même, l’en­trée dans le pre­mier hôtel, « dans un autre monde », sus­cite un décro­chage sym­bol­ique vers un lieu de l’ado­les­cence, quand la jeune femme rendait vis­ite à Mar­got, la vieille et pure ser­vante au nom de fille de joie, sur qui « repose, depuis tou­jours, l’éd­i­fice des bonnes actions, l’amour et le sens de la vie. » Rit­uels amers, les séquences s avec l’homme roux sem­blent à cent lieues de cet « amour » qui pro­longe l’ex­is­tence, de cette « mort » qu’on admet sans l’apprivoi­ser. Dans ces cham­bres sor­dides, un peu ri­dicules, elles se résol­vent en fic­tions, en jeux qui deviendraient abstraits, n’é­taient préci­sément la douleur, les zébrures sur le corps et le sang qui coule — du plus intime, et trop longtemps pour s’ou­bli­er vite. De là provient aus­si leur néces­sité : savoir ce que sont douceur et vio­lence, vie et mort, plai­sirs renou­velés. Cer­tains élé­ments du quoti­dien de la nar­ra­trice pren­nent d’ailleurs une valeur de sym­bol­es qui refor­mu­lent ces op­positions. Ain­si Douce, la chat­te qui vient de met­tre bas, reparaît à divers moments du réc­it avec sa fécon­dité comblée, dou­ble so­laire de sa maîtresse. Même dans l’étreinte avec l’homme roux, son image se forme, comme naturelle­ment : « Je le lèche comme une chat­te son petit, avec appli­ca­tion. Il est faible, main­tenant, il pour­rait être né de moi, peut-être naît-il de moi, en cet instant pré­cis, mais il ne le sait pas encore… » Le désir d’en­fantement se veut lanci­nant, inaltérable puisqu’à jamais insat­is­fait. Il est à la mesure du rejet du chat roux, intrus dans la mai­son comme ces mots fan­tasmes que l’on ne veut enten­dre : « Je t’aime pour ce que je ne con­nais plus et qui va m’ar­riv­er, ta main sur ma four­rure comme, autre­fois, la langue de ma mère… »

Aus­si éloignée de la verdeur pour elle-même que de l’élé­gance apprêtée, l’écri­t­ure épouse au mieux les ambiguïtés de l’héroïne et force l’empathie. Comme une amie vous ra­con­te ce qu’elle ne dirait à per­son­ne. Après des débuts en poésie, Car­o­line Lamarche s’il­lus­tre donc par un roman qui augure bien de l’œu­vre à venir : entre rêve et chair, ten­dresse et cru­auté.

Lau­rent Robert


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°91 (1996)