Caroline Lamarche, Le jour du chien

Sorcière du quotidien et du banal

Car­o­line LAMARCHELe jour du chien, Minu­it, 1996

Car­o­line LAMARCHEJ’ai cent ans, Âge d’homme, 1996

lamarche le jour du chienComme indiqué sur le qua­trième de cou­ver­ture de son dernier recueil de nou­velles, Car­o­line Lamarche (égale­ment poétesse, roman­cière) est un écrivain poly­va­lent. Une con­stante néan­moins : elle paraît se sen­tir à l’aise dans les petits espaces. Son roman paru chez Mi­nuit, Le jour du chien, est en effet com­posé d’un ensem­ble de textes assez courts et rel­a­tive­ment autonomes, même s’ils s’ar­tic­u­lent autour d’un motif récur­rent. A la lec­ture de l’un et l’autre livre, l’au­teur se révèle aus­si très acharnée dans la mise à nu des maté­riaux qu’elle emploie. Con­va­in­cue, toute­fois, que la vérité n’est jamais une, ni sim­ple, elle lève le voile sur des paysages brumeux, des tor­tures déli­cieuses, des femmes fardées et des objets ani­més. Les nou­velles de J’ai cent ans ne reposent pas sur ce qu’on a cou­tume d’ap­pel­er dans le jar­gon sco­laire une « crise ». Elles entrent plutôt par paliers dans la tex­ture émo­tive des per­son­nages pour exhumer le tré­sor d’un men­songe ou décou­vrir les mobiles d’une comédie trop bien jouée.

lamarche j ai cent ansEn quelques pages, les gens de Car­o­line Lamarche pren­nent chair d’un passé, se gon­flent de secrets et mon­trent les béances qui se cachent sous leurs fines cica­tri­ces. Ce qui arrive est pour­tant, à de rares excep­tions près, de l’or­dre du ténu, de l’an­odin : la pho­to d’un bébé cir­cule par­mi quelques con­vives, le vent pé­nètre dans une cham­bre où se tient une femme nue… et le réel se met à vibr­er, les cuirs craque­nt, le plaisir ou l’an­goisse survi­en­nent, un aveu se donne pour bris­er le con­sen­sus social et chif­fon­ner la sur­face du monde.

Les per­son­nages de femmes, omniprésents dans l’u­nivers de Lamarche, sont aus­si par­ti­c­ulière­ment réus­sis. Leur com­plex­ité est toute en nuances. Ce sont peut-être elles qui brisent le plus volon­tiers les moules qui les enfer­ment et con­ser­vent, au-delà du bas­culement, la part de silence, de ter­reur, de manies qui leur vient d’autre­fois. Tour à tour coquettes et pro­fondes, courageuses et lâch­es, admirables et ridicules, calmes et dés­espérées, elles font preuve d’une mons­truosité somme toute très banale, mais qui inter­dit les por­traits uni­vo­ques. Cette mouche déplacée sur la coiffe blanche de Mar­gareth vam Houltz. Cette femme vio­lée dînant dans un fast-food en com­pag­nie de ses enfants. Ou, de cette fil­lette amoureuse d’un cheval : « (…) mal­gré les cernes qui mar­quent la place des lacs, j’ai l’air heu­reuse, et c’est un men­songe qui me suiv­ra jusqu’à la tombe. »

Le Jour du chien nous pro­pose les confes­sions de sept indi­vidus (huit avec l’au­teur, qui dédie son livre « Au chien aperçu le 20 mars 1995 sur l’au­toroute E 411 ») dont l’u­nique point com­mun, sans compter la soli­tude, est d’avoir croisé un ani­mal cou­rant au milieu du flot des voitures : un ca­mionneur fam­i­li­er du cour­ri­er de la presse fémi­nine, un prêtre amoureux doutant de Dieu et de lui-même, une femme se ren­dant à un ren­dez-vous de rup­ture, un jeune homo­sex­uel ayant per­du du même coup tra­vail et amis, une veuve embar­rassée par sa grosse fille de vingt ans et cette dernière, Anne, mal à l’aise devant sa svelte maman de quar­ante. Tous seront, d’une façon ou d’une autre, boulever­sés par l’ap­pari­tion du chien. Il déclenchera leur con­fi­dence, cri de révolte ou mono­logue intérieur, et fourni­ra la matière d’un livre qui, une fois encore, met d’emblée à l’hon­neur les vérités mul­tiples et les indé­cid­ables. La bête, en posant aux humains, par son désar­roi et son inno­cence, quelques ques­tions fon­da­men­tales, fera sor­tir la moelle des os, se retourn­er les décors, et con­tredi­ra les sen­ti­ments qui s’af­firmaient tout à l’heure avec tam­bours et trompettes. Le prêtre se sur­prend à caress­er un galet ressem­blant à un sexe féminin, la mère incom­pé­tente rêve au moyen de ren­dre sa fille à son bon­heur, telle qui vou­lait rompre prend con­science qu’elle s’aban­donne… Et s’ils pleurent, c’est tou­jours d’avoir per­du la foi, de s’être soumis à la dépos­ses­sion néces­saire, d’avoir vu dispa­raître les couleurs qui, autre­fois, flot­taient si brave­ment aux yeux du monde, tan­dis qu’ils cri­aient, éper­dus de fierté : « c’est vrai ! » L’écri­t­ure de Car­o­line Lamarche, avec son sens qua­si pic­tur­al de la nuance et du détail, sug­gère plutôt qu’elle n’af­firme, lais­sant ci et là quelques trous, quelques aspérités que nous vien­drons combler de nos fan­tasmes ou creuser de nos man­ques. Nous avons bien­tôt l’im­pres­sion de par­ticiper, avec notre vie, à l’écri­t­ure de l’his­toire que nous sommes en train de décou­vrir, mais aus­si de ressen­tir ce malaise, de profér­er ce men­songe cir­con­scrits par l’au­teur comme l’oi­seau par le chat.

Françoise Delmez


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°94 (1996)