Michel LEMOINE, Le Liège de Simenon ; Anne RICHTER, Simenon malgré lui ; Simenon, l’homme, l’univers, la création

Simenon malgré tout

Michel LEMOINE, Le Liège de Simenon, Ed. du CÉFAL, 1993

Anne RICHTER, Simenon mal­gré lui, Renais­sance du livre, 1992

Simenon, l’homme, l’u­nivers, la créa­tion, Edi­tions Com­plexe, 1992

Peut-on encore écrire sur Georges Si­menon ? Des mil­liers de pages ont sondé l’homme, ses masques et sa lé­gende soigneuse­ment édi­fiée de son vivant, ses con­tra­dic­tions et ses ambiguïtés, inter­rogé l’é­cart entre une per­son­nal­ité médiocre et une œuvre géniale, longtemps tenue pour réal­iste bien qu’elle fût toute nour­rie de songes, de rêver­ies éveil­lées et de mémoire sen­sorielle. C’est lorsqu’il pré­tend se confes­ser directe­ment qu’il se et nous ment le plus — cha­cun a relevé le peu d’in­térêt de son œuvre auto­bi­ographique —, c’est lorsqu’il avance masqué, pro­tégé par sa créa­tion, qu’il se dévoile. Anne Richter s’emploie à son tour à lire Simenon « entre les lignes », dans un essai per­ti­nent bien qu’empreint d’une morgue irri­tante. Simenon mal­gré lui, car cet homme de tous les excès, cet écri­vain pléthorique est para­doxale­ment habité par le manque, le ver­tige devant le vide.

Tout se passe en effet comme si l’u­nivers simenon­ien était dou­blé d’un monde sec­ond, n’af­fleu­rant que par moments brefs qui dé­voilent fugi­tive­ment une méta­physique.
L’œu­vre de cet auteur déchiré,  comme étranger à lui-même, serait han­tée par une quête religieuse, hors de toute reli­gion insti­tuée, d’une har­monie per­due dont elle en­tretiendrait la nos­tal­gie. Une quête qui se
réalise dans « l’ex­péri­ence du monde phy­sique », sous la forme d’une extase maté­rielle ou d’un «som­nam­bu­lisme lucide», où la sen­sa­tion devient « mode de connais­sance », voie d’ac­cès à une dimen­sion inex­plorée de la réal­ité, à un ailleurs qui est ici, dans la vie même enfin accep­tée. Cette har­monie briève­ment restau­rée, il est humaine­ment impos­si­ble de s’y installer à demeure — Anne Richter n’en regrette pas moins le côté « tim­o­ré » de l’œu­vre de Simenon, les audaces cal­culées d’un écrivain qui recule au dernier moment devant l’abîme et n’est jamais par­venu à « s’ac­com­plir », au con­traire de cer­tains de ses per­son­nages. Elle s’é­tonne aus­si qu’il soit partagé entre la peur et l’en­vie de se con­naître, qu’il multi­plie les masques et que ce soit « en par­lant des autres qu’il parvient par­fois à se défi­nir » : n’est-ce pas le con­traire qui serait éton­nant, et n’est-ce pas notre lot à tous ? S’il avait pu dire une fois pour toutes ce qu’il s’est « con­tenté » de sug­gér­er magistra­lement, Simenon aurait-il écrit, tout sim­plement? N’est-ce pas cette impos­si­bil­ité de se réc­on­cili­er avec lui-même qui a ren­du l’œu­vre pos­si­ble?

Anne Richter exagère quand elle pré­tend décou­vrir ce que per­son­ne n’avait vu avant elle, car on trou­vera maints échos de ses analy­ses dans les études qui com­posent Si­menon, l’homme, l’u­nivers, la créa­tion. Le ca­talogue de la récente expo­si­tion lié­geoise, qui sert aus­si de carte de vis­ite au Fonds Si­menon de l’U­ni­ver­sité de Liège, fait le tour de tous les aspects de la vie et de l’œu­vre du romanci­er, sans omet­tre ses débuts de jour­naliste à laGazette de Liège, les romans po­pulaires de jeunesse écrits sous trente pseu­donymes, les « romans durs » ni les œuvres auto­bi­ographiques, au prix de la reprise de cer­tains pon­cifs, d’un sur­vol hâtif (Simenon grand reporter) ou d’une dis­ser­ta­tion acadé­mique (sur le style et l’esthé­tique). Les meilleurs arti­cles sont ceux qui analy­sent la série des Mai­gret et la dif­fu­sion de l’œu­vre (red­outable homme d’af­faires, Simenon eut très tôt un sens poussé du mar­ket­ing et de sa pub­lic­ité) ; le plus déce­vant, sur les adap­tations de Simenon au ciné­ma, se résume à une com­pi­la­tion de titres, de vedettes et d’avis cri­tiques. Ce «beau livre» n’en séduit pas moins tout à fait par sa réal­i­sa­tion soi­gnée et son icono­gra­phie somptueuse, qui fait la part belle aux cou­ver­tures pim­pantes et col­orées des romans de Simenon parus dans toutes les langues, dont l’in­ven­tiv­ité graphique sou­vent nég­ligée mérit­erait à elle seule un essai.

Dans une bonne étude qui fig­ure égale­ment dans ce livre, Michel Lemoine rap­pelle à quel point le ren­du romanesque des lieux chez Simenon est affaire d’im­prég­na­tion et de recréa­tion. Le Liège de Simenon du même auteur éclaire donc davan­tage la ville par l’écrivain que l’écrivain par la ville. Cette li­mite posée, d’ailleurs hon­nête­ment assumée par Michel Lemoine, il y a un véri­ta­ble plaisir à déam­buler dans ce recueil intelli­gemment com­posé, qui met en regard ex­traits de l’œu­vre et cartes postales d’époque (on déplore d’au­tant plus des tirages un peu grisâtres). Le Liège où Simenon a gran­di est encore une ville du XIXe siè­cle, c’est surtout une ville d’a­vant son mas­sacre par les pro­moteurs, d’a­vant la recon­struc­tion des Guillemins, le trou de la Place Saint-Lam­bert et la destruc­tion de Bav­ière. Sans ja­mais jouer la carte facile de la nos­tal­gie, ce petit livre l’en­tre­tient à sa manière.

Thier­ry HORGUELIN

Le Car­net et les Instants n° 81, 15 jan­vi­er — 15 mars 1994