Yun Sun Limet, Amsterdam

Amour toujours

Yun Sun LIMET, Ams­ter­dam, L’o­livi­er, 2006

limet amsterdamLes Can­di­dats, le pre­mier roman de Yun Sun Limet s’é­tait révélé une des bonnes sur­pris­es de l’an­née lit­téraire 2004 et avait été récom­pen­sé par le Prix de la Pre­mière œuvre de la Com­mu­nauté française de Bel­gique. Aus­si attendait-on avec impa­tience son deux­ième opus. On doit avouer d’emblée qu’on est un peu déçu (des cent douze pre­mières pages, plus pré­cisé­ment), de cette décep­tion que l’on éprou­ve sou­vent à la lec­ture des deux­ièmes romans (cela s’avère vrai aus­si pour les dis­ques, les films…). Régulière­ment, on les trou­ve inhab­ités, laborieux. Celui de Yun Sun Limet n’échappe pas à la ten­dance. Ses inten­tions étaient louables : écrire un roman améri­cain à la française; mais c’est comme si elle était restée en dehors de son pro­jet. Nar­ra­tive­ment moins risqué et moins ambitieux que Les Can­di­dats qui mul­ti­pli­ait les voix nar­ra­tives, Ams­ter­dam est mené par un seul nar­ra­teur, un pro­fesseur de musique arden­nais qui, décou­vert dans un club où il se pro­dui­sait pour la xième fois, se voit pro­pos­er de faire car­rière aux USA. Le rêve améri­cain. Le rêve brisé. Il par­ti­ra donc, fera même un tube, avant de retourn­er à l’anony­mat et de rechanter dans un petit club. D’Am­s­ter­dam cette fois (une petite ville des Etats-Unis). Pour cette car­rière, il a lais­sé der­rière lui une fille qu’il aimait et qui l’aimait, une fille plus jeune que lui, aux rêves dif­férents du sien, qui n’a pas voulu le suiv­re. Plusieurs fois, il aura l’oc­ca­sion de retra­vers­er l’océan, plusieurs fois, il ne le fera pas pour des raisons qui ne furent pas tou­jours bonnes.
Ce qui manque par-dessus tout dans ce roman, c’est l’art de dire la musique (et l’u­nivers musi­cal). Nom­bre d’écrivains s’y sont déjà cassé les dents, Françoise Mal­let-Joris par exem­ple avec Dick­ie Roi, qui reste peut-être son roman le plus raté. Jamais l’écri­t­ure de Yun Sun Limet ne porte la musique, n’ap­proche de son secret ni de celui du musi­cien (et encore moins quand elle décrit Brel chan­tant… Ams­ter­dam (!) à l’Olympia, une descrip­tion qui vient ponctuer à plusieurs repris­es le roman). Yun Sun Limet n’est ni Vir­ginie Despentes ni Chris­t­ian Gail­ly ni Jean Echenoz, et encore moins Jean Jacques Schuhl rap­pelant les presta­tions scéniques d’In­grid Caven. Mais on retrou­ve l’écrivaine telle qu’on l’aime (du côté d’Anne Gaval­da et d’Ar­i­ane Lefort) à par­tir de l’in­stant où le musi­cien nar­ra­teur pose le pied sur le bateau qui le ramène vers l’Eu­rope, vers la femme qu’il n’a jamais cessé d’aimer. Vers la mort qui s’in­stalle en lui, à son insu. Le tal­ent de Yun Sun Limet est d’ar­riv­er à scruter les êtres au plus près de leurs failles, quand la mort est là, prég­nante, qu’elle les sépare et unit les êtres à tout jamais plutôt que dans un roman qui se passe trop loin d’elle, dans des con­trées qui ne l’habitent pas, qui n’habitent pas son écri­t­ure en tous cas : la musique et le rêve améri­cain.

Michel Zumkir


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°141 (2006)