Yun Sun Limet, Les candidats

Elle aussi a une histoire

Yun Sun LIMET, Les can­di­dats, La Mar­tinière, 2004

limet les candidats la martiniereAutant le dire d’en­trée de jeu, dif­fi­cile de ressor­tir du pre­mier roman de Yun Sun Limet (écrivaine belge d’o­rig­ine coréenne, vivant à Paris) sans avoir ver­sé des larmes, refait (un peu) le bilan de sa vie, sans s’être demandé com­ment elle serait remise en ques­tion s’il nous arrivait quelque chose comme ça — mais peut-être qu’il nous est déjà arrivé quelque chose comme ça, ou quelque chose du même ordre. Ce quelque chose comme ça, il s’ag­it, dans Les can­di­datsd’un acci­dent de voiture, d’un véhicule préci­pité con­tre un arbre.

Un cou­ple y meurt (lui médecin de cam­pagne, elle sans pro­fes­sion, pein­tre par pas­sion) en lais­sant deux enfants orphe­lins, Jean et Marie, respec­tive­ment huit et qua­tre ans. Que vont-ils devenir, qui va les garder, assur­er leur édu­ca­tion, rac­com­mod­er leur vie brisée ? La grand-mère, la tante ? La logique famil­iale voudrait cela. Mais les pa­rents en avaient décidé autrement, avaient déposé un tes­ta­ment où fig­u­rait une liste de noms, ceux de qua­tre cou­ples d’amis à qui ils demandaient de s’oc­cu­per de leur progéni­ture en cas de mal­heur. Il fal­lait suiv­re l’or­dre de la liste, avec pos­si­bil­ité pour cha­cun de re­fuser. Qui refuserait ? Per­son­ne. Au départ, per­son­ne. Au final, tous les pro­tag­o­nistes.

Les can­di­dats suit l’his­toire de trois de ces cou­ples, en don­nant suc­ces­sive­ment la nar­ra­tion à cha­cun d’en­tre eux (à l’un des mem­bres de cha­cun d’en­tre eux, plus pré­cisé­ment). Il ne s’ag­it pas de mono­logues intérieurs, mais de trois nar­ra­tions en je, racon­tant d’une part cette adop­tion par­ti­c­ulière et d’autre part l’his­toire du cou­ple. Toutes trois sont écrites dans un style pré­cis, avec des phras­es con­cis­es, poé­tiques par­fois, justes tou­jours, des phras­es qui creusent l’in­téri­or­ité des per­sonnages, les dif­fi­cultés à vivre cet événe­ment et/ou à exis­ter. Des phras­es qui provo­quent l’empathie du lecteur. Ces pre­mières par­ties finis­sent par tiss­er un roman généra­tionnel des gens entre trente et quar­ante ans, déjà lancés sur le chemin de la vie, avec cer­tains des rêves per­dus en cours de route. Des gens aux pris­es avec le con­cret de l’amour, quand l’amour idéal et l’idéal de l’amour doivent ap­prendre à com­pos­er avec l’autre, avec la fa­mille à fonder (ou pas), avec le monde du tra­vail (s’im­misçant jusque dans l’in­tim­ité). Nous ne dirons rien de ce qui a empêché l’adop­tion de ces enfants si ce n’est que la bonne volon­té de cha­cun a pu être entravée par la douleur d’une famille endeuil­lée (à moins que ce ne soit par la folie famil­iale), par un mariage qui se défait, des déboires au tra­vail, mais dire cela c’est déjà en dire trop.

Ce qu’on pour­ra révéler, c’est que la qua­trième nar­ra­tion, beau­coup plus courte que les autres (à peine quelques pages) est prise non par le dernier des cou­ples mais par Marie, bien des années plus tard, quand elle est dev­enue femme. Elle y racon­te sa redécou­verte de la mai­son natale, la douleur d’avoir trop peu de sou­venirs de ses par­ents (trop pe­tite qu’elle était quand ils sont morts) ; elle par­le de son frère par­ti vivre loin, loin du poids du passé. Elle y dit surtout qu’elle a été heureuse mal­gré tout, mal­gré tout ça. Et nous de penser que c’est elle qui a peut-être écrit tout le livre, avec ce qu’elle avait appris de ces trois cou­ples, de ce qu’elle a pu imag­in­er sur eux. Ou qu’il a été écrit pour elle, pour qu’elle ait, elle aus­si, la sou­ve­nance d’une his­toire, une his­toire de petite fille. Mais ce ne sont que sup­po­si­tions à dis­cuter. Ce qui est sûr, c’est que ce très beau livre, mal­gré les con­stats ter­ri­bles qu’il peut faire sur la vie, nous dit qu’elle vaut la peine d’être vécue, que du bon­heur est pos­si­ble. Même s’il risque d’être fauché à tout moment.

Michel Zumkir


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°131 (2004)