Yun Sun Limet, Maurice Blanchot critique

Blanchot et les énigmes de la littérature

Yun Sun LIMET, Mau­rice Blan­chot cri­tique, La Dif­férence, 2010

limet maurice blanchot critiqueMau­rice Blan­chot : un nom fam­i­li­er dans l’univers des let­tres, mais un écrivain dont l’œuvre est sou­vent mécon­nue ou oubliée. Œuvre romanesque, mais aus­si et surtout œuvre de cri­tique et de réflex­ion sur la lit­téra­ture. C’est à ce dernier aspect que s’attache pré­cisé­ment l’essai de Yun Sun Limet. Doc­teur ès let­tres, cette native de Séoul, mais de nation­al­ité belge, a enseigné aux uni­ver­sités de Paris 8 et de Lou­vain. Égale­ment roman­cière, elle tra­vaille aujourd’hui dans l’édition.

Né en 1907, Blan­chot a vu sa répu­ta­tion large­ment com­pro­mise depuis une trentaine d’années, lorsque l’on a voulu met­tre plus en lumière son passé de jeune jour­nal­iste col­lab­o­rant dans les années 1930 à plusieurs jour­naux et revues de droite (par­fois extrême), d’inspiration mau­r­rassi­enne, mais pour la plu­part minés durant cette décen­nie par des diver­gences d’orientation et d’interprétation. L’essai de Yun Sun Limet éclaire cette péri­ode où Blan­chot s’interroge notam­ment sur le rap­port entre lit­téra­ture et révo­lu­tion. Il exam­ine ensuite l’évolution de sa pen­sée durant la guerre et sa réflex­ion sur le rôle de l’écrivain face à l’occupation. S’il renonce alors à s’exprimer sur le plan pure­ment poli­tique, Blan­chot pour­suit sa quête du sens de la lit­téra­ture dans ce con­texte et ouvre à ce pro­pos une voie para­doxale où le silence prend une sig­ni­fi­ca­tion par­ti­c­ulière « qui informera une bonne part de [ses] écrits cri­tiques après la guerre ».

Bien enten­du, il ne pour­rait s’agir ici de refaire un con­den­sé – à la fois insane et chimérique – des obser­va­tions pointues de Yun Sun Limet sur les sub­strats et les nuances d’une pen­sée et d’une œuvre con­sacrées à la lit­téra­ture et à sa cri­tique (terme qui recou­vre à la fois regard sur l’œuvre lit­téraire et pro­pos sur l’essence même et la légitim­ité de la lit­téra­ture). Pen­sée « com­plexe, non pas obscure » dont la sin­gu­lar­ité fait de Blan­chot cette espèce d’hapax référen­tiel que toute réflex­ion appro­fondie sur le sujet se doit au moins de pren­dre en con­sid­éra­tion. Elle tourne notam­ment autour de l’hypothèse émise dans L’énigme de la cri­tique : « C’est – écrit Blan­chot – qu’il y a peut-être dans toutes les formes de la lit­téra­ture un mys­tère et que ce mys­tère, le moyen de le cern­er, de le provo­quer, de le cir­con­venir, ne con­siste pas néces­saire­ment à le faire dis­paraître ; plutôt à le laiss­er tel qu’il est, fam­i­li­er et étrange, loin­tain et con­ciliant, facile et impos­si­ble, de toute manière irré­ductible. L’énigme de la cri­tique doit peut-être se chercher de ce côté-là.»

L’ouvrage de Yun Sun Limet qui explore aus­si la notion d’« espace lit­téraire » et les références aux mythes exploités par Blan­chot (avec d’intéressants détours par les œuvres de Kaf­ka ou de James), évoque in fine le « ren­verse­ment fon­da­men­tal » qu’il a tou­jours « main­tenu et maîtrisé » et « qui part de cet événe­ment pos­si­ble et impos­si­ble, pens­able et impens­able, qui absorbe tout sens et donne sens à tout, qui est le temps dans son entier et l’absence de temps, la mort, moins la sienne que celle d’autrui, la mort sans phras­es ».

Ghis­lain Cot­ton


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°162 (2010)