Et le rythme s’est fait verbe

Marcel Moreau

Mar­cel More­au

Ces derniers mois, Mar­cel More­au a pub­lié trois livres qui nous rap­pel­lent les enjeux d’une œuvre atyp­ique et foi­son­nante. Dans Morale des épi­cen­tres, il explique, avec minu­tie et grav­ité, com­ment l’écriture lui a per­mis de com­pren­dre et d’exprimer le moment « où le corps et la chair font mon­ter la langue par­lée par l’instinct ou la pul­sion à un degré supérieur de la con­science ». Pour lui, l’écriture est une néces­sité et une morale dont la seule pré­ten­tion est d’agir sur le lecteur comme un révéla­teur, un inci­tant à vivre une autre vie. More­au fait ensuite enten­dre sa voix au sein du Quatuor pour une autre vie pub­lié en col­lab­o­ra­tion avec trois autres grandes voix sin­gulières de nos let­tres, Jacques Sojch­er, Claire Leje­une et Raoul Vaneigem. Il nous offre encore un livre d’amour qui célèbre la ren­con­tre de Nona et nous ras­sure sur la vital­ité de l’auteur : si un amour est mort, son apti­tude à aimer est intacte. 

Le Car­net et les Instants : Dans les trois livres qui vien­nent de paraitre, on trou­ve des charges récur­rentes assez lour­des con­tre la psy­ch­analyse. D’où vient ce rejet ?
Mar­cel More­au :
Quand j’ai com­mencé à écrire, je sen­tais qu’il y avait en moi une anor­mal­ité par rap­port aux dis­cours que j’avais tou­jours enten­dus, qu’il y avait quelque chose de très bizarre chez moi, de très mar­gin­al. À la sor­tie de Quintes, il y a eu, dans mon Bori­nage natal, une réu­nion de médecins à pro­pos de mon livre. Le ver­dict a été rad­i­cal : « Il est fou. Il faut l’enfermer ! » Cela aurait pu m’inquiéter un petit peu, mais je m’en foutais car­ré­ment. J’étais par­ti dans l’écriture, rien ne pou­vait m’en détach­er, donc je ne me suis plus posé de ques­tions à pro­pos de ma san­té men­tale. Je peux com­pren­dre que cer­taines per­son­nes dému­nies, frag­iles, puis­sent avoir recours, pour des prob­lèmes per­son­nels, intimes à la psy­ch­analyse, je n’ai rien con­tre. Mais j’ai l’impression que ça peut tuer la créa­tiv­ité. Je crois qu’on a tous une capac­ité, une pos­si­bil­ité de tra­vailler sur nos pro­pres maux, sur notre psy­chisme… Récem­ment un psy­ch­an­a­lyste m’a dit : « Dans votre œuvre, vous vous livrez à une psy­ch­analyse de vous-même ». Je lui ai répon­du que chez moi la créa­tiv­ité précède de toute façon ce qui pour­rait ressem­bler à une psy­ch­analyse, c’est la créa­tiv­ité qui décide s’il y a de la déri­sion par rap­port aux prob­lèmes que je ren­con­tre ou si ceux-ci per­sis­tent. Je pense que sou­vent la psy­ch­analyse est un sub­sti­tut à l’effort per­son­nel.

Il existe pour­tant des con­tre-exem­ples. Je pense notam­ment à L’enfant bleu, le dernier roman de Bauchau, qui racon­te com­ment, en suiv­ant une psy­ch­analyse, un ado­les­cent psy­cho­tique parvient à exprimer la vio­lence de ses pul­sions par l’expression artis­tique. Ce chem­ine­ment, le car­ac­tère psy­cho­tique en moins, n’a‑t-il pas quelque chose à voir avec le vôtre ?
La charge d’instinct qu’il y avait en moi dans ma jeunesse ne pou­vait trou­ver d’issue, de sens que dans une explo­sion quel­conque et en l’occurrence, ce fut le lan­gage. Je ren­fer­mais tout ça. Je n’avais per­son­ne autour de moi à qui com­mu­ni­quer les sen­ti­ments, les émo­tions que je ressen­tais, les désirs… J’étais con­damné à écrire, enfin il y avait peut-être d’autres direc­tions pos­si­bles, mais don­ner à la langue, à l’écriture, au lan­gage, au verbe une puis­sance qui n’est pas tra­di­tion­nelle­ment con­sid­érée comme évi­dente, ce fut pour moi non pas un exu­toire mais une forme de salut, ou plutôt de libéra­tion.

Et quar­ante-cinq livres plus tard, où en êtes-vous dans ce chem­ine­ment ?
Il y a des lecteurs qui me dis­ent aujourd’hui qu’ils pointent dans mes livres des pas­sages lumineux. Ce qu’on ne me dis­ait jamais avant. On pou­vait trou­ver des éner­gies dans Les arts vis­céraux, La pen­sée mon­gole, La terre infestée d’hommes ou dans Ban­nière de bave, mais pas de lumière, ou alors de la lumière noire. Main­tenant il y a un tra­vail qui s’est fait, peut-être incon­sciem­ment aus­si, sur l’écriture, sur le rap­port entre l’écriture et le corps qui fait que je peux dire ces choses.

Vous sen­tez-vous plus lucide ?
Je ne suis en tout cas plus dans la ten­ta­tion de la soû­lerie. De toute façon, j’ai rarement écrit en état d’ivresse. Dans la presse parisi­enne, j’étais déjà dans une cer­taine ivresse ver­bale qui aurait pu me faire faire l’économie de l’alcool. Je crois n’avoir jamais man­qué à la lucid­ité élé­men­taire quand j’écrivais. J’avais l’impression, et ça m’est resté, comme une déon­tolo­gie très forte, que je ne pou­vais pas sup­port­er de man­quer à l’exigence de la langue, même en cor­rigeant les choses qui m’étaient indif­férentes, mal écrites par­fois. J’étais là pour sur­veiller, soign­er la langue, éventuelle­ment la relever de ses blessures. Donc j’ai tou­jours été habité par ça.

Cette lucid­ité pour­rait-elle vous per­me­t­tre de faire l’économie des expéri­ences dont se sont tou­jours nour­ris vos livres ?
Non. J’ai un besoin secret de célébra­tion. Je célèbre l’écriture. Le mot, c’est mon héros quo­ti­di­en. Mais j’ai un besoin de célébra­tion de quelqu’un d’autre, de vivant, du vivant, la chair de l’autre, la présence de l’autre. C’est ce que je fais notam­ment dans les petits livres que je pub­lie dans la col­lec­tion « Entre 4 yeux » de Michel Camus, aux édi­tions Les let­tres vives. Je crois que je ne célébr­erai jamais un fan­tasme. Dans tout ce que j’ai écrit sur la femme, il y a une base de réal­ité.

Pour­tant avec Ado­ra­tion de Nona on n’est pas très loin du fan­tasme puisque c’est une lec­ture et non une ren­con­tre qui est à l’origine du livre.
Mais c’est une inter­ac­tion entre le ven­tre et les mots, elle a lu et écrit avec le ven­tre. Et la ren­con­tre a eu lieu ! Et le livre a été écrit pen­dant cette expéri­ence amoureuse ! Je l’ai com­mencé à par­tir du moment où je suis devenu amoureux de cette femme et où elle est dev­enue amoureuse de moi. Je pense que je n’ai jamais autant mêlé, dans un livre de ce genre-là, le pou­voir des mots et ce que je pense de la femme. J’ai l’impression de célébr­er autant les mots que la femme. C’est indis­so­cia­ble. C’est pour ça que je n’ai pas eu de regrets à avoir écrit ce livre, même si l’aventure s’est ter­minée. On est à la fois dans la puis­sance du lan­gage et la puis­sance du reten­tisse­ment de ce lan­gage dans la femme par­ti­c­ulière­ment. Parce que le dia­logue que j’ai avec les femmes est tou­jours un dia­logue sen­soriel, qui laisse peu de place à l’intellect. En général les femmes qui vien­nent vers moi par curiosité ou par sym­pa­thie, par ami­tié ou autre, ce sont des femmes qui pensent plus avec le ven­tre qu’avec la tête. C’est ce qui fait, à mon sens, la beauté peut-être enivrante de ces dia­logues.

Chaque mot est un roman

Vous n’écrivez plus de romans depuis longtemps…
Je ne pour­rais plus écrire de la fic­tion. Mais le mot lui-même est un roman à lui seul. Il y a donc du roman dans l’essai, de la poésie aus­si. Il y a tou­jours des his­toires à l’intérieur de l’essai et il y a tou­jours une his­toire à l’intérieur de l’histoire des mots eux-mêmes. J’ai écrit des romans, au début, pour explor­er des sit­u­a­tions parox­ys­tiques dans un cadre très libre. Puis je me suis engagé dans l’essai par un mou­ve­ment naturel. J’ai eu besoin de don­ner la même force et la même vie à ma réflex­ion sur le monde, sur la vie, j’ai besoin de leur don­ner ce corps-là. J’ai con­servé cette espèce d’intempérance dans le lan­gage. Je reste dans le même élan, le même mou­ve­ment, mais l’essai me demande beau­coup plus d’énergie, de dépense… Je me sens quand même con­traint de ne pas dire n’importe quoi n’importe com­ment. Il s’agit d’aborder les prob­lèmes de la vie, du sens de la vie, du sens introu­vable de la vie, il ne s’agit pas de se lancer dans la log­or­rhée.

Vous réin­tro­duisez même le terme de « morale » dans le titre de votre dernier essai ?
Je ne pou­vais pas trou­ver d’autre titre. Ce que j’ai écrit m’est apparu comme une morale, comme une con­duite d’existence qui est prob­a­ble­ment fon­da­men­tale dans mon écri­t­ure, dans ma vie. Je pense finale­ment qu’il y a de la morale partout. On n’échappe pas à ce mot-là. Sim­ple­ment il faut l’investir, l’enrichir, il faut évac­uer de ce mot tout son sens de morale religieuse, de puri­tanisme, même laïc. Il faut lui ren­dre une ossa­t­ure. Et puis il y a « épi­cen­tres » qui jette un trou­ble. Épi­cen­tres donne une sig­ni­fi­ca­tion étrange au mot morale. Il y a des épi­cen­tres partout, l’épicentre de l’écriture, de l’art en général, d’une ren­con­tre. Je vais tou­jours dans la direc­tion du déto­na­teur. Quand j’ai lu, et j’ai lu beau­coup avant d’écrire, il y a une péri­ode où je m’enivrais de ce que je lisais mais au fond les his­toires ne m’intéressaient qu’à moitié, je cher­chais plutôt le style. Ce qui me don­nait l’explication de ma pas­sion de l’écriture m’est venu des livres, mais pas de tous les livres, par­fois d’une phrase qui m’ébranlait, me sec­ouait. C’était ça, pour moi, la ver­tu majeure de l’écriture, c’était cette pos­si­bil­ité de provo­quer à l’intérieur de soi-même, des mou­ve­ments, des chocs, les élé­ments pour une révo­lu­tion pos­si­ble de soi-même. L’envie d’aller à la racine…

Vous allez à la racine, mais vous ne cherchez pas le socle…
Le socle, il vient après la racine, c’est arti­fi­ciel le socle, la racine c’est du pro­fond, du vrai, de l’authentique, tan­dis que le socle c’est du fab­riqué. D’où ma cri­tique de la dog­ma­tique, des idées reçues, des préjugés qui sont des socles. Là j’ai envie de déboulon­ner.

C’est aus­si le pos­tu­lat du Quatuor pour une autre vie écrit en col­lab­o­ra­tion avec Claire Leje­une qui prône une lec­ture du monde et une con­cep­tion de la société cen­trée sur la femme, Jacques Sojch­er qui revendique le droit immé­di­at à une vie orig­i­nale et sin­gulière  et Raoul Vaneigem, fidèle à son exi­gence d’une vie quo­ti­di­enne axée sur le plaisir, dans laque­lle aucun désir n’est con­traint.
Le pro­jet est né dans la dou­ble imag­i­na­tion de Claire Leje­une et de Jacques Sojch­er, le pre­mier philosophe à m’avoir intro­duit, un peu, dans la mou­vance philosophique. Ce pro­jet m’a fourni l’occasion de ren­con­tr­er Raoul Vaneigem que j’avais lu mais que je ne con­nais­sais pas. Nous avons immé­di­ate­ment sym­pa­thisé. J’ai tou­jours été très réti­cent aux groupes et n’ai adhéré à aucun. Mon écri­t­ure a tou­jours été soli­taire. C’est excep­tion­nel que j’accepte de faire un livre aux trois autres per­son­nes. Mais ici, c’est ponctuel et surtout il y avait de réelles affinités affec­tives, mais pas seule­ment. On dénonce les mêmes choses et avant tout le total­i­tarisme du prof­it.

Qu’est-ce que vous pensez du résul­tat ?
Je pense que c’est une entre­prise intéres­sante. Je ne sais pas ce qu’elle peut devenir dans l’esprit des lecteurs. Entre nos textes il y a con­tiguïté, mais pas inter­péné­tra­tion. C’est à cha­cun de faire les liens… Je pense que, des qua­tre, je suis le moins utopiste. Moi l’utopie, j’en ai ras le bol. On peut en garder par­fois des bases pour telle ou telle démon­stra­tion, mais pour ma part, je ne veux plus som­br­er dans le lyrisme utopique. Même l’hédonisme d’un Michel Onfray, à qui par ailleurs je sais gré d’avoir rap­pelé l’importance que doit avoir le corps dans le dis­cours philosophique, me laisse très cir­con­spect.

Dans Morale des épi­cen­tres vous élar­gis­sez votre scep­ti­cisme jusqu’à votre écri­t­ure : « Cette écri­t­ure ne pré­tend pas chang­er le monde […] que fait, dans un tel monde, une écri­t­ure comme la nôtre si soli­taire […], nous ne le deman­dons pas, ou plus ». Qu’est-ce qui aujourd’hui, vous pousse à pour­suiv­re ?
La péren­nité du rythme. Ce rythme a existé avant Quintes, physique­ment, sans écri­t­ure. Avec Quintes il y a ce rythme qui m’est apparu dans son évi­dence, comme quelque chose qui m’était con­sub­stantiel, que je ne pou­vais pas mod­ér­er. Ce rythme tra­verse tous mes livres, aus­si bien les romans, que les livres d’amour ou les essais. Il est tou­jours là, il y a tou­jours ce trem­ble­ment en per­ma­nence, ce bat­te­ment…

Thier­ry Leroy


Morales des épi­cen­tres, suivi de Quinze let­tres d’Anaïs Nin à l’auteur, Denoël, 2004
Ado­ra­tion de Nona, Let­tres vives, coll. « Entre 4 yeux », 2004
« Pour que le corps écrive ce que la pen­sée n’ose », dans Quatuor pour une autre vie, Luce Wilquin, 2004


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°134 (2004)