La rentrée d’automne est toujours un temps fort de l’année éditoriale. Certes, les maisons d’édition belges sont moins concernées par les « grands prix d’automne » — lesquels ne visent que les romans – que leurs consœurs hexagonales. Pour les éditeurs de Wallonie et de Bruxelles, l’événement majeur de l’année reste la Foire du livre de Bruxelles, et l’effervescence éditoriale est grande lors de la rentrée d’hiver. D’aout à décembre, les auteurs et autrices belges seront néanmoins nombreux à « faire leur rentrée », qu’ils soient publiés en Belgique ou en France. Tour d’horizon du programme éditorial d’automne, qui misera surtout sur les auteurs et autrices reconnus, malgré quelques découvertes. Continuer la lecture
Archives par étiquette : Nicolas Marchal
Lagune vivante
Dominique WARFA, Lagune morte et autres nouvelles, choix anthologique et postface de Nicolas Stetenfeld, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2024, 536 p., 12 € / ePub : 8,99 €, ISBN : 9782875685995
Une fois de plus, la collection Espace Nord joue pleinement son rôle patrimonial, et nous charme par l’audace et la qualité de ses choix. Ainsi, c’est Dominique Warfa qui voit près de cinquante ans d’écriture mis à l’honneur.
Dominique Warfa est une des références en science-fiction francophone belge. Auteur liégeois, né en 1954, il se passionne très jeune pour le genre, crée des fanzines, en intègre d’autres, écrit des nouvelles et des essais critiques, fait partie des quelques aventuriers qui, dès les années 1970, voient dans les innovations technologiques et les recherches scientifiques des manières de questionner l’imaginaire, de tenter de mieux comprendre la place de l’homme dans le monde ou, pour reprendre les mots de Nicolas Stetenfeld, qui signe l’excellente préface : « offrir aux lecteurs des pistes de réflexion sur la manière dont nous habitons, et habiterons demain, un monde en constante mutation. » Continuer la lecture
L’enfant qui est en nous
Maurice MAETERLINCK, L’oiseau bleu, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2022, 200 p., 9 €, ISBN : 9782875685674
Maurice MAETERLINCK, La nuit des enfants, Albin Michel, 2022, 184 p., 18 € / ePub : 12,99 €, ISBN : 9782226465603
Septante-trois ans après le décès de Maurice Maeterlinck, cent onze ans après son prix Nobel, voici que les éditions Albin Michel publient La nuit des enfants, suite inédite de L’oiseau bleu, qui bénéficie au passage d’une réédition dans la collection Espace Nord. C’est un événement littéraire qui mérite que nous freinions le train du temps pour retrouver l’âge d’or de nos lettres, et le nôtre : l’enfance.
Dans une brève préface, Frédéric V.G.-Maeterlinck, petit-fils de l’auteur, raconte sa découverte de ce texte qui narre les aventures des petits-enfants des héros de L’oiseau bleu. Cette coïncidence filiale entre le réel et la fiction nous laisse imaginer avec quelle émotion le descendant du grand écrivain a confié le manuscrit aux bons soins d’un éditeur pour que la féerie continue. Continuer la lecture
Enfin de ses nouvelles…
Émile VERHAEREN, Contes de minuit et autres nouvelles, établissement de texte et postface de Christophe Meurée, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2022, 180 p., 9 €, ISBN : 9782875685681
Émile Verhaeren est depuis longtemps reconnu comme un des sommets de la poésie belge de langue française. Il faut se replonger dans ses Villes tentaculaires pour retrouver quelque harmonie au tumulte de nos errances urbaines ; il faut réécouter ses rythmes, palper ses images : Verhaeren n’est pas un classique de manuel, il parle à notre époque.
Et voilà que le monstre sacré parvient à dérouter le lecteur, plus d’un siècle après sa mort. On le connaissait poète, on savait ce que la postérité et la bonne intelligence de certains peintres, dont Ensor, devaient à sa plume. Quelques-uns parmi nous avaient entendu parler de son théâtre, sans l’avoir vu joué. Mais peu nombreux de nos contemporains avaient lu ses nouvelles. Cette élite regroupait les érudits, les passionnés, les spécialistes. Comptons dans le nombre Christophe Meurée, qui a mis toute sa science et son bon goût dans l’établissement des textes et dans la postface de l’anthologie qui nous occupe ici. Continuer la lecture
À moins que
Bernard VISSCHER, Rendez-vous incertain, Murmure des soirs, 2022, 338 p., 22 €, ISBN : 9782930657868
Pierre est un jeune homme. Il vient de publier son premier roman et l’a adressé à son idole, Eduardo Caldon, le célèbre auteur argentin. Celui-ci lui répond, et l’invite à Venise où il réside pour converser. C’est le rêve de tout primo-romancier. Pierre rassemble ses maigres économies, s’envole pour la cité des Doges, et fonce, fiévreux, tout droit vers l’hôtel de son mentor. Mais dès les premiers mots échangés, Pierre comprend que Caldon ne l’a pas invité pour parler de son livre. Caldon entend parler de lui, et raconter pas moins que sa vie qui, dit-il, est bien différente de ce qu’on peut lire dans les biographies autorisées. À moins que. Continuer la lecture
Récupérer ses vaches
Nicolas HANOT, Les vaches de monsieur Burbur, Editions du Sablon, 2022, 304 p., 20 € / ePub : 15,99 €, ISBN : 9782931112250
C’est un projet de haute tenue que celui des éditions du Sablon. Quand Olivier Weyrich s’est lancé dans l’aventure, pour republier des ouvrages menacés de disparition et proposer de nouveaux titres qui lui semblaient cohérents, il prenait le genre de risques qu’on aime voir prendre aujourd’hui, à une époque où l’on consacre la toute-puissance de l’écran et de la vitesse : faire de livres pour lier les gens. Les éditions du Sablon ont cette ambition : mettre en avant des plumes belges originales et faire voyager les lecteurs en Europe à travers des textes forts. Après Sempoux, Deutsch, Basile et Wijckaert notamment, les éditions du Sablon publient un premier roman haut en couleurs : Les vaches de monsieur Burbur, de Nicolas Hanot. Continuer la lecture
Une enquête ?
Un coup de cœur du Carnet
Jacques-Gérard LINZE, La fabulation, Académie royale de langue et littérature françaises de Belgique, 2022, 158 p., 18 €, ISBN : 9782803200634
Après L’ornement des mois de Maurice des Ombiaux et L’herbe qui tremble de Paul Willems l’an dernier, c’est à un roman majeur de Jacques-Gérard Linze que l’Académie royale de langue et de littérature françaises offre une seconde vie. Préfacé par Ludovic Janvier, La fabulation, paru initialement en 1968 chez Gallimard, retrouve ici les mains, les yeux, le trouble du lecteur.
Que s’est-il vraiment passé lorsque Marian a quitté le bruit de la fête pour la paix du jardin ? Il avait emporté une carabine pour l’essayer sur le pas de tir situé en contrebas de la propriété. Il était seul. Était-il troublé par quelque révélation de la soirée ? Avait-il trop bu ? Qui pourra expliquer sa mort ? Son corps fut retrouvé en travers du sentier, l’arme à la main, le crâne perforé par une balle, dans une position qui permettait de conclure à un accident. Mais n’y a‑t-il pas matière à croire à un suicide ? ou à un meurtre ? C’est ce que le narrateur va tenter de découvrir. Continuer la lecture
Entre deux
Un coup de cœur du Carnet
Jean-Philippe TOUSSAINT, L’instant précis où Monet entre dans l’atelier, Minuit, 2022, 32 p., 6,50 € / ePub : 4,99 €, ISBN : 9782707347831
Il faut remercier Ange Leccia. En effet, l’artiste, qui présente son œuvre (D)’Après Monet au musée de l’Orangerie du 2 mars au 5 septembre de cette année, a donné envie à Jean-Philippe Toussaint d’écrire sur Monet. Et c’est un délice de livre minute, dans un format que l’auteur pratique régulièrement depuis La mélancolie de Zidane, une fulgurance.
L’instant précis où Monet entre dans l’atelier s’ouvre sur la phrase du peintre : « Je suis si pris par mon satané travail qu’aussitôt levé, je file dans mon grand atelier ». Une phrase simple en apparence, et qui a déclenché la rêverie puis le travail de Toussaint. L’auteur de La télévision, dont le narrateur ne parvenait pas à avancer dans son essai sur Titien, nous invite à tourner autour de cette image, de pénétrer dans l’atelier du Maître, plus précisément à « saisir Monet là, à cet instant précis où il pousse la porte de l’atelier ». Nous sommes en 1916. Monet travaille aux grands panneaux des Nymphéas. Non loin de Giverny, la guerre fait rage, et Monet se réfugie dans son atelier. Continuer la lecture
« Le Baron, vraiment, ne plaisantait pas avec les plaisanteries »
Un coup de cœur du Carnet
Bernard QUIRINY, Portrait du baron d’Handrax, Rivages, 2022, 176 p., 17 € / ePub : 12,99 €, ISBN : 9782743654993
Archibald d’HANDRAX, Carnets secrets, Rivages poche, 2022, 176 p., 7 € / ePub : 6,99 €, ISBN : 9782743655051
Quand on ouvre un livre de Quiriny, on entre, à la suite de ses personnages, dans un monde à part. Parfois, ce monde clos est joyeusement cauchemardesque ; parfois c’est un délice hors du temps.
Bernard Quiriny entame son Portrait du baron d’Handrax dans le ton de son Monsieur Spleen. Il a à cœur de nous parler d’un certain « Henri Mouquin d’Handrax (1896 – 1960) : peintre mineur, oublié de nos jours », c’est-à-dire discret, loin des feux de la rampe, tout à fait étranger à la vulgarité de la mode. Ce peintre, Bernard, le narrateur, s’en « entiche par hasard », va distraitement visiter le petit village de l’Allier dont il est originaire, découvre un musée, apprend qu’on y cherche un second gardien. « Ainsi commença ma nouvelle vie », nous confie-t-il avec détachement. Il rencontre assez vite le personnage haut en couleur du lieu : le Baron Archibald d’Handrax, petit-neveu du peintre, qui deviendra son ami et le sujet du livre. Continuer la lecture
Le Top 3 de Nicolas Marchal
Le Carnet et les Instants revisite l’année littéraire 2021 avec le Top 3 de ses chroniqueurs et chroniqueuses. La sélection de Nicolas Marchal. Continuer la lecture
Horizons littéraires en vingt-deux instantanés
COLLECTIF, Fenêtres sur court, textes réunis et présentés par Laura Delaye, Nausicaa Dewez, Laurence Ghigny, Violaine Gréant et Valériane Wiot, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2021, 278 p., 10 €, ISBN : 978–2‑87568–550‑6
Automne 2021 : Espace Nord sort son 400e numéro, La Fureur de lire fête ses 30 ans. Les comptes ronds incitent à marquer le coup et ce double jubilé ne fait pas exception. Ce n’est donc pas une réédition classique dans la collection patrimoniale qui a hérité, par le hasard de la numérotation, de ces deux zéros sur sa tranche. Et, tant que l’on parle de chiffres, il ne s’agit pas à proprement d’une mais plutôt de vingt-deux rééditions. Vingt-deux !? Dans un seul volume ? Parfaitement ! Vingt-deux nouvelles, échantillon choisi parmi les plus de cent plaquettes éditées dans le cadre de la Fureur de lire. Tâche ardue à n’en pas douter. Continuer la lecture
Partager sa mère
Jonathan ZACCAÏ, Ma femme écrit, Grasset, 2021, 214 p., 18.60 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 9782246825463
Vincent, acteur de fortune et de notoriété moyenne, empêtré dans une famille chaotique où chacun se réfugie dans ses propres fictions, a perdu sa mère. Il peine à s’en relever. Vincent et elle avaient une relation fusionnelle, pétrie d’une loyauté indéfectible, de conflits perpétuels, et d’une admiration réciproque pour l’artiste qu’il est, qu’elle était. Une sensibilité exacerbée et le besoin d’inventer sa vie ne seront pas les moindres des héritages qui échoient à Vincent. Alors, pour avancer, pour sortir de sa léthargie, et aussi pour « sortir de l’ombre », Vincent décide d’écrire un livre sur sa mère. Il y pense. Il allume son ordinateur. Il rêve de ce livre. Il l’imagine. Bien entendu, son projet n’avance guère. C’est alors qu’il découvre que sa femme écrit sur le même sujet. Sa femme qui est efficace, qui n’est pas coincée comme lui dans les affres de l’absence, qui pousse devant elle non un livre, mais rien de moins qu’un scénario pour le cinéma, et qui connaît des producteurs, de grandes actrices influentes, bref, sa femme qui va réussir à écrire sur sa mère. Dès lors, la hache de guerre est déterrée. Et l’équilibre précaire de Vincent s’écroule. Il avait trouvé quelque chose pour reconstruire l’être brisé qu’il était, et sa femme l’en dépossède. Vincent ne veut pas partager sa mère, ni sa douleur. Continuer la lecture
« Eh bien, cette scène, comme vous dites, était précisément une scène »
Gilles RIBERO, Clairières, Allia, 2020, 112 p., 10 € / ePub : 5.99 €, ISBN : 979–10-304‑1261‑1
Dès l’ouverture, Clairières pose dans le derme du concret des questions d’ordre symbolique. Robert, le personnage principal, se touche le ventre, et palpe en même temps que sa peau le passage du temps. Il s’enfonce un doigt dans le nombril, jusqu’à la douleur. Dans son esprit se fait jour une intuition, qui lui fait relier sa naissance à sa mort, par le fil de la souffrance. Continuer la lecture
C’est quoi, la Belgique ?
Robert MASSART, Une histoire belge, M.E.O., 2020, 196 p., 17 € / ePub : 10.99 €, ISBN : 978–2807002517
Ernest Dubois, professeur de français maniaque de la langue et ornithophobe, de retour d’un voyage, se trouve confronté à la présence inopportune d’un oiseau introduit dans son appartement. Il tourne les talons et s’enfuit dans la nuit. Dans les toilettes des dames de la gare du Midi, Kommer Baert, occupé à recopier les graffitis afin d’alimenter le corpus de son étude, est sommé de vider les lieux par la tempétueuse Madame Pipi, Fintje. C’est alors que les deux hommes se rencontrent, se suivent, prennent langue, et c’est le début d’une histoire d’amitié et de rivalité, une histoire où chacun devient un peu plus lui-même en se mêlant aux autres, une histoire qui doit peu au rationnel, une histoire belge en somme. Continuer la lecture
Le Top des années 2010 de Nicolas Marchal
L’ébauche du monde
Lorenzo CECCHI, Protection rapprochée, Cactus Inébranlable, 2020, 130 p., 17 €, ISBN : 978–2‑39049–007‑4
Lorenzo Cecchi ouvre Protection rapprochée, son dernier recueil de nouvelles, sur une citation d’Ilaria Gremizzi, désignant « la terre entière » comme une « ébauche géante ». Et c’est dans ce monde, « jamais prêt pour y vivre », qu’il va nous guider. Un monde où un déficient mental s’improvise ange gardien d’une « Miss Fête de la Bière » locale, sur fond de misère économique et relationnelle, de népotisme minable. Un monde où les avocats envient les truands depuis l’enfance, quand ils ne risquent pas leur genou pour venir en aide à des comptables véreux. Un monde où il faut empêcher des amis ivres de s’en prendre à leur femme, où des mineurs désœuvrés creusent des trous dans leur jardin pour y trouver de la houille, où les patrons se font virer par leurs employés, où les play-boys de pacotille ouvrent des supermarchés pour pauvres. Ce monde, c’est le nôtre, il n’est pas terminé, à peine commencé, il n’est pas prêt pour qu’on y vive, et Lorenzo Cecchi le connaît bien. Continuer la lecture