Yolande Mukagasana, Les blessures du silence et Viviane Rabine, Si je t’oublie…

Pour con­tr­er le silence et l’ou­bli

Yolande MUKAGASANA, pho­togra­phies d’Alain KAZINIERAKIS, Les blessures du silence, Témoignages du géno­cide au Rwan­da, Actes Sud, 2001, avec le sou­tien de Médecins Sans Fron­tières<

Viviane RABINE, pho­togra­phies de Luc MARY-RABINE, Si je t’ou­blie…, Luce Wilquin, 2001

Deux livres parais­sent presque simul­tanément. Deux livres de mémoire, qui nais­sent d’une blessure à jamais béante. Deux livres qui par­lent de l’indi­cible, deux livres faits à deux, textes et pho­tographies. Deux livres qui se répon­dent et se font écho, et sont à la fois, très dif­férents. Les blessures du silence est un recueil de té­moignages de sur­vivants et de bour­reaux du géno­cide au Rwan­da. Qua­tre-vingts paroles d’êtres humains vic­times de la haine et de l’idéolo­gie de la divi­sion. Qua­tre-vingts pho­tos qui sont autant de cris. Si je t’ou­blie… est conçu en qua­tre « archi­vages des cica­tri­ces du siè­cle fini ». Qua­tre-vingt-neuf pho­tos des lieux de la bar­barie nazie, classées géo­graphique­ment : l’Eu­rope occi­den­tale, le Reich, le pro­tec­torat de Bohème-Moravie, l’Eu­rope de l’Est. Un texte court accom­pa­gne et souligne cha­cune d’elles. Les blessures du silence est un des fruits du com­bat que Yolande Muk­a­gasana mène jour après jour depuis avril 1994.

Yolande est une sur­vivante du géno­cide au Rwan­da. Elle y a per­du tous les siens : son mari, ses enfants, son frère, ses sœurs, ses cousins, ses amis… C’est alors qu’elle est repliée sous un évi­er, où une voi­sine la cache pen­dant onze jours, qu’elle décide de témoign­er si elle s’en sort. Pour qu’on ne puisse plus taire ce qui s’est passé, pour que « ça » ne se repro­duise plus, pour la mémoire des siens, pour que ses en­fants ne soient pas « qu’une sta­tis­tique de l’ONU », de ceux qui les ont aban­don­nés à leurs bour­reaux. Elle veut rompre le silence qui con­tin­ue de peser sur le géno­cide. Parce que le silence tue. « Nous, dit-elle, quand on a crié au monde entier qu’on allait nous ex­terminer, le monde a gardé le silence ». Et si le silence per­dure, l’hor­reur peut se repro­duire, là et ailleurs. Elle veut aider les survi­vants à par­ler, com­pren­dre ce qui s’est passé, ren­dre un vis­age et une iden­tité à ceux qu’on avait déshu­man­isés pour mieux les faire dis­paraître. Remet­tre des vis­ages sur ce géno­cide dont on n’avait rien vu, dont on n’avait mon­tré que le spec­tac­u­laire désas­tre qui l’avait suivi, le choléra des camps de réfugiés. La ren­con­tre avec le pho­tographe Alain Kazinier­akis va lui per­me­t­tre de réalis­er le pro­jet qui la taraude depuis longtemps et qui lui fait telle­ment peur : retourn­er au Rwan­da pour ren­con­tr­er et écouter les sur­vivants et les bour­reaux. Pen­dant plusieurs mois, ils vont par­courir les collines, les villes et les pris­ons. Les en­tretiens avec les rescapés sont dif­fi­ciles, douloureux. Devant l’im­pos­si­bil­ité de dire l’indi­ci­ble, pour ten­ter d’as­sour­dir la dou­leur, ou par peur des repré­sailles, la plu­part ont enfer­mé leurs blessures dans le silence. Mais à celle qui com­prend leurs souf­frances parce qu’elle les partage, ils vont racon­ter. En prison, Yolande ren­con­tre les géno­cidaires qui plaident coupable. Cer­tains parce qu’ils espèrent voir leur peine réduite mais qui con­tin­u­ent de propager la haine, d’au­tres, parce qu’ils ont com­pris qu’en tuant ils ont per­du leur human­ité. Clé­mence, qui a appelé l’en­fant née des vio­ls col­lec­tifs « Celle qui me sort de la soli­tude » ; Bea­ta qui a accom­pa­g­né les enfants de Yolande à la fos­se et qui a la bouche en­core mar­quée de la grenade qu’on y avait enfon­cée ; Edouard, le bourgmestre, le Juste qui a empêché le géno­cide sur sa com­mune ; Evariste, qui avait dix ans quand on l’a for­cé à tuer, qui dit qu’il n’est plus un enfant mais un assas­sin… C’est à tra­vers leur parole, leurs regards, ou leurs non regards qu’on lit l’his­toire de la con­struc­tion d’une idéolo­gie, de l’eth­ni­ci­sa­tion d’un peu­ple, des respon­s­abil­ités et des com­plic­ités inter­na­tionales. Un livre qui est une quête de vérité, de jus­tice, d’hu­man­ité. Sans haine, jamais, parce que « l’être humain est sem­blable partout (…), sachant aimer et sachant haïr, qui rit et qui pleure, qui souf­fre et tend au bon­heur, qui a du sang d’un rouge pro­fond ».

Si je t’ou­blie… naît de la néces­sité, pour deux enfants nés après l’hor­reur, de ren­con­tr­er et de regarder en face ce qui a été avant leur nais­sance et qui est encore en eux. Des êtres humains, ce livre dit l’ab­sence, soix­ante ans après. Il ne reste que les lieux, par­fois consa­crés, par­fois effacés ou récupérés. Luc Mary-Rabine veut voir ces lieux dont on lui a ré­cité les noms comme un office des morts. Il veut en fix­er la trace, il veut entr­er dans les cica­tri­ces. Mon­tr­er « l’u­nic­ité du mal qui a tué les Juifs et les tsi­ganes, les témoins de Jého­vah et les francs-maçons, les vil­la­geois d’O­radour et ceux qui ont voulu vivre selon la jus­tice (…) ». Viviane Rabine ne le suiv­ra pas. Elle a peur, elle s’est con­stru­it des bar­rières et ne veut pas enten­dre « le silence, hurlant sans un bruit, des morts ». Elle écrira à par­tir des pho­togra­phies pris­es par Luc, les traces qui sont en elle. Coupable de n’être pas vic­time. Elle va suiv­re pas à pas le par­cours de Luc, douloureux jusqu’à la nausée. Elle recon­stitue, par­fois très tech­nique, les traces de l’érad­i­ca­tion, de la « dérati­sa­tion », dit-elle. Elle livre aus­si les traces dites par les par­ents, les sou­venirs de ceux qui « en » reve­naient, les vis­ages des Justes qui, par­fois par des actes ténus, sim­ple­ment par dig­nité, di­saient non à l’hu­mil­i­a­tion et à la mort de ceux qui étaient désignés comme Autres. Les pho­tos et les paroles des sur­vivants et des auteurs du géno­cide au Rwan­da sont insou­tenables parce qu’elles nous ren­voient notre image, parce que ce géno­cide a été l’af­faire de tous. Les pho­tos des lieux nazis de l’indus­trialisation de la dis­pari­tion et de l’u­til­i­sa­tion de l’Autre sont insouten­ables, parce qu’elles dis­ent que l’hu­main est capa­ble du déshu­main. Parce que les hurlements des absents dis­ent aus­si le silence de ceux qui habitaient à l’en­trée des camps, des Alliés qui n’ont pas bom­bardé les rails de la dépor­ta­tion. Deux livres qui dis­ent qu’il « faut dire non au mal. A toutes les formes du mal ». Et que le mal est « Nier que l’Autre est un égal ». Deux livres « Pour ne pas oubli­er le passé. Pour un avenir pos­si­ble ».

Lau­rence Van­paeschen


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 121 (2002)