Amélie Nothomb, Stupeur et tremblements

Made in Japan

Amélie NOTHOMBStu­peur et trem­ble­ments, Albin Michel, 1999

nothomb stupeur et tremblements albin michelDes images du Japon, on en a plein la tête, des jolies, des raf­finées, des élé­gantes le plus sou­vent. On les a nour­ries de romans de Taniza­ki, de Banana Yoshi­mo­to, de films d’Ozu, de Kitano, de L’empire des signes de Roland Barthes, de pho­tos d’Hi­romix, de chan­sons de Pizzi­cato 5 et de Kahimie Karie, de la vue de gar­çons et de filles à la mode croisés chez Agnès B. ou dans les rues de nos cap­i­tales euro­péennes.… On a même idéal­isé le car­can qu’im­po­saient les règles de vie de ce pays (comme on a aimé, celui, anglais, qui fai­sait la sub­stance des films de James Ivory). Mais on a lu aus­si que, depuis la Sec­onde guerre mon­di­ale, l’ar­gent roi, la famille éclatée et la réus­site à tout prix déréglaient la société nip­pone au point, par exem­ple, de ren­dre la jeunesse de plus en plus vio­lente. Et si on a aus­si enten­du par­ler du monde du tra­vail à la japon­aise, Amélie Nothomb en fait le sujet de son (rit­uel) roman de ren­trée.

On se sou­vient que Le sab­o­tage amoureux, deux­ième roman de l’écrivaine à suc­cès, se déroulait déjà en Asie, pen­dant son enfance. On y décou­vrait une guerre mon­di­ale en mi­niature et un pre­mier amour en forme de pas­sion. Elle s’y était con­sti­tué « un réser­voir affec­tif » qui va être mis a mal quelque quinze années plus tard, lorsqu’elle tra­vaillera comme inter­prète dans une grande entre­prise d’im­port-export. Seule occi­den­tale de cette entre­prise, femme en l’oc­cur­rence, elle va en dégringol­er les éch­e­lons au fur et à mesure.

Si l’on connais­sait déjà cer­tains épisodes de cette his­toire parce que la roman­cière n’est jamais avare d’une anec­dote cocasse et cru­elle, ce livre s’avère réelle­ment désopi­lant dans sa con­fronta­tion entre les habi­tudes, les manières de tra­vailler (donc de penser, de vivre) japon­ais­es et belges. Dès les pre­mières pages, le ton imper­ti­nent est celui que l’on con­naît, mais on se demande où se cachent les mon­stres cou­tu­miers. Très vite on com­prend que si le mon­stre n’a pas apparence humaine, c’est le sys­tème japon­ais qui en occupe le rôle, sys­tème qui façonne les citoyens à son image et qui les écrase, les femmes plus que les hommes évidem­ment, puisqu’il ne leur laisse aucun droit au rêve et à l’e­spoir. La ro­­man­cière-nar­ra­trice, pre­mière vic­time de ce sys­tème (d’au­tant qu’elle n’en con­naît pas les modal­ités, qu’elle les apprend à ses dépens) résume très bien ce que sont dev­enues ses ambi­tions per­son­nelles, réduites à pas grand-chose : « Petite, je voulais devenir Dieu. Très vite, je com­pris que c’é­tait trop deman­der […]. Adulte je me réso­lus à être moins mé­galomane et tra­vailler comme inter­prète dans une société japon­aise. Hélas, c’é­tait trop bien pour moi et je dus descen­dre un éch­e­lon pour devenir compt­able. Mais il n’y avait pas de frein à ma foudroy­ante chute sociale. Je fus donc mutée au poste de rien du tout. Mal­heureuse­ment — j’au­rais dû m’en douter —, rien du tout, c’é­tait encore trop bien pour moi. Et ce fut alors que je reçus mon affec­ta­tion ultime : net­toyeuse de chiottes. » On ne racon­tera pas ce qui s’est passé lors de ses dif­férentes affec­ta­tions, Amélie Nothomb l’écrit avec toute sa verve et son verbe habi­tuels. On peut dire que lors de ses journées laborieuses (qui s’é­ten­dent par­fois à la nuit), elle s’in­vente des échap­pées belles : la vue sur Tokyo où elle s’imag­ine plonger le corps tout entier et la beauté stricte de sa supérieure, qui provoque en elle des émois et des délires éro­tiques.

Dans cette entre­prise, elle restera presque un an, et dès le lende­main de sa démis­sion, elle com­mencera un livre qu’elle inti­t­ulera Hy­giène de l’as­sas­sin. C’est ce qu’elle affirme à la fin de Stu­peur et trem­ble­mentsEt qui jette un trou­ble. Qu’est-ce donc que cet ouvrage que l’on vient de lire (avec délec­ta­tion) ? Un roman comme indiqué en cou­ver­ture, un réc­it auto­bi­ographique comme le laisse sous-enten­dre l’adéqua­tion entre la nar­ra­trice Amélie-san et l’écrivaine, une aut­ofic­tion ? Sûre­ment un dou­ble jeu : l’un avec les li­mites du roman ; l’autre avec la mytholo­gie per­son­nelle de l’écrivaine. Car depuis le début de sa car­rière, telle une Mylène Farmer de la lit­téra­ture, elle s’est inven­té, créé un per­son­nage à la fois médi­a­tique et my­thique (prof­itable à la vente de ses livres) qui étonne, détonne dans ce monde lit­téraire qui se veut, de plus en plus, tout à fait nor­mal, sans fig­ure d’écrivain fan­tas­mée. Mais n’est-ce pas là un autre mythe, qui n’ose s’avouer ?

Michel Zumkir


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°109 (1999)