Henri Roanne-Rosenblatt : Le cinéma de Saül Birnbaum

On tourne

Henri ROANNE-ROSENBLATT, Le cinéma de Saül Birnbaum, Genèse , 2013

John est un jeune Juif new-yorkais contemporain. Il arrondit ses fins de mois en filmant des mariages avec la caméra que son oncle Saül lui a offerte. Saül quant à lui est passionné de cinéma depuis sa plus tendre enfance. C’est le cinéma qui lui a permis de ne pas désespérer : sa vie est un roman sombre, qu’il se propose de raconter. Quand on le cachait, pendant la guerre, il s’improvisait scénariste pour passer le temps. Adolescent, il échoue à l’examen d’entrée de l’Ecole des Arts et Métiers et doit remiser son rêve de devenir projectionniste. Comme il se sent inapte à vivre, il se projette dans l’héroïsme des personnages du grand écran. John, son neveu, sera ce qu’il n’a pas pu être. Il lui fait tourner The yellow star avenger, un « western urbain juif », réalisé par John, produit par Saül, avec la collaboration vague d’un écrivain connu et la participation vicieusement intéressée d’un acteur célèbre, et avec le plus de figurants possibles, pour avoir un large public à la sortie. Saül peut enfin exister, car au fur et à mesure qu’il raconte et qu’il vit, grâce à son neveu, son vieux rêve de faire du cinéma, il se déleste du passé. Il tombe amoureux d’Hannah, la belle projectionniste, cultivée et mystérieuse. Son nom est le palindrome qui nous invite à boucler la boucle, à revenir aux bobines originelles, à tourner. Le mouvement de la bobine est une forme de salut. Saül et Hannah sont de vieux et sophistiqués romantiques : ils s’invitent à tour de rôle dans des lieux où l’on a tourné des scènes de leurs films-cultes pour voir si l’autre va en deviner le titre. New-York, de manière plus subtile qu’Hollywood, est la ville du cinéma, car quand on y vit, on vit dans les films. Ses habitants – et les touristes stupéfaits – y évoluent avec l’étrange sensation de faire de constants allers et retours entre réel et fiction. The yellow star avenger est sélectionné à Cannes à la faveur d’un boycott du festival par les grands producteurs U.S., et John est alors propulsé sur le devant de la scène et à la une des tabloïds. Mais les comptes avec le passé de Saül ne sont pas encore réglés. Il doit aller au bout de son histoire. Pour pouvoir vivre, pour donner du sens à cette fiction vraie qu’est le présent, il lui faudra faire son propre film.

Henri Roanne-Rosenblatt entrelace les récits, aujourd’hui se glisse entre deux scènes d’hier ; on va de New-York au petit village autrichien dont sont originaires Saül, Adolf Hitler, et la nièce de celui-ci, premier amour de Saül, on file à Bruxelles, on revient à New-York, détour par Shangaï et le Canada. Le roman mêle l’histoire de Saül, dont la famille persécutée vole en morceaux, à l’histoire du cinéma. Et ces deux histoires, intimement liées, nous sont racontées depuis les coulisses, dans une zone qu’il convient de tenir cachée. Comment dire l’horreur, et comment la dépasser ? Roanne-Rosenblatt a trouvé une voie : revenir au bonheur de la fiction, et le multiplier à force de multiplier les écrans, les mises en abymes, les films, scénarios, romans, faux-noms, cachettes. La famille de Saül a éclaté dans le monde entier, d’exils en fuites, de remariages en adoptions. La structure en apparence éclatée du livre reflète l’éclat de la famille. Mais entrelacer, c’est tisser, c’est monter : rassembler ce qui a été disjoint.

Et c’est aussi un grand bonheur de lecture, car non seulement Henri Roanne-Rosenblatt partage avec nous sa culture cinématographique (et nous pousse à aller voir et revoir bon nombre de films), mais en plus il se révèle un conteur de talent, ménageant ses effets avec un art précis. En exergue, on peut lire la citation de Fritz Lang : « Le cinéma est une machine à inventer la vie ». Le roman en est une magistrale confirmation.

Nicolas Marchal