Henri Roanne-Rosenblatt, Le cinéma de Saül Birnbaum

On tourne

Hen­ri ROANNE-ROSENBLATT, Le ciné­ma de Saül Birn­baum, Genèse édi­tion, 2013

Mise à jour 03/03/2022 : une réédi­tion du roman parait au print­emps 2022 aux édi­tions MEO : Hen­ri ROANNE-ROSENBLATT, Le ciné­ma de Saül Birn­baum, MEO, 2022, 18 €, ISBN : 9782807003354

roanne rosenblatt le cinema de saul birnbaum MEOJohn est un jeune Juif new-yorkais con­tem­po­rain. Il arrondit ses fins de mois en fil­mant des mariages avec la caméra que son oncle Saül lui a offerte. Saül quant à lui est pas­sion­né de ciné­ma depuis sa plus ten­dre enfance. C’est le ciné­ma qui lui a per­mis de ne pas dés­espér­er : sa vie est un roman som­bre, qu’il se pro­pose de racon­ter.

Quand on le cachait, pen­dant la guerre, il s’improvisait scé­nar­iste pour pass­er le temps. Ado­les­cent, il échoue à l’examen d’entrée de l’École des Arts et Métiers et doit remiser son rêve de devenir pro­jec­tion­niste. Comme il se sent inapte à vivre, il se pro­jette dans l’héroïsme des per­son­nages du grand écran. John, son neveu, sera ce qu’il n’a pas pu être. Il lui fait tourn­er The yel­low star avenger, un « west­ern urbain juif », réal­isé par John, pro­duit par Saül, avec la col­lab­o­ra­tion vague d’un écrivain con­nu et la par­tic­i­pa­tion vicieuse­ment intéressée d’un acteur célèbre, et avec le plus de fig­u­rants pos­si­bles, pour avoir un large pub­lic à la sor­tie. Saül peut enfin exis­ter, car au fur et à mesure qu’il racon­te et qu’il vit, grâce à son neveu, son vieux rêve de faire du ciné­ma, il se déleste du passé.

Il tombe amoureux d’Hannah, la belle pro­jec­tion­niste, cul­tivée et mys­térieuse. Son nom est le palin­drome qui nous invite à boucler la boucle, à revenir aux bobines orig­inelles, à tourn­er. Le mou­ve­ment de la bobine est une forme de salut. Saül et Han­nah sont de vieux et sophis­tiqués roman­tiques : ils s’invitent à tour de rôle dans des lieux où l’on a tourné des scènes de leurs films-cultes pour voir si l’autre va en devin­er le titre.

New-York, de manière plus sub­tile qu’Hollywood, est la ville du ciné­ma, car quand on y vit, on vit dans les films. Ses habi­tants – et les touristes stupé­faits – y évolu­ent avec l’étrange sen­sa­tion de faire de con­stants allers et retours entre réel et fic­tion. The yel­low star avenger est sélec­tion­né à Cannes à la faveur d’un boy­cott du fes­ti­val par les grands pro­duc­teurs U.S., et John est alors propul­sé sur le devant de la scène et à la une des tabloïds. Mais les comptes avec le passé de Saül ne sont pas encore réglés. Il doit aller au bout de son his­toire. Pour pou­voir vivre, pour don­ner du sens à cette fic­tion vraie qu’est le présent, il lui fau­dra faire son pro­pre film.

Hen­ri Roanne-Rosen­blatt entrelace les réc­its, aujourd’hui se glisse entre deux scènes d’hier ; on va de New-York au petit vil­lage autrichien dont sont orig­i­naires Saül, Adolf Hitler, et la nièce de celui-ci, pre­mier amour de Saül, on file à Brux­elles, on revient à New-York, détour par Shangaï et le Cana­da. Le roman mêle l’histoire de Saül, dont la famille per­sé­cutée vole en morceaux, à l’histoire du ciné­ma. Et ces deux his­toires, intime­ment liées, nous sont racon­tées depuis les couliss­es, dans une zone qu’il con­vient de tenir cachée. Com­ment dire l’horreur, et com­ment la dépass­er ? Roanne-Rosen­blatt a trou­vé une voie : revenir au bon­heur de la fic­tion, et le mul­ti­pli­er à force de mul­ti­pli­er les écrans, les mis­es en abymes, les films, scé­nar­ios, romans, faux-noms, cachettes. La famille de Saül a éclaté dans le monde entier, d’exils en fuites, de remariages en adop­tions. La struc­ture en apparence éclatée du livre reflète l’éclat de la famille. Mais entrelac­er, c’est tiss­er, c’est mon­ter : rassem­bler ce qui a été dis­joint.

Et c’est aus­si un grand bon­heur de lec­ture, car non seule­ment Hen­ri Roanne-Rosen­blatt partage avec nous sa cul­ture ciné­matographique (et nous pousse à aller voir et revoir bon nom­bre de films), mais en plus il se révèle un con­teur de tal­ent, ménageant ses effets avec un art pré­cis. En exer­gue, on peut lire la cita­tion de Fritz Lang : « Le ciné­ma est une machine à inven­ter la vie ». Le roman en est une magis­trale con­fir­ma­tion.

Nico­las Mar­chal


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°177 (2013)