Anne Herbauts:
quelque part entre les pages

Anne Herbauts

Anne Herbauts

Anne Herbauts ne fait pas les choses comme tout le monde. Dans ses livres, les mer­les sont des vir­gules, les mots devi­en­nent images et les dessins sont écrits. Elle utilise une gram­maire dif­férente de la nôtre, faite de papi­er et de matière, un vocab­u­laire fait de cabanes, de chais­es et de théières. Elle des­sine le vide. Elle écrit avec le silence. Por­trait d’une ni-illus­tra­trice ni-autrice qui fait de grands livres pour les petits.

Née en 1975 à Brux­elles, Anne Herbauts garde de son enfance le goût des let­tres et l’amour des livres. Feuil­letés, lus à haute voix, ils ouvrent un monde à l’enfant qu’elle est alors et qui se délecte de la sonorité des mots. Très jeune, elle s’intéresse aux Arts plas­tiques et entre­prend ensuite des études à l’Académie des Beaux-Arts. Cette for­ma­tion sera fon­da­trice, puisqu’elle est à l’origine de sa ren­con­tre avec Anne Quévy, son pro­fesseur d’illustration, dont elle aime à dire qu’elle est son « Maître ». Cette dernière l’amène à dévelop­per non seule­ment son dessin, mais surtout le rap­port entre celui-ci et le texte. L’essentiel de l’œuvre d’Anne Herbauts se situe juste­ment là, dans ce lien entre mots et illus­tra­tions.

Le merle est une virgule

L’album jeunesse a cette par­tic­u­lar­ité de s’écrire à la fois avec des images et des mots. Ce rap­port texte-image, Anne Herbauts l’a pro­fondé­ment mis en œuvre dans sa démarche. Pour cette rai­son, elle déclare, quand on l’interroge sur son tra­vail, qu’elle n’est ni illus­tra­trice, puisqu’elle retourne con­stam­ment au texte et ne sait pas pein­dre pour pein­dre, ni autrice, puisqu’elle ne sait pas écrire sans image. Elle est les deux à la fois, ou plutôt quelque part entre les deux, puisqu’elle bas­cule sans cesse de l’un à l’autre. Dans ses ouvrages, pub­liés pour la plu­part chez Cast­er­man et Esper­luète, l’image n’existe pas pour elle-même, mais est présente pour racon­ter quelque chose au lecteur. « Je tra­vaille entre le texte et l’image, autrement dit dans un espace qui en réal­ité n’existe pas, un espace com­plète­ment abstrait ». Ce rap­port entre le dessin et le mot est si étroit que, lors de l’élaboration de ses livres, elle ne fait pas de cro­quis mais prend des notes, y com­pris à pro­pos de ses illus­tra­tions. Les dessins passent donc d’abord par le verbe. Cet éton­nant proces­sus s’explique aus­si par le fait qu’elle souhaite ne pas s’habituer à son trait. Trop répéter un dessin lors d’essais et de cray­on­nés, c’est pren­dre le risque de s’ennuyer ensuite, quand la « vraie » illus­tra­tion, celle qui sera imprimée, doit être réal­isée. Cela con­duirait l’artiste à un dessin moins vivant, auquel il man­querait une vibra­tion. « L’important n’est pas de faire beau, c’est de faire juste » déclare-t-elle. À la per­fec­tion du trait, elle préfère donc cette justesse qui transparaît de façon évi­dente à la lec­ture de ses livres.

Cette justesse se retrou­ve dans son écri­t­ure. Anne Herbauts taille, cisèle la langue et, à nou­veau, évite le « trop joli ». À la lec­ture de ses livres, on sent une véri­ta­ble délec­ta­tion pour les mots. Elle aime les répéti­tions, le bégaiement, faire buter le lecteur pour per­me­t­tre aux mots de se déploy­er pleine­ment, les ren­dre dans toute leur sonorité. Ses textes sont faits pour être lus à haute voix. Ils ont été écrits de cette façon et c’est un plaisir indé­ni­able de laiss­er ses mots fon­dre dans la bouche. Ce goût du mot, qui lui vient, entre autres, de sa mère éty­mol­o­giste, elle tâche de le faire partager à ses lecteurs. Avec suc­cès.

À force de répéti­tion ou de jeux avec la sonorité des mots, elle réin­ter­prète leur sens. Dans De temps en temps, album très per­son­nel pub­lié en 2006 à l’Esperluète, elle four­nit un exem­ple par­lant de cet attrait : « arbre. Quand on le prononce, en prenant le temps, il se déplie devant nous, les branch­es nouées s’écartent du tronc, dessi­nent les racines du ciel et s’éparpillent, vertes et amères, liss­es, doigts ten­dus vers une ébauche de vent. Débauche de vent. » Anne Herbauts est par­ti­c­ulière­ment atten­tive à la musique de ses textes et dit d’ailleurs écrire ses livres comme des « par­ti­tions » : « C’est comme une musique, pour com­pos­er un rythme, il faut altern­er asso­nances et dis­so­nances. »

Le bas­cule­ment con­stant de l’image au texte se retrou­ve dans le tra­vail d’Anne Herbauts d’une façon plus inat­ten­due encore. Si elle aime cer­tains objets, au point qu’ils revi­en­nent régulière­ment au long de son œuvre, c’est juste­ment pour cette rai­son. Ain­si, cer­tains motifs récur­rents ponctuent son tra­vail de livre en livre. La cafetière, le mer­le, la chaise ou la cabane, la chaus­sure ou l’arbre se retrou­vent dans de nom­breux albums, comme une sig­na­ture. Si elle les aime tant, c’est non seule­ment parce qu’ils sont « faciles à dessin­er », per­me­t­tant en un sim­ple trait une présence, un poids dans l’image, mais aus­si parce qu’une fois posés sur la page, ils « devien[ne]t une forme. Cette forme devient un signe graphique et très vite, […] bas­cule vers un signe typographique […] Ça devient presque un mot dans l’image. » Elle utilise donc ces objets ou ani­maux comme des élé­ments d’une écri­t­ure à part entière. Le mer­le devient ain­si « une vir­gule », alors que le mot « mer­le », lui, peut devenir une image. L’image-mot lui ouvre une grande lib­erté graphique et per­met des jeux de nar­ra­tiv­ité : elle trans­forme cafetière ou chaus­sure en per­son­nages, peut mon­tr­er une cabane ouverte, fer­mée ou les deux à la fois, des­sine les chais­es par le vide, en ne dessi­nant que ce qu’il y a autour.

Ce jeu, ce bas­cule­ment, lui per­met de dire les choses autrement, d’écrire ce qui ne l’est jamais, de racon­ter l’indicible.

Des livres toujours ouverts

Sor­tant des formes nar­ra­tives con­ven­tion­nelles, Anne Herbauts pro­pose des livres qui ne ressem­blent pas aux autres et touchent leurs lecteurs d’une manière peu con­ven­tion­nelle. Dans ses his­toires, tout n’est pas expliqué. Au lecteur de saisir ce qui lui appa­rait quand les pages s’ouvrent sous ses yeux. Les albums d’Anne Herbauts racon­tent, évo­quent, met­tent en poème, invi­tent à la réflex­ion. Ils lais­sent des traces et leur exis­tence per­siste après qu’on les a fer­més. Ils con­tin­u­ent leur chem­ine­ment dans les esprits. Devant leur ton poé­tique, sou­vent philosophique mais jamais péd­a­gogique, les adultes peu­vent être décon­te­nancés. Les enfants, eux (essayez, vous ver­rez…), se lais­sent faire plus volon­tiers. Ils sem­blent com­pren­dre spon­tané­ment qu’il se joue là quelque chose d’indicible, qui va plus loin que les livres d’histoires clas­siques. Ce sont des albums qui ouvrent des portes et des fenêtres, qui créent du sens, provo­quent des impres­sions durables et d’autant plus pro­fondes qu’ils sug­gèrent plus qu’ils n’imposent.

« Les livres qui don­nent des répons­es, ça n’est pas intéres­sant. Ce sont des livres fer­més. Un livre, c’est pos­er des ques­tions et s’ouvrir », déclare l’autrice dans un entre­tien.

Ain­si, Anne Herbauts écrit sur l’invisible, l’impalpable, ce qu’on ne peut décrire. Elle racon­te le temps, l’espace, le vent, le silence, la dis­pari­tion. Dans Les moin­dres petites choses, elle évoque ces moments minus­cules, ces gestes ou objets fam­i­liers, et ces instants où, d’un coup, une impres­sion de grand ou de beau se déploie devant nous et nous laisse pan­tois, admi­rat­ifs ou songeurs, au cœur du quo­ti­di­en pour­tant. Ce déploiement est aus­si celui du livre lui-même puisque ses pages, à rabats, s’ouvrent pour dépass­er leur cadre, trans­for­mant d’un geste l’image et créant des tableaux qui appor­tent un sens nou­veau au réc­it. Cet exem­ple illus­tre bien une autre ten­dance de l’autrice-illustratrice : l’utilisation des pos­si­bil­ités du livre comme objet.

Les livres sont des cabanes

« J’aime tra­vailler sur toutes les facettes du livre, physique­ment, “tra­vailler”, “faire par­ler” le papi­er, le pli, la cou­ture, les tranch­es, l’objet, les espaces, pour faire émerg­er, pour écrire dans l’invisible, l’impalpable, les inter­stices du livre. […] Écrire un livre, c’est écrire à tous les niveaux. » La troisième dimen­sion du livre n’est jamais ignorée chez Anne Herbauts. L’artiste utilise cette matéri­al­ité comme un vocab­u­laire nou­veau ou un nou­v­el espace de créa­tion. Au fil de ses paru­tions, elle explore les dif­férents aspects du livre en tant qu’objet fait de papi­er et de car­ton.

Pub­lié en 2004 aux édi­tions Cast­er­man, l’album Lun­di en est un bel exem­ple : la cou­ver­ture car­ton­née est évidée de la forme d’une cabane, dans laque­lle on entre en ouvrant le livre. Les pages sont mar­quées de relief, invi­tant le lecteur à touch­er l’image et ouvrant ain­si une autre dimen­sion. Autre orig­i­nal­ité, les pages de l’album, qui traite de la dis­pari­tion, s’amenuisent au fur et à mesure du réc­it en présen­tant un gram­mage de plus en plus fin. Ain­si, la matéri­al­ité de l’ouvrage rejoint le sujet et con­tribue à l’écriture du réc­it. Dans The­fer­less, la tranche est bleue, comme si l’image débor­dait de son cadre, de sa zone d’impression. Dans l’album De quelle couleur est le vent ?, qui s’adresse aus­si aux non-voy­ants, elle tra­vaille le papi­er en relief et invite à faire « souf­fler » les pages du livre. Petites météorolo­gies, livre rem­pli de petits rabats cachés dans les pages, ouvre des tas de petites portes et de fenêtres, inter­ro­geant le lecteur sur le dedans/dehors, le montré/caché, le secret, l’intimité. Toc Toc Toc est une mai­son en car­ton, un livre-cabane où les enfants les plus jeunes peu­vent décou­vrir ce qui se cache aux qua­tre coins du logis.

Relief, gram­mage, découpes, rabats, volets à ouvrir, tout est util­isé de façon nar­ra­tive, jamais gra­tu­ite. Tout con­stru­it du sens car « le sup­port, le for­mat, le papi­er, […] tout fait mot ». Ain­si sol­lic­ité, le lecteur est act­if. Il touche, sent, ouvre et…lit. Anne Herbauts l’incite à ne pas se con­tenter de deux dimen­sions.

Les livres sont des cabanes
de papi­er
pliées
ouvertes
où entr­er
sor­tir
ressor­tir.
Des fenêtres, aus­si,
qui regar­dent, nous regar­dent, lisent
le dehors en dedans
et les dedans dehors.[1]

L’objet-livre déploie de nou­velles façons d’être grâce à cette autrice qui n’a de cesse d’interroger ses poten­tial­ités et d’en tir­er un par­ti tou­jours orig­i­nal et très per­son­nel. Pour elle, un livre fer­mé n’est pas un livre. Il n’est alors qu’un objet de car­ton et de papi­er. Il devient livre quand on l’ouvre. Le livre c’est le temps, celui qu’on prend pour en tourn­er les pages et le lire. Il existe dans l’espace entre les pages et le lecteur.

C’est prob­a­ble­ment là, à cet endroit, que l’on appréhende le mieux l’œuvre d’Anne Herbauts. Quelque part entre les pages.

Fan­ny Deschamps


[1] Anne HERBAUTS, 10 cabanes dans la lune, texte accom­pa­g­nant l’exposition du même nom, 2010.


Arti­cle pub­lié dans Le Car­net et les Instants n°192 (octo­bre — décem­bre 2016)