André ROMUS, Bourreaux, couteaux ; Philippe LEKEUCHE, Celui de rien ; Gaspard HONS, Personne ne précède ;Un papillon posé sur un livre de Georges Perec

La boussole des déboussolés

André ROMUS, Bour­reaux, couteaux, L’Ar­bre à paroles, 1993
Philippe LEKEUCHE, Celui de rien, Les Eper­on­niers, 1993
Gas­pard HONS, Per­son­ne ne précède, Hati­er, 1993
Gas­pard HONS, Un papil­lon posé sur un livre de Georges Perec, Rougerie, 1993

Voilà bien où nous sommes après vingt siè­cles de civil­i­sa­tion et quel­ques mil­lé­naires de gloire et d’igno­rance : nulle part, c’est-à-dire pas plus avancés qu’au pre­mier jour, après l’al­lumage du soleil. Seuls au milieu de mil­lions de mil­lions de vivants, et com­plète­ment débous­solés par­mi les poteaux indi­ca­teurs, les écrans, les affich­es. Affamés, assoif­fés, et cher­chant, cher­chant. Quoi ? Ce petit quelque chose qui nous sauverait de la mort, ce petit quelque chose qui nous sauverait de l’in­quiète exis­tence et nous don­nerait enfin la vie, la vraie, en pléni­tude, celle-là même dont on a dit qu’elle est tou­jours ailleurs, quand elle sem­ble si proche, comme un air de fontaine der­rière la haie ou une aile sur l’hori­zon qui s’ef­fon­dre. C’est à cette sorte de réflex­ions que les poètes imman­quable­ment nous ramè­nent. De là sans doute la méfi­ance et le mépris que les gag­neurs, les bat­tants (de quoi ?) vouent à la poésie, et l’acharne­ment des dic­tateurs de tous bor­ds sur les poètes.

Cha­cun y par­le pour lui seul d’abord, pour son lecteur ensuite ; cha­cun à sa manière unique, avec le souf­fle qui est le sien, ly­rique, déchiré ou sere­in. Le pre­mier dit Bour­reaux, couteaux, et le monde est soudain là, trébuchant et sonore, le sien, le nôtre. De Venise à Liège, en pas­sant par Natchez, Mis­sis­sipi, et Brux­elles, Bra­bant, il rem­plit son car­net d’er­rance avec sa soli­tude et ses appels, note les con­ver­sa­tions qui se croisent et se brisent, halète son désir brûlant ou chante avec les oiseaux tan­dis que

la foudre aux cris d’en­fance et de désir re­monte le fleuve lent du soir entre les mag­no­lias

et

fait luire dans la cham­bre enflammes l’of­frande urgente d’un vis­age affamé et ce ven­tre de blues sous le blue-jeans ouvert

L’amour sem­ble être ici au cœur de la ques­tion de vivre : l’amour qui fut, l’amour qui vient, ce lieu où être et rester dont le poète André Romus définit ain­si les élé­ments :

—  quelque part : ici

—  quelque chose : cette porte ouverte entre nous

—  quelqu’un : l’autre

Plus énig­ma­tique, le suiv­ant pro­pose Celui de rien. C’est un long cri déchi­rant, un chant d’ex­il, désen­chan­té, où plane la han­tise de la mort. Je suis sans exis­tence, af­­firme-t-il. J’écris : qui me lit ? Je crie : qui m’élit ? Si c’est le sort de cha­cun d’être seul, ce n’est pas sa fin. D’où les ques­tions, les appels à l’autre. Ques­tions sans réponse et qui enfer­ment, refer­ment l’être sur lui-même. Mais le poète veut rompre le cer­cle, sor­tir du désas­tre, ne pas céder au dés­espoir puisque tout poème est un trem­ble­ment, puisque

Il n’y a rien à sauver.

Et Cepen­dant nous avons tout à per­dre.

Dans un très beau poème en prose inti­t­ulé L’ar­rivée au château, qu’il faudrait citer en entier, Philippe Lekeuche donne le sésame de ce «tout», dans la prox­im­ité d’An­dré Romus :

Hors l’amour, exis­ter est désas­tre (…) Hors

l’amour,

cette folie, c’est noir vivre; et la rai­son, duperie,

laideur, un gros ven­tre!

Avec le troisième, Gas­pard Hons, une em­bellie s’ou­vre entre les nuages noirs, quelque chose se pro­file au bout du verg­er, entre les arbres, quelque chose que les abeilles folles sèment dans l’air : lumière qui rassérène en dépouil­lant, sen­tier invis­i­ble où l’on va seul, où Per­son­ne ne précède, où nul n’est oublié. Le poète fait l’in­ven­taire du regard, porté par des mots qu’il répète comme une mélopée et qui le fontvogue® entre la terre promise et la mélodie du bon­heur (…) sur le fil du Logos.

Cette louange de la quête intérieure, entre­prise dans la famil­iar­ité des choses et des êtres, aus­si évi­dente et nue qu’un papil­lon posé sur un livre de Georges Perec, est une of­frande, une autre manière de crier, d’inter­roger le monde, de l’ap­pel­er à vivre au pré­sent, quelque chose en somme comme une bous­sole pour les errants que nous sommes, tous.

Guy GOFFETTE

Le Car­net et les Instants n° 80, 15 novem­be 1993 — 15 jan­vi­er 1994