Aux sources du Groupe μ

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Jean-Marie Klinken­berg

Il fut une époque où l’on osa rêver qu’œuvr­er ensem­ble, en toute lib­erté, générait une inven­tiv­ité, une force et une pro­fondeur que le tra­vail soli­taire ou divisé n’apportait pas. Pour cer­tains, l’utopie devint réal­ité. Ain­si pour le Groupe μ qui, en près de cinquante années d’existence et qua­tre livres fon­da­men­taux, a mis la recherche et l’écriture col­lec­tives au ser­vice d’une rhé­torique du savoir. À l’occasion de la paru­tion leur dernier ouvrage, Prin­cip­ia semi­ot­i­ca. Aux sources du sens (Impres­sions nou­velles), nous avons ren­con­tré l’un de ses mem­bres fon­da­teurs, Jean-Marie Klinken­berg.

 

Dans quel con­texte est né le Groupe μ ?

Le Groupe μ a été créé dans les années soix­ante, à l’approche de mai 68. Dans ces années-là, de très grands boule­verse­ments avaient lieu, entre autres, dans le domaine de la cul­ture. Par­mi les ten­dances impor­tantes, ce qu’on appelait à ce moment-là les grands par­a­digmes, on comp­tait l’impact de la lin­guis­tique et de l’anthropologie sur la réflex­ion lit­téraire. Nous étions un cer­tain nom­bre de Lié­geois à estimer que le dis­cours sur la lit­téra­ture était par trop esthéti­sant, passéiste, his­tori­cisant, nous voulions tenir un dis­cours autre, actuel et mod­erne, dans un souci de lib­erté intel­lectuelle. Nous nous sommes sai­sis de ce qui était dans l’air du temps, cet intérêt pour la lin­guis­tique, pour le struc­tural­isme aus­si.

Quels sont les mem­bres fon­da­teurs du groupe ?

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Le Groupe µ en 1970. De g. à dr. : François Pire, Jean-Marie Klinken­berg, Hadelin Tri­non, Jacques Dubois, Fran­cis Ede­line, Philippe Minguet.

Nous étions six et nous n’avons jamais été plus nom­breux : Jacques Dubois, jeune chercheur en lit­téra­ture ; Fran­cis Pire, roman­iste devenu philosophe ; Philippe Minguet, juriste tout d’abord et tit­u­laire de la chaire d’esthétique à l’Université de Liège ; Hadelin Tri­non, spé­cial­iste du ciné­ma, pro­fesseur à l’Insas ; Fran­cis Éde­line, ingénieur intéressé par la poésie anglo-sax­onne et les approches sci­en­tifiques de la lit­téra­ture ; et moi-même, le cadet du groupe. Jacques Dubois nous décrivait comme des chré­tiens de cat­a­combes. Très rapi­de­ment et un peu par jeu, nous avons écrit un livre, sor­ti en 1970. Rhé­torique générale a con­nu un suc­cès ful­gu­rant, il a été traduit dans une ving­taine de langues. Aujourd’hui, la revue Sci­ences humaines le con­sid­ère comme un des cent ouvrages mar­quants du xxe siè­cle. Ce suc­cès nous a un peu effarés. Il nous a fait crois­er des gens aus­si dif­férents que Roland Barthes, Umber­to Eco, Roman Jakob­son, Gérard Genette.

Est-ce qu’il était habituel, à l’époque, de tra­vailler en groupe ?

Absol­u­ment pas. Et ce ne l’est tou­jours pas. Aujourd’hui, beau­coup de sci­en­tifiques sig­nent col­lec­tive­ment mais ont tou­jours, à leur tête, un chef. Le Groupe μ n’en a jamais eu, il est une sorte de maque­tte de société sans classe. On peut rap­procher notre écri­t­ure col­lec­tive du phénomène Bour­ba­ki en math­é­ma­tique : Bour­ba­ki, comme vous le savez, est un math­é­mati­cien imag­i­naire der­rière lequel se cachait toute une équipe. Tout cela prove­nait de cette espèce de joie soix­ante-huitarde, d’un sen­ti­ment com­mu­nau­taire et du fait que nous fai­sions tout cela pour notre plaisir. Le groupe n’a jamais été insti­tu­tion­nal­isé. Il est basé à l’Université de Liège mais n’existe pas dans son organ­i­gramme.

Com­ment s’organisait le tra­vail col­lec­tif ?

Quand nous nous sommes retrou­vés à qua­tre, à cette ques­tion, Jacques Dubois avait cou­tume de répon­dre : Minguet vient et ouvre la porte, Éde­line arrive et pense, puis Klinken­berg survient et grat­te, à la fin, j’apparais et je signe. Il y a quelque chose de vrai dans cette boutade, Philippe Minguet a tou­jours agi un peu comme notre man­ag­er, il pen­sait à ce qu’il fal­lait faire pour que notre tra­vail ne soit pas ignoré, Fran­cis Éde­line, lui, a tou­jours été le plus généreux en idées. Pour ma part, j’ai tou­jours pos­sédé le sens de la syn­thèse, je perce­vais les con­tra­dic­tions et don­nais le coup de rédac­tion finale. Le résul­tat est une écri­t­ure col­lec­tive qui passe et repasse par le creuset de la dis­cus­sion, de la réécri­t­ure. Avec cette façon de faire, nous nous sommes révélés moins pro­duc­tifs en tant que groupe qu’individuellement. Si nous n’avons fait que peu de livres, ils sont pour moi, et je pense qu’il doit en être de même pour les autres, les joy­aux de notre pro­duc­tion.

Est-ce qu’il a été facile de pub­li­er, Rhé­torique générale, votre pre­mier livre, à Paris ?

groupe mu traite du signe visuelNous l’avions envoyé à trois édi­teurs et tous les trois ont dit oui. Le pre­mier à répon­dre a été Larousse, qui souhaitait le pub­li­er dans sa col­lec­tion « Langue et lan­gage », très à la mode à l’époque, une col­lec­tion où l’on trou­vait notam­ment Séman­tique struc­turale : recherche de méth­ode de Greimas. Par la suite, lorsque Larousse a remod­elé sa mai­son pour des raisons pure­ment économiques, il a élim­iné cette col­lec­tion. L’ouvrage a été récupéré par Le Seuil, dans sa col­lec­tion de poche « Point », comme Rhé­torique de la poésie par la suite. En 1992, Le Seuil a édité notre troisième grand livre, Traité du signe visuel. Pour une rhé­torique de l’image. Ray­mond Que­neau dont je suis un grand admi­ra­teur avait lu et appré­cié le man­u­scrit de Rhé­torique générale. Il le voulait pour Gal­li­mard, mais il a été plus lent que Larousse. Des amis com­muns m’ont dit qu’à plusieurs repris­es il avait émis le regret de n’avoir pu le pub­li­er.

Aujourd’hui, vous n’êtes plus que deux dans le groupe. Que s’est-il passé ?

Le Groupe μ, c’est un peu comme Les dix petits nègres d’Agatha Christie. Comme je vous l’ai dit, au départ, nous étions six. À un moment don­né, nous avons essayé de nous agrandir mais le mir­a­cle de l’écriture col­lec­tive ne s’est pas repro­duit. Nous sommes donc restés six mais très rapi­de­ment, après le pre­mier livre, Fran­cis Pire et Hadelin Tri­non, exténués par l’expérience de l’écriture col­lec­tive, nous ont quit­tés. Nous avons con­tin­ué à qua­tre pen­dant très longtemps. L’amitié est impor­tante dans le groupe. Sans elle, sa longévité ne s’expliquerait pas. C’est à qua­tre que nous avons fait Rhé­torique de la poésie. Après ce livre, Jacques Dubois est par­ti à son tour, de plus en plus req­uis par ses pro­duc­tions en soci­olo­gie de la lit­téra­ture. Alors que nous avions entamé le tra­vail sur l’image visuelle, Philippe Minguet est tombé grave­ment malade. Ce livre com­mencé à trois a été ter­miné à deux. Là nous nous sommes dit, Fran­cis Éde­line et moi-même, un cou­ple n’est pas un groupe, nous allons le dis­soudre. Mais ce livre, Traité du signe visuel, a con­nu un suc­cès assez con­sid­érable. Cer­tains n’ont pas hésité à affirmer qu’il s’agissait d’une refon­da­tion de la théorie de l’image com­pa­ra­ble à ce qu’avait été, pour la langue, le Cours de lin­guis­tique générale de Fer­di­nand Saus­sure. Sol­lic­ités pour tra­vailler dans des numéros spé­ci­aux de revue, dans des pro­grammes de recherche sur l’image sci­en­tifique ou artis­tique, nous avons été oblig­és à rester ensem­ble et à pour­suiv­re nos recherch­es, jusqu’à aboutir à ce que l’on pour­rait appel­er une rhé­torique de la con­nais­sance et ce nou­veau livre.

Si vous con­tin­uez à tra­vailler sous le nom de Groupe μ, est-ce parce que vous pour­suiv­ez un pro­gramme ini­tial et com­mun ?

groupe mu rhétorique generaleLe pro­gramme du groupe est, en quelque sorte, déjà con­tenu dans le titre de notre pre­mier livre, Rhé­torique générale. L’idée était de faire une espèce de grand solfège qui expli­querait com­ment les meilleurs artistes peu­vent tir­er leur art de leur instru­ment. Notre pre­mier solfège était lin­guis­tique. Nous mon­tri­ons com­ment, avec la langue, on pou­vait créer toutes les expres­sions lit­téraires que nous con­nais­sons et ce, quelle que soit la langue, le genre. Après Rhé­torique de la poésie, nous avons com­mencé à réfléchir à l’expression visuelle. Comme nous étions un groupe inter­dis­ci­plinaire, et que plusieurs d’entre nous s’intéressaient aux arts plas­tiques, pro­gres­sive­ment nous avons souhaité appli­quer à la pein­ture mais aus­si à la danse, l’architecture, à tous les types d’expressions visuelles, les sché­mas généraux que nous pou­vions décou­vrir. Notre thèse est que l’esprit humain est un et que des mécan­ismes très généraux sous-ten­dent toute créa­tion, qu’elle soit ou non artis­tique. Nous nous sommes rapi­de­ment aperçus que pour l’image, de quelque nature qu’elle soit, il n’y avait pas de gram­maire con­sti­tuée sur la base de laque­lle nous auri­ons pu tra­vailler. Nous avons dû la con­cevoir nous-mêmes. La par­tie con­sis­tant à se pos­er les ques­tions « Qu’est-ce que c’est qu’une image ? » et « Com­ment fonc­tionne la com­mu­ni­ca­tion visuelle ? » nous a pris plus de temps et de ressources que la par­tie pro­pre­ment rhé­torique. En nous intéres­sant à la manière dont le corps humain perçoit l’image, une sorte de tour­nant a eu lieu. Notre dernier ouvrage, Prin­cip­ia semi­ot­i­ca. Aux sources du sens, en est, d’une cer­taine façon, l’aboutissement.

Quelles en sont les grandes lignes ?

En résumé, nous souhaitons répon­dre à la ques­tion : « Pourquoi y a‑t-il du sens plutôt que rien ? » Notre idée est que le corps est la seule chose dont nous dis­po­sions tous. Tous les êtres vivants en pos­sè­dent un. Pour sur­vivre, en tant qu’individu ou en tant qu’espèce, nous devons ren­dre manip­u­la­ble l’univers dans lequel nous nous mou­vons, un univers qui s’avère d’une var­iété infinie. Je prends un exem­ple : si un vers de terre veut sur­vivre, il s’écartera de toute lumière, il s’enfouira dans le sol pour qu’elle ne le tue pas. Il est donc en pos­ses­sion d’un petit sys­tème qui fonc­tionne par oppo­si­tion et lui per­met de sur­vivre : lumière/pas lumière, vie/non-vie. Je ne pré­tends pas qu’il est capa­ble de le penser, d’en écrire la gram­maire. La lin­guis­tique et le struc­tural­isme nous ont mon­tré que nous fonc­tion­nons par des sys­tèmes de sim­pli­fi­ca­tion, d’opposition. Le sens est la manière dont nous gérons notre envi­ron­nement, nous lui imposons un cer­tain ordre de façon à le ren­dre maîtris­able en fonc­tion de nos besoins, des besoins évidem­ment très var­iés : tan­tôt c’est sur­vivre, tan­tôt com­pren­dre pourquoi le soleil se lève à l’Est et se couche à l’Ouest… Dès lors, on voit qu’entre le ver de terre et Aris­tote existe un con­tin­u­um. Aris­tote pose évidem­ment des ques­tions d’une com­plex­ité infin­i­ment supérieure à celle du ver de terre mais la véri­ta­ble fron­tière n’est pas entre le ver de terre – ni même entre le saumon, le dauphin, le singe – et nous, mais entre le vivant et le non-vivant. À par­tir du vivant, nous avons déjà une espèce de pro­duc­tion de sens. Immod­este, ce livre tente de mon­tr­er que le phénomène du sens est uni­versel et répond à des mécan­ismes rel­a­tive­ment sim­ples.

Michel Zumkir

 


ci-188Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 188 (octo­bre — décem­bre 2015)