Jean-Baptiste Baronian, Parmi tant d’autres crimes

Polar & co.

Jean-Bap­tiste BARONIAN, Par­mi tant d’autres crimes, Les Belles let­tres, 1999.

Auteur d’ou­vrages didac­tiques sur les gen­res polici­er et fan­tas­tique, Marc Lits remet le cou­vert avec Le roman polici­er : intro­duc­tion à la théorie et à l’his­toire d’un genre lit­téraire. L’es­sai est moins vaste que son inti­t­ulé le laisse sup­pos­er, puisque l’au­teur en lim­ite d’emblée le champ au réc­it à énigme du domaine fran­cophone (à l’ex­clu­sion, donc, du thriller et du roman noir). Il est bien enten­du légitime et per­ti­nent, s’agis­sant d’un genre aus­si mul­tiforme, de se don­ner un objet d’é­tude pré­cis ; en out­re, le cor­pus en ques­tion est suffi­samment homogène pour mérit­er un livre à lui seul. Néan­moins le titre aurait pu an­noncer plus franche­ment la couleur. Cela étant, l’é­tu­di­ant trou­vera ici une bonne syn­thèse péd­a­gogique du genre en vis­age dans son développe­ment his­torique, ses car­ac­tères soci­ologiques et ses con­stantes formelles, enfin dans ses liens avec le mythe, les gen­res con­nex­es et la lit­téra­ture en général.

Il y appren­dra que, sur­geon du roman pop­u­laire ayant con­quis peu à peu son autonomie, le roman polici­er est apparu au milieu du XIXe siè­cle en Amérique (Poe), en Angleterre (Wilkie Collins) et en France (Gabo­ri­au). Que cette nais­sance ne doit rien au hasard puisqu’elle coïn­cide avec l’avène­ment d’un nou­veau cadre de pen­sée (le ratio­nal­isme sci­en­tifique), le développe­ment de la civil­i­sa­tion indus­trielle et de la grande urban­i­sa­tion, de même qu’avec la créa­tion des pre­miers corps policiers et des méth­odes d’in­ves­ti­ga­tion mod­erne. Il y trou­vera une analyse claire de son organisa­tion struc­turelle (un réc­it dou­ble qui masque autant qu’il dévoile, et sat­is­fait l’at­tente de son lecteur tout en rusant conti­nuelle­ment avec elle). D’où il con­clu­ra que le réc­it d’en­quête, en tant qu’il sem­ble « le comble de tout acte nar­ratif » (Jacques Du­bois), peut être vu comme un mod­èle du réc­it tout court et un mod­èle d’ap­pren­tis­sage de la lec­ture ; et enfin que le roman polici­er est le genre moral et même méta­physique par excel­lence, ori­en­té vers le dé­chiffrement du réel, la recherche du secret et sa révéla­tion, et chargé d’ex­or­cis­er nos peurs face au sang, au crime et à la mort.

b18083ae67Loin du roman à énigme, les his­toires de Par­mi tant d’autres crimes s’ap­par­entent plu­tôt à ces réc­its d’an­goisse qui firent les beaux jours de l’éphémère « Série blême ». La jalou­sie et l’adultère sou­vent, la folie qui n’est ja­mais bien loin, la poli­tique en une occur­rence, voilà ce qui motive les crim­inels de Jean-Bap­tiste Baron­ian, dont les uns sont des déments homi­cides et les autres des assas­sins acci­den­tels, dont les suiv­ants machi­nent le crime par­fait avec des bon­heurs divers tan­dis que les derniers sont han­tés par la cul­pa­bil­ité œdip­i­enne. Les treize nou­velles qui compo­sent ce recueil tien­nent en haleine par leur car­ac­tère d’his­toires à chute, ten­dues vers un retourne­ment final astu­cieux ou hor­ri­fique, ironique ou amer, tou­jours (ou presque) inat­ten­du. Mais elles nous hap­pent bien plus sûre­ment par une qual­ité d’an­goisse, redi­sons le mot, qui étreint les héros à la façon d’un nœud coulant. Baron­ian a l’art de sus­citer le malaise, le trou­ble, les sen­ti­ments équiv­o­ques avec une grande économie de moyens. L’écri­t­ure sobre installe immédiate­ment l’at­mo­sphère irres­pirable d’un vil­lage, ou bien encore fait insen­si­ble­ment bas­culer la banal­ité quo­ti­di­enne (une querelle de mé­nage, un tra­jet d’au­to­bus, des vacances à la mer, une attente au ciné­ma) dans une am­biance de cauchemar oppres­sant, flir­tant par­fois avec le fan­tas­tique. Le crime n’est jamais éloigné de la nor­mal­ité, il en est même l’es­sence cachée. Garçon, vous nous en remet­trez une douzaine.

Né de la plume pro­lifique d’An­dré-Paul Dû-château, romanci­er et scé­nar­iste de ban­des dess­inées (pour l’i­nus­able Rie Hochet, no­tamment), Knokke-sur-mort, pour sa part, est un hybride de roman noir (avec bon vieux privé dés­abusé) et de thriller car­ré, genre dont Frédéric Dard définit un jour plaisam­ment la for­mule : « une énigme, du sadisme, un sus­pense savam­ment entretenu ». L’énigme met en jeu un nom­bre raisonnable de cadavres, des incen­di­aires sévis­sant sur la côte nord, un traf­ic de matériel pornogra­phique, un cou­ple mal­faisant de goss­es de rich­es et un obscur com­plot poli­tique dont on veut faire porter le cha­peau à un écrivain raté, lequel sert de nègre à un politi­cien affai­riste en fin de car­rière. Le sadisme, de nature prin­ci­pale­ment sex­uelle, nous vaut des mo­ments de gra­da­tion crois­sante dans l’abomi­nation (per­sé­cu­tion télé­phonique de la com­pagne de l’écrivain, sévices trau­ma­ti­sants per­pétrés par un psy­chopathe sur une auto-stoppeuse, autres sévices com­mis sur la vic­time d’un kidnap­ping) et d’autres plus gra­tu­its (décap­i­ta­tion d’un bouc émis­saire, sur une plage, par un groupe de motards). C’est du côté du sus­pense que le livre pâtit. D’abord parce que l’i­den­tité des cou­pables ne fait rapide­ment aucun doute. Ensuite parce que les con­sid­éra­tions sur la cor­rup­tion des élites et les expli­ca­tions né­ces­saires à la relance de l’in­trigue sont sou­vent plaquées sur la nar­ra­tion au lieu de faire corps avec elle. Enfin parce que l’écri­t­ure, effi­cace sans excès de sub­til­ité, n’évite pas les clichés et peine à don­ner de l’é­pais­seur au décor, au drame et aux car­ac­tères. Si bien que l’ensem­ble, mal­gré l’in­térêt des ingré­di­ents, ressem­ble plus à une nov­el­li­sa­tion de scé­nario qu’à un roman. Sera-ce assez pour dis­traire le navet­teur au long des retards fer­rovi­aires qui sont son lot quo­ti­di­en ?

Thier­ry Horguelin

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Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°108 (1999)