Henry Bauchau, L’arbre fou

Dans le sillage d’Œdipe sur la route. Avec Henri Bauchau

Hen­ry BAUCHAUL’ar­bre fou. Théâtre — réc­its - poèmes du cycle d’Œdipe et d’Antigone, Les Éper­on­niers, 1995

bauchau l'arbre fouDepuis que la route d’Œdipe a croisé celle de Sopho­cle (au sens pro­pre, si l’on en croit le réc­it-phan­tasme d’Hen­ri Bauchau, L’en­fant de Salamine), son des­tin post-mortem a été boulever­sé. Son his­toire, du moins en par­tie, est dev­enue un mythe qui a tra­ver­sé les siè­cles jusqu’à être com­plète­ment réac­tivé par Freud, qui en a fait un pili­er de l’in­conscient occi­den­tal, de la pen­sée mod­erne. Hen­ri Bauchau, homme de let­tres et de psy­ch­analyse, ne pou­vait qu’être touché par ce per­son­nage. De là à en être han­té, il n’y avait qu’un pas. Que son incon­scient a franchi douce­ment, lors d’une thérapie avec Con­rad Stein dans les années soix­ante, puis de manière obses­sion­nelle. Cela a d’abord don­né La Reine en amont (1967–1968), pièce autre­fois pub­liée sous le titre La Ma­chi­na­tion, où l’his­toire d’Œdipe inter­vient en tant que théâtre(-poème) dans le théâtre, puis l’im­posant roman Œdipe sur la Route et ses œuvres satel­lites réu­nies aujour­d’hui par Les Éper­on­niers sous l’in­ti­t­ulé géné­rique de L’ar­bre fou. 

Entre les deux appari­tions d’Œdipe dans l’œu­vre d’Hen­ri Bau­chau, il s’est passé un peu moins de vingt ans pen­dant lesquels un trans­fert de l’his­toire s’est opéré : l’au­teur n’a plus focal­isé sa créa­tion sur la rela­tion Œdipe-Jocaste mais sur celle d’Œdipe avec Antigone. Au­trement dit : il a déplacé son atten­tion de la genèse du drame vers son après. Tout l’inté­rêt réside là, d’ailleurs : plutôt que de ré­écrire la xème ver­sion du mythe, il a préféré « s’embarquer dans une vaste entre­prise, celle d’ac­com­pa­g­n­er Œdipe et Antigone dans le long voy­age qui doit les men­er de Thèbes, cité royale du désas­tre et de l’aveu­gle­ment, à Colone, lieu de clair­voy­ance, de la mort et de la gloire d’Œdipe » [Hen­ri Bauchau par­le de la genèse et de la signifi­ca­tion d’Œdipe sur la route dans l’édi­tion de poche du roman, parue dans la col­lec­tion Babel]. Ce livre lui pren­dra cinq années d’écri­t­ure. Depuis, il reste han­té. Peut-on laiss­er sur le bord du chemin ceux qui vous sont devenus si fami­liers au point d’être une part de vous-même ? Au point d’être indis­pens­ables à la réflex­ion sur votre vie ? Mar­guerite Duras et tant d’autres artistes ont déjà prou­vé que non. Alors, Hen­ri Bauchau con­tin­ue de re­travailler cer­tains épisodes, d’en inven­ter de nou­veaux qui sont à la fois clos sur eux-mêmes et ouverts sur l’œu­vre matrice. Il lui arrive aus­si d’en cisel­er des poèmes, une des formes à laque­lle il a tou­jours été fidèle. Et si dans tous ses textes marchent Œdipe et Antigone, Sopho­cle s’y promène aus­si. Ce qui lui per­met de s’ar­rêter sur la thé­ma­tique de la créa­tion incon­fort­able. De ses exi­gences. De sa folie. De son emmêle­ment à la vie. Et de son emprise sur elle.

Michel Zumkir


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°88 (1995)