Henry Bauchau, Le boulevard périphérique

Direction «centre vie»

Hen­ry BAUCHAU, Le boule­vard périphérique, Actes Sud, 2008

bauchau le boulevard peripherique

Il n’y a pas d’âge pour écrire et pour le faire bien. Né en 1913, Hen­ry Bauchau est écrivain depuis une cinquan­taine d’années. Il n’a cessé de pub­li­er des oeu­vres nou­velles au cours des dix dernières années et il sur­prend encore par la moder­nité de son pro­pos. Ici, le nar­ra­teur va régulière­ment au chevet de sa belle-fille atteinte du can­cer. À ses côtés, il vit jour après jour les moments de rémis­sion et de rechute, à la mesure des reculs et de l’évolution du mal qui scan­de les élans d’espoir et d’abandon. Il nous en donne une forme de jour­nal quo­ti­di­en dans lequel il dépeint l’évolution des chairs et celle, plus sub­tile, des sen­ti­ments qui l’accompagnent.

Paule, qui voit défil­er les siens auprès de son lit, nour­rit des pro­jets jusqu’à la veille de sa mort. Son mari, Mykha, le fils du nar­ra­teur, se mon­tre aus­si présent qu’il le peut, écartelé qu’il est entre son méti­er, l’éducation des enfants et sa place auprès de sa femme qui s’éteint. Et puis il y a le cortège des amies proches et de l’ensemble du per­son­nel soignant. La force tran­quille des pro­fes­sion­nels qui efface tant bien que mal la froideur du cadre hos­pi­tal­ier, les odeurs des pro­duits, les douleurs et out­rages ter­ri­bles des corps qui s’en vont. Cette mort aux aguets en réveille d’autres, plus loin­taines mais bien tenaces dans le sou­venir. Elle con­duit le nar­ra­teur à revis­iter son pro­pre passé et à se remé­mor­er le vis­age d’autres dis­parus. Celui de Stéphane, con­nu avant la Sec­onde Guerre mon­di­ale. Ath­lète con­fir­mé, il a ini­tié le nar­ra­teur à l’escalade et lui a surtout appris à se dépass­er quand plus rien ne sem­blait pos­si­ble, à apprivois­er la peur dans une forme d’amitié ini­ti­a­tique dont l’éclat con­tin­ue de lui chauf­fer le coeur. Une péri­ode d’ouverture au monde avant les tour­ments de la guerre, dans la pureté d’une nature lux­u­ri­ante. Un autre vis­age s’impose : celui de Shad­ow, un offici­er nazi que la nar­ra­teur ren­con­tre à la demande de ce dernier à la fin de la guerre. De sa prison, où il lutte con­tre la mal­adie, il fait savoir qu’il souhaite lui par­ler. Rude épreuve que de dire oui au souhait d’un homme iden­ti­fié au mal absolu. De sa con­fes­sion, qui s’étale sur plusieurs séances, le nar­ra­teur appren­dra le duel que se sont livré Shad­ow et son ami de jadis, qui s’était engagé dans la Résis­tance et spé­cial­isé dans les mis­sions extrêmes. Un com­bat ultime et à armes iné­gales, Stéphane étant pris­on­nier du nazi et sur­veil­lé jour et nuit. Dans un élan surhu­main, le cap­tif s’extraira de sa cel­lule par une lucarne haute et étroite, pour se retrou­ver face au mil­i­taire qui lui cassera lui-même le bras et lui pré­par­era une mort sur mesure. Toute la cru­auté des hommes se trou­ve résumée dans ce réc­it qui met fin au mys­tère entourant encore la dis­pari­tion de l’ami. Ces sou­venirs revi­en­nent alors que le mal pro­gresse, à la faveur des veilles et des tra­jets vers l’hôpital. Ceux en voiture, emprun­tant la route qui ceint la ville, ceux en métro et en bus, au con­tact des gens. Tran­si­tion oblig­ée et érein­tante, pas­sage entre deux mon­des, reliant les univers de la vie et de la mort, ce trans­port périphérique est aus­si celui qui per­met de voy­ager dans le temps et, sin­gulière­ment, de revenir à soi.

Hen­ry Bauchau est de ceux qui con­signent leurs faits et pen­sées en de pré­cieux car­nets. Ses écrits y trou­vent matière, en même temps que l’écriture de l’oeuvre con­naît son pro­pre chem­ine­ment. C’est ain­si qu’il a nour­ri Le boule­vard périphérique des notes pris­es lorsqu’il a lui-même accom­pa­g­né sa belle-fille dans une sit­u­a­tion sem­blable, au cours des années 80. Trans­fig­urée, investie d’une forte charge poé­tique, mêlée à d’autres élé­ments nar­rat­ifs et entre­croisée de deux réc­its par­al­lèles, la nar­ra­tion recèle cepen­dant toute la 91 force des choses que l’on a vécues de l’intérieur. Sans oubli­er la lec­ture psy­ch­an­a­ly­tique et cette propen­sion à revis­iter les mythes fon­da­teurs qui tra­versent l’oeuvre entière de Bauchau. Car c’est bien au « cen­tre vie » qu’il nous con­duit, là où sub­sis­tent les moments les plus intens­es, ceux où la vie voi­sine avec la mort jusqu’à en devenir lumineuse.

Thier­ry Deti­enne


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°150 (2008)