Monique Bernier, Le silences des collines

Le retour des mots

Monique BERNIERLe silence des collines, Éper­on­niers, coll. “Main­tenant ou jamais”, 2001

bernier le silence des collines eperonniersEn avril 1994, Monique Bernier est au Rwan­da. Elle a choisi de revenir vivre avec son mari et ses enfants dans le pays de son ado­les­cence, sur le con­ti­nent où elle est née. Un retour aux sources pour elle qui se sent dou­ble­ment enrac­inée et déraci­née à la fois, ni belge, ni vrai­ment africaine. Trois jours après le déclenche­ment du géno­cide, elle est évac­uée avec sa famille sous haute pro­tec­tion, comme les autres Occi­dentaux.

Arrivée à Brux­elles, Monique est « dev­enue déser­tique », anéantie par cette « fuite hon­teuse (…) sans un geste vers ceux qui allaient être immolés sur l’au­tel de la haine organ­isée ». Sa honte se fera devoir de mémoire : elle témoign­era de ces trois pre­miers jours où la bar­barie a com­mencé de défer­ler sous ses yeux dans un livre boule­versant pub­lié aux Éper­on­niers en 1999. Dire l’hor­reur, recon­naître sa pro­pre bles­sure lui ont per­mis d’en­tre­pren­dre un tra­vail essen­tiel, plus pro­fond. « Témoign­er et réfléchir. Écouter aus­si. Essay­er de com­prendre. Com­pren­dre com­ment il est pos­si­ble que nous en soyons arrivés là. Tous. Les Rwandais à pré­par­er leur mort et nous à les soutenir. Eux, à se tor­tur­er et se mas­sacr­er et nous, à les regarder faire. Sans bouger. Com­ment ‘ça’ a‑t-il été pos­si­ble? ».

Son retour inat­ten­du à Kigali en est le déclencheur : en avril 2000, elle est invitée à y présen­ter son livre lors de « Fes­t’Africa — Rwan­da 2000 : écrire par devoir de mémoire». Elle té­moigne, avec des intel­lectuels et des écri­vains africains qui tous ont écrit sur le géno­cide, et surtout, elle les écoute chercher des voies pour « s’ap­procher de l’innomma­ble » et l’empêcher de se repro­duire. Elle aus­si cherche à com­pren­dre et en tire un réc­it où elle explore « la bar­barie par­tagée ». Avec justesse et sans pré­ten­tion. Avec vérité, comme l’en remer­cie dans sa pré­face Yolande Muk­a­gasana. Le retour sur son passé de blanche vivant en Afrique et la décou­verte du Rwan­da d’au­jourd’hui, après l’hor­reur et le départ défini­tif de beau­coup d’Oc­ci­den­taux, la mènent à dire l’im­pos­ture, les men­songes et la com­plic­ité des struc­tures colo­niales et de l’Église d’abord, puis des struc­tures inter­na­tionales et de la « Coopéra­tion », qui per­me­t­tait à beau­coup d’Oc­ci­den­taux de per­pétuer une «

espèce de tra­di­tion vivante du colo­nial­isme ». « En même temps que l’avion », écrit-elle, « mes illu­sions sont tombées : ce n ‘est pas pour l’Afrique que nous y sommes. Ca ne l’a jamais été. » Aujour­d’hui, Monique Bernier décou­vre avec un heureux trou­ble que les Rwandais sont chez eux, dans leurs hôtels, leurs villes, leur pays. Fini le temps de « l’a­partheid ta­cite », les Blancs ne jouis­sent plus (en tout cas moins) de statuts priv­ilégiés, basés sur des « ségré­ga­tions inex­primées ». Mais de ce qui s’est passé, per­son­ne n’est indemne : les sou­venirs et la peur que « ça » recom­mence empris­on­nent les Rwandais, explique Gogo, l’amie retrou­vée.

Sur les traces de Vénérand, le presque frère, soupçon­né de par­tic­i­pa­tion au géno­cide, Monique voit d’autres consé­quences de la haine orchestrée : les familles broyées par la mis­ère après la mort, les riva­lités sociales et régionales, le piège eth­nique, auquel elle se laisse pren­dre elle-même, le poi­son de la divi­sion, qui mène à caté­goris­er indis­tincte­ment les uns comme bour­reaux, les autres comme vic­times. Et le tra­vail de jus­tice et de vérité, titanesque et indispen­sable, qui a com­mencé de s’ac­com­plir et qui seul per­me­t­tra à tous les Rwandais plus que de se « réc­on­cili­er », de se retrou­ver.

Elle dit aus­si le pou­voir ter­ri­ble des mots. Les mots de haine qui ont tué, vom­is dans la radio et les pam­phlets, les mots men­songes du révi­sion­nisme pro­tégé par des nos­tal­giques de priv­ilèges per­dus. Le silence de ceux qui taisent leurs plaies pour ne pas attis­er les brû­lures des autres, parce qu’ils pensent que « le silence tue la souf­france ». Les hurlements des morts, con­traints de s’ex­pos­er sur les lieux de leur sup­plice « pour le rap­pel de l’in­hu­man­ité des vivants ». Les mots d’hu­man­ité qu’il est urgent que les Rwandais retrou­vent, pour se « recon­naître eux-mêmes, recon­naître leur passé, leur imag­i­naire, leurs désirs. Ne plus laiss­er à d’autres le soin de s’ex­primer à leur place ». Une parole vraie qu’il importe que nous re­trouvions tous, parce que « la guéri­son du Rwan­da, c’est notre guéri­son ».

Lau­rence Van­paeschen


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 119 (2001)