Sept recueils poétiques parus en 2007

Recherches des commencements

Ben ARES et Colette DECUYPER, Entre deux eaux, Coudri­er, 2007
Éric BROGNIET, Ce frag­ile aujour­d’hui, Tail­lis pré, 2007
Marc DUGARDIN, Soupi­rail d’en­fance, Rougerie, 2007
Rose-Marie FRANÇOIS, Une bal­lade de car­naval, Coudri­er, 2007
Jacques IZOARD, Tho­rax, Phi, 20007
Karel LOGIST, Si tu me dis­ais viens et autres poèmes, Ercée, 2007
Georges THINES, Mer intérieure, L’âge d’homme, 2007

Il y a, chez Karel Logist, quelque chose d’un Apol­li­naire post­mod­erne. Il donne à ses poèmes un rythme entre com­plainte et comp­tine, avec une ten­dresse et une mélan­col­ie prime­sautières. Ici, la sim­plic­ité chante et enchante, mais la musi­cal­ité n’ex­clut pas le réal­isme. Si tu me dis­ais viens, c’est, évidem­ment, un pro­gramme de ren­con­tre (amoureuse), c’est un pro­jet auquel le «je» – dis­ons Logist – souscrit avec ent­hou­si­asme, mal­gré les périls qu’il recou­vre, et surtout «je prendrais ça très bien / que ce soit aujour­d’hui / que tu me le pro­pos­es». Il y a ain­si, tout à la fois, une forme de l’at­tente et une de l’ur­gence; autant dire que les poèmes s’en­t­hou­si­as­ment à l’idée de la ren­con­tre et s’y pré­par­ent, mais que l’ini­tia­tive devra venir de l’autre car, de ce côté, le monde fait le point sur lui-même, comme pour mieux savoir ce qu’il aura à pro­pos­er au moment de répon­dre à l’ap­pel.

Et ce monde, c’est aus­si celui de «six heures du matin / quand les men­di­ants sont endormis / dans les park­ings / sous des car­tons», où «les toxs ont des chiens / jaunes qui les tirent en ville», et dans lequel «les pho­tographes s’y enten­dent / pour ren­dre belles les princess­es». Logist ne se laisse pas abuser par les divers­es facettes de la réal­ité, mais «on veut croire à l’amour / pour soi, pour l’autre, pour tous les autres».

Aus­si, entre obser­va­tion et réflex­ion tient-il «la chronique de nos tour­ments / de jours qui coulent en couleur / dans le sens des heures à venir», sachant qu’«on t’abrite de la nuit / jamais de ses démons». Le désir l’emporte toute­fois sur les désil­lu­sions et le recueil trace une quête du bon­heur, mais le poème ne s’écrit pas que dans les livres puisque «c’est écrit là entre tes yeux / que tu es tombé amoureux».

Il faut recom­man­der Logist, surtout à ceux qui pensent que la poésie est her­mé­tique (ils ver­ront ain­si com­bi­en c’est faux), mais aus­si parce qu’il parvient à renou­vel­er, en ter­mes sim­ples, l’ex­pres­sion des émo­tions que cha­cun tra­verse quo­ti­di­en­nement.

La ren­con­tre, Ben Arès et Colette Decuyper sem­blent l’avoir faite. Ils échangent entre eux un dia­logue d’amoureux à coup de poèmes qui se répon­dent et s’en­chaî­nent crescen­do dans lesquels l’une se mon­tre plus tem­pérée, plus réfléchie et l’autre plutôt lyrique et emporté. Vivent-ils vrai­ment cet amour ou l’in­ven­tent-ils comme un jeu fic­tif pour cet Entre deux eaux? Le lecteur n’en aura pas la clé et, après tout, peu importe. Le fait est que l’échange prend une tour­nure de feu d’ar­ti­fice ver­bal («Goé­land-ci, anguille-là, entre deux eaux, les mots ne sont que les mots de l’ef­fleure­ment, les feux d’un manque qui nous con­stitue»), et on assiste à un emballe­ment de mots bien plus qu’au développe­ment des sen­ti­ments ou des émo­tions qu’ils recou­vrent.

De «tu éven­tres aujour­d’hui / l’é­clipse d’une enfance / le jaune sans fin t’étreint / et l’e­space l’in­ter­pelle» à «Il marche nav­igué dans la nuit sans bous­sole, nav­igué à l’éc­ume du rêve qui mange sa queue. Il s’emporte, s’emballe», on voit qu’il y a une recherche plus ori­en­tée vers la for­mule que vers son con­tenu et que, en même temps, sont évo­qués des aspects (intimes?) des pro­tag­o­nistes qui échap­pent au lecteur. Mal­gré ces obscu­rités, il y a quelque chose de fasci­nant dans cette dou­ble mise à nu et cette manière fan­tasque de faire jouer les mots. Mais le jeu appa­raît par­fois gra­tu­it; Arès et Decuyper en abuse en tirant le recueil en longueur avant de com­pren­dre que les out­rances et les exi­gences du vocab­u­laire de cette joute ne touchent pas à l’essen­tiel de la vie.

Je dirai aus­si de Rose-Marie François qu’elle a fait un recueil trop intime. Une bal­lade de car­naval présente quar­ante poèmes pour célébr­er les quar­ante ans d’une ren­con­tre (et traduits en ital­ien – mais je ne dirai rien de cette tra­duc­tion ici – puisque le com­pagnon est ital­ien). Placé sous le signe d’un poème d’Hölder­lin qui ren­voie au nous du cou­ple, les poèmes égrè­nent une suite de sou­venirs per­son­nels, une sorte de bref album de pho­tos dont le lecteur n’i­den­ti­fie qu’i­ci ou là une image forte de l’ac­tu­al­ité passée, mais dont l’essen­tiel témoigne d’un regard sur le monde partagé par le cou­ple.

«Un fruit sous tes dents : / La rose appuie sa tige / À l’in­ter­stice du rire / Et ta bouche inci­sive / Clame aux qua­tre vents / Une énigme exci­tante.» Il n’y a rien à redire à la forme, mais les évo­ca­tions sont trop brèves et trop énig­ma­tiques pour per­me­t­tre une vraie con­nivence avec le texte. On ne peut donc pas reprocher à Rose-Marie François d’é­taler sa vie privée dans ses poèmes, mais peut-être ce recueil doit-il être réservé à quelques hap­py few de son entourage proche qui, seuls, pour­ront pren­dre la pleine mesure de sa qual­ité.

Avec Tho­rax, Jacques Izoard met le corps au cen­tre de son pro­pos : «Nous ne sommes qu’en­trailles / et, sans cesse, con­nais­sons / nos douleurs à la curée.» C’est qu’il faut un corps pour tra­vers­er la vie, même s’il sert de divers­es manières dans les jouis­sances ou dans son croise­ment avec les mal­adies, les fatigues; il faut d’abord un corps, por­teur de voix et récep­tif aux sens, pour faire ger­mer l’écri­t­ure. «Ne pas penser avant d’écrire, / mais se frot­ter les yeux, / mais faire cra­quer les os, / mais se mor­dre la langue, mais bâiller à pierre fendre, / ser­rer le poing, le sein, le cœur.» Mais les poèmes ne sont pas exempts d’am­biva­lences, sinon de con­tra­dic­tion, comme, par exem­ple, entre «Étripe donc le réel!» et «Nais­sent alors des poèmes inouïs / nour­ris de vie ardente». L’échange qui s’in­stau­re entre le corps et l’écri­t­ure, entre la chair et les mots, n’est pas équili­bré; tour à tour, selon le temps ou les humeurs, l’un se fait la prison de l’autre.

Ain­si, par­fois, «chaque mot devient sexe» pour un bon­heur et, par­fois, «Fais fra­cas de tout lan­gage. / […] / Et ne va plus dire partout / que les mots t’emprisonnent.»

Izoard démys­ti­fie le poème en le plaçant dans ce Tho­rax, c’est-à-dire plus dépen­dant des états de la chair que de l’in­spi­ra­tion, mais il faut regret­ter que sa facil­ité d’écri­t­ure dilue l’essen­tiel de son pro­pos qu’il édul­core par ailleurs de trop de vaines tau­tolo­gies («Tout atten­dre de l’at­tente / et tout aimer de l’amour / et tout écrire de l’écri­t­ure»).

thines mer interieureGeorges Thinès – à 84 ans! – n’en finit pas de nous éton­ner. Qui plus est, il sem­ble con­tin­uer à bien s’a­muser si l’on en juge par l’ironie qu’il déploie dans ces nou­velles pages – et on se réjouit avec lui. Sa Mer intérieure est à con­sid­ér­er dans un dou­ble sens : comme la Méditer­ranée des Anciens, puisque ce livre pro­pose une plongée dans l’An­tiq­ui­té, et comme une métaphore de l’u­nivers intérieur de l’au­teur – son for ou son espace men­tal. De l’un à l’autre, Thinès lance des passerelles, tisse des con­nivences, revis­ite les mythes de sorte que «l’in­térieur prenne le nom d’il­lim­ité», ou, ailleurs, que «L’in­traçable intérieur se voit enfin nom­mé / En pais­i­ble lumière d’a­tri­um». Toute la sci­ence et la sagesse de Thinès, en par­tant ain­si à la ren­con­tre de Lucrèce, de Zénon, de Thésée ou des dieux anciens, se man­i­feste dans l’ironie du regard rétro­spec­tif et cri­tique qui place en par­al­lèle les mythes et les savoirs anciens et son pro­pre grand âge.

Avec, pour corol­laire, un juge­ment détaché et amusé sur ce qui se pen­sait éter­nel. Mais aus­si – Thinès reste éthol­o­giste – un hom­mage ren­du aux insectes (en par­ti­c­uli­er les coléop­tères) dont la beauté et la per­fec­tion sont bien antérieures à l’ap­pari­tion de l’homme et des dieux. Sci­en­tifique encore, il salue Eras­tosthène : «Ne pense pas le cen­tre des océans / Ne pense pas le cen­tre de l’u­nivers / Ton soleil galiléen me suf­fit De même / Je m’ar­rête penché sur le puits / D’où jail­lit l’aveuglant soleil ver­ti­cal […]».

De cet intérieur com­posé de lueurs et d’ob­scu­rité, du pas en avant de la sci­ence et du pas de côté du mythe, de l’au­ra d’un sou­venir ou de l’ex­ac­ti­tude d’une pen­sée, Thinès fait émerg­er des poèmes qui s’équili­brent dans un spec­tre large qui va des hau­teurs panoramiques de ses con­sid­éra­tions aux pro­fondeurs col­orées d’une méta­physique. Avec une légèreté inquiète («Seul un sourire peut encore sur le désor­dre / Traduire pour cha­cun la paix intraduis­i­ble»), avec une sagesse espiè­gle (ain­si des titres «Pause générale du des­tin» ou «Sup­plé­ment à la fin du monde»), Thinès pro­pose un recueil d’une intel­li­gence tonifi­ante.

brogniet ce fragile aujourd'huiL’œu­vre poé­tique d’Éric Brog­ni­et est prométhéenne et Ce frag­ile aujour­d’hui, qui vient s’a­jouter à une déjà longue liste de livres, ne démen­ti­ra pas cette ten­dance. Mais il faudrait néan­moins nuancer et not­er que cette affir­ma­tion est à pren­dre comme une ori­en­ta­tion du poème, un objec­tif envis­agé mais qui, dans le com­mun du temps, s’avère générale­ment hors de portée. «Écrire ceci sera-t-il tou­jours le tes­ta­ment / Infi­ni de nos pertes / De ce que nous n’at­tein­drons défini­tive­ment / Jamais?» Car l’an­crage pre­mier est sur terre et il importe de le main­tenir : «Toute vie se survit d’ef­fleur­er l’im­pos­si­ble / Et de ne pas cor­rompre sa course vers l’im­pos­si­ble». Est-ce à dire qu’il n’y aurait rien à ten­ter? Non, parce que «Ce qui sur­git c’est le pas­sage», qui ne peut lui s’en­vis­ager comme un pro­gramme plan­i­fié, mais réap­pa­raît comme pos­si­bil­ité à chaque jour qui se lève, fût-ce sous forme «de légères apoc­a­lypses». Ce que Brog­ni­et scrute, c’est un point de rup­ture, sans doute d’ailleurs plus intérieur qu’ex­térieur («La foudre ne naît pas hors l’or­age / Mais du cœur même de l’or­age») bien que l’habi­tude des sens ramène sans cesse aux paysages envi­ron­nants dans lesquels «Nous écou­tons ce qui s’ef­fon­dre / Ce qui s’éteint dans le siè­cle / Et la douleur qui nous transperce». Ain­si le ques­tion­nement de ces poèmes mon­tre une butée sur les per­cep­tions immé­di­ates alors que l’in­tu­ition indique qu’il faut jux­ta­pos­er l’in­terne et le perçu («Il pen­sait être au bout de sa nuit / Mais c’est la nuit qui est en lui») pour que la quête aboutisse («L’éphémère porté à son comble»). Dif­fi­cile de nom­mer ce moment (ou ce lieu) où la rup­ture et l’ou­ver­ture se con­fondent. Et com­ment réus­sir ce pro­jet puisque le temps d’une vie passe linéaire­ment, sans arrêt ni retour? Ne reste alors que la pos­si­bil­ité d’ex­primer cette tragédie d’in­com­plé­tude, qu’à se met­tre en dan­ger au creux des mots pour ten­ter d’ex­ac­er­ber ce qui a été entre­vu et lui impos­er une durée – et ren­dre pos­si­ble la trans­mis­sion de cette vision. En atten­dant, il demeure essen­tiel de se pren­dre en compte dans le frag­ile. Chez Brog­ni­et, en amont de sa recherche d’ab­solu, il y a le souci, inscrit dans la chair, de pren­dre soin du «témoin infi­ni de toutes les blessures».

Jack Keguenne


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°149 (2007)