Elisa Brune, De la transe à l’hypnose

De quelques phénomènes encore mal considérés par la science

Luc DE HEUSCH, La transe. La sor­cel­lerie, l’amour fou, saint Jean de la Croix, etc., Édi­tions Com­plexe, 2006
Elisa BRUNE, De la transe à l’hyp­nose. Réc­it de voy­age en ter­rain glis­sant, Bernard Gilson, coll. “Réflex­ions”, 2006

de heusch la transeDeux livres parais­sent simul­tané­ment, qui l’un et l’autre pren­nent pour objet, en tout ou en par­tie, le phénomène de la transe. Le pre­mier est signé par l’un des grands noms de l’eth­nolo­gie con­tem­po­raine, Luc de Heusch, qui a eu l’oc­ca­sion de l’é­tudi­er chez divers peu­ples africains. Le deux­ième, dû à la plume d’Elisa Brune, con­nue à la fois comme roman­cière et comme vul­gar­isatrice sci­en­tifique, y ajoute le phénomène de l’hyp­nose. Cette coïn­ci­dence est en soi révéla­trice d’un état d’e­sprit nou­veau dans le domaine des sci­ences humaines. Prenons le cas de l’hyp­nose, qu’abor­dent directe­ment ou indi­recte­ment les deux ouvrages. Après avoir été pro­mue par Char­cot au rang de méth­ode d’in­ves­ti­ga­tion sci­en­tifique, elle a été ban­nie pen­dant des dizaines d’an­nées du champ des sci­ences humaines. Freud, qui suiv­it les cours de Char­cot avant de renier son héritage, est en par­tie respon­s­able de ce refoule­ment sur lequel s’est con­stru­ite la psy­ch­analyse, appelée à devenir dans le courant du XXe siè­cle la voie d’ac­cès par excel­lence aux pro­fondeurs de l’e­sprit humain. Une préémi­nence aujour­d’hui remise en cause, dans le même temps où sont réha­bil­ités l’hyp­nose et divers phénomènes con­nex­es, de la part de chercheurs peu sus­pects de vers­er dans la fas­ci­na­tion pour l’ir­ra­tionnel.

La transe est l’ob­jet cen­tral du livre de Luc de Heusch, qui a déjà abor­dé la ques­tion à plusieurs repris­es. L’eth­no­logue y rap­pelle quelques dis­tinc­tions fon­da­men­tales autant que con­tro­ver­sées, en par­ti­c­uli­er celle qui oppose la pos­ses­sion, surtout répan­due en Afrique, où le sujet est pas­sif (transe induite), et le chaman­isme, pro­pre aux cul­tures amérin­di­ennes et nord-asi­a­tiques, où il est au con­traire act­if (transe auto-induite). Sub­sidi­aire­ment il dis­tingue, dans le champ de la pos­ses­sion, l’ex­or­cisme (subi par le patient en proie aux esprits malé­fiques) et l’ador­cisme (où la pos­ses­sion est recher­chée comme le moyen d’obtenir un bien­fait). Ces oppo­si­tions binaires, inspirées de l’ap­proche struc­tural­iste chère à Lévi-Strauss, ont fait couler pas mal d’en­cre en rai­son de leur car­ac­tère trop tranché. L’au­teur en con­vient du reste qui, tout en défen­dant ses théories, admet la néces­sité de les nuancer et de faire la place qui s’im­pose aux excep­tions.

On l’au­ra com­pris, on se trou­ve ici devant un ouvrage de haute éru­di­tion (l’ap­pareil cri­tique com­porte plus de 650 notes, et la bib­li­ogra­phie occupe à elle seule près de 12 pages). Une éru­di­tion qui ne se man­i­feste pas seule­ment par le car­ac­tère pointu de cer­taines dis­cus­sions, mais aus­si par l’é­ten­due des domaines qu’embrasse l’au­teur : on y passe de la transe chamanique à l’ex­tase des mys­tiques rhé­nans ou espag­nols, des trans­ports du soufisme à ceux de la musique tech­no, de l’éro­tisme dans la lit­téra­ture chré­ti­enne ou arabe aux rit­uels de mor­sure amoureuse chez les Tro­briandais… Même si l’on sent par moments que ce livre est la reprise d’é­tudes antérieures enrichie d’ap­ports nou­veaux, la somme de con­nais­sances qu’il déploie est telle que tout esprit curieux des thèmes abor­dés ne pour­ra qu’y trou­ver son bien.

brune de la transe a l hypnoseDe la transe à l’hyp­nose se présente comme « une réflex­ion per­son­nelle libre­ment inspirée » des inter­ven­tions des ora­teurs, lors d’un col­loque qui s’est tenu sur ce thème au château de La Hulpe en 2002. Par cette pré­cau­tion lim­i­naire, Elisa Brune mar­que à la fois les lim­ites et l’in­térêt de sa démarche. Si elle se con­tente de suiv­re fidèle­ment l’or­dre des com­mu­ni­ca­tions, et d’en restituer non moins fidèle­ment la teneur, on peut sans grand risque avancer que son livre dif­fère sen­si­ble­ment des «actes» tra­di­tion­nelle­ment édités à l’oc­ca­sion de ce genre de ren­con­tres.

Mais avant d’y venir, dis­ons un mot de l’ob­jet même de ce col­loque et de ses ani­ma­teurs. Sin­guli­er objet, à la vérité, qui, il y a vingt ans à peine, n’au­rait sans doute sus­cité, de la part des autorités uni­ver­si­taires, que hausse­ments d’é­paules ou, au mieux, sourires com­patis­sants. A l’im­age de ses par­tic­i­pants, du moins de cer­tains d’en­tre eux : si l’on y trou­ve des représen­tants d’in­sti­tu­tions pres­tigieuses, se sont aus­si glis­sés dans leurs rangs quelques francs-tireurs qui, pour jouir dans cer­tains cer­cles d’une répu­ta­tion solide­ment établie, n’en font pas moins fig­ure de mou­tons noirs égarés sous les lam­bris et les dorures de ce pres­tigieux tem­ple du savoir. On pense, pour ne men­tion­ner qu’eux, à des hyp­nothérapeutes tels Thier­ry Mel­chior et Edouard Col­lot (le sec­ond pra­ti­quant à l’oc­ca­sion l’ex­plo­ration des vies antérieures); à Didi­er Dumas, qui tente de con­cili­er sa for­ma­tion de psy­ch­an­a­lyste avec la pra­tique du néo-chaman­isme; ou encore à l’ethnopsy­chi­a­tre Tobie Nathan, lequel croit (ou feint de croire, on ne sait trop) à la réal­ité des esprits qu’il cherche à neu­tralis­er, n’hési­tant pas s’il le faut à marchan­der avec eux, lors des thérapies qu’il pra­tique avec des patients africains; sans par­ler de la philosophe brésili­enne Clara Ack­er, célébrant avec ent­hou­si­asme la «force sauvage» qui, à l’en croire, «cir­cule partout» dans le pays d’où elle vient…

Face à ces hôtes peu académiques et pass­able­ment déroutants, Elisa Brune choisit d’en­doss­er l’habit de Can­dide – une Can­dide, il est vrai, fort peu naïve, quand on con­naît l’é­ten­due de son bagage sci­en­tifique. Elle n’en joue pas moins le jeu avec une délec­ta­tion à peine dis­simulée. En bonne « jour­nal­iste » (c’est sous cette éti­quette qu’elle se présente), elle restitue fidèle­ment les pro­pos des ora­teurs et en pro­pose des com­men­taires fort per­ti­nents. Elle les assor­tit à l’oc­ca­sion de petites phras­es où elle dit, de manière mi-sincère, mi-feinte, sa per­plex­ité : «je n’ar­rive pas à y croire», «je ne sais plus que penser», «je suis anéantie», ou les ponctue d’ex­pres­sions famil­ières : «ouf!», «caram­ba!», «mazette!» et même «gloups»… Ain­si, elle se pose en élève mod­èle, adopte une pos­ture qua­si enfan­tine qui fonc­tionne d’au­tant mieux qu’elle forme un tri­an­gle parental avec deux fig­ures opposées, inter­venant de manière récur­rente à tra­vers le livre : d’une part, celle d’Is­abelle Stengers, dans le rôle de la mère autori­taire et quelque peu cas­tra­trice, aux remar­ques tan­tôt inspirées («Il n’y a pas de vent sans voile», déclare-t-elle joli­ment), tan­tôt cinglantes («Oui, enfin, la psy­ch­ana­lye est un sujet d’un intérêt tout à fait médiocre, on pour­rait peut-être par­ler d’autre chose»); d’autre part, celle de Michel Cazenave, philosophe, coor­di­na­teur à France Cul­ture, pour le compte de qui il enreg­istre les débats, mais surtout con­fi­dent de l’au­teur et fig­ure «pater­nelle», qui la guide, l’a­paise dans ses doutes, l’é­claire dans ses éton­nements…

Le dis­posi­tif mis en place prend par là une dimen­sion fic­tion­nelle inat­ten­due, qui explique en par­tie l’in­térêt sus­cité par la lec­ture de ce livre a pri­ori austère. Elisa Brune ajoute ain­si une nou­velle vari­ante à un thème qu’elle n’a cessé de déclin­er, de Petite révi­sion du ciel à L’u­nité de la con­nais­sance, de Rela­tions d’in­cer­ti­tude à Un homme est une rose (dont le pro­tag­o­niste, tiens donc, se prénomme égale­ment Michel – le même? un autre?) : celui du rap­port com­plexe et fécond que l’u­nivers des sci­ences entre­tient avec celui de la lit­téra­ture.

Daniel Arnaut


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°143 (2006)