« Augmenter le réel » : les Cahiers internationaux de symbolisme aujourd’hui

cahiers internationaux de symbolisme

Que représen­tent les Cahiers pour un « jeune » « intel­lectuel » ? D’abord, un lieu où une chance d’être pub­lié lui sera offerte plus facile­ment que nulle part ailleurs. Ce fut mon cas, il y a une petite dizaine d’années. Un coup de fil – ému – à Claire Leje­une pour lui pro­pos­er un petit arti­cle sur Der­ri­da et Lévi-Strauss, et aus­sitôt une accep­ta­tion qui, de sa part, tenait à – quoi ? tout uni­ment, à de l’audace, de la générosité, de la con­fi­ance.

Par­courez main­tenant, comme je l’ai fait récem­ment, la col­lec­tion com­plète des Cahiers depuis leur créa­tion en 1962, et votre impres­sion restera celle-là : qu’il y a, dans toute cette aven­ture – et par­ti­c­ulière­ment à son com­mence­ment – une audace, une générosité et une con­fi­ance rares. Une grande intel­li­gence, aus­si. Qu’on imag­ine cette femme, en marge de toutes les insti­tu­tions uni­ver­si­taires, sol­lic­i­tant quelques-uns des « pontes » de l’époque – Bachelard, Corbin, Souri­au, Wahl, Eli­ade, etc. –, forçant même les portes de l’Unesco, pour créer, avec le Dr Engel­son, une revue de sym­bol­isme. Et de l’audace et de l’intelligence, il en fal­lut encore à Claire Leje­une pour rester con­stam­ment fidèle à l’esprit des Cahiers, que le Dr Engel­son définit ain­si : « ouver­ture des cages, des divers­es clô­tures » ; non pas « pro­mou­voir tel sys­tème philosophique préféren­tiel, mais devenir le lieu d’expression de toute forme de pen­sée inté­grante, et cela au tra­vers d’une con­tin­uelle, inces­sante trans­mu­ta­tion ».

Et de fait, la revue tra­verse les dis­ci­plines (philoso­phie, anthro­polo­gie, cyberné­tique, sémi­olo­gie, esthé­tique, cri­tique lit­téraire, etc.), ain­si que les dif­férents courants idéologiques qui, jamais, ne réus­sis­sent à la fix­er à leurs vérités. Car les Cahiers, écrit Claire Leje­une, n’ont jamais voulu « être piégés par les modes con­tem­po­raines de la pen­sée, tout en y demeu­rant atten­tifs, sen­si­bles ». Leur but, pour­suit-elle, c’est d’être, par rap­port à elles, à la fois « réso­nance » et « inter­férence ». Com­prenons que cette revue sur le sym­bol­isme est elle-même, au sens pro­pre, sym­bol­ique : elle ajuste les uns aux autres des frag­ments de pen­sée qui, sans tou­jours le savoir, se répon­dent, se font écho ; elle pro­duit entre eux de l’interférence – ce qui peut se lire aus­si « inter-férence » (l’expression est de Michel Ser­res) : nœud d’émission et de récep­tion, ouver­ture au sens mul­ti­ple, espace pluriel de recon­nais­sance et de cir­cu­la­tion.

Comme les Cahiers, durant plus de trente ans, ont été voués à la réso­nance et à l’interférence sym­bol­iques, il ne m’appartient pas, ici, d’en faire l’histoire détail­lée – elle mérit­erait une étude appro­fondie à elle seule. Qu’il me suff­ise d’en esquiss­er les grandes lignes :

  • une pre­mière péri­ode (les années 1960) pen­dant laque­lle la revue repro­duit les textes des mul­ti­ples col­lo­ques qu’elle organ­ise, et où se ren­con­trent les penseurs fran­coph­o­nes les plus en vue ;
  • une deux­ième péri­ode, qui s’ouvre dans la foulée de Mai 68, et qui voit émerg­er une nou­velle généra­tion de col­lab­o­ra­teurs. Péri­ode où les Cahiers, qui étaient restés depuis leur créa­tion sans lieu et sans site véri­ta­bles, se fix­ent à l’Université de Mons (et plus pré­cisé­ment au « Cen­tre inter­dis­ci­plinaire d’études philosophiques »).

Y a‑t-il, entre les deux péri­odes, rup­ture, inflex­ion dans l’esprit qui ani­me les Cahiers inter­na­tionaux de sym­bol­isme ? Je n’en ai pas le sen­ti­ment. Ce que l’on con­state, certes, c’est l’insistance pro­gres­sive de cer­tains thèmes qui se trou­vent être ceux que, depuis de longues années, Claire Leje­une éla­bore dans son œuvre pro­pre, en les entre­laçant intime­ment : la féminité et la dif­férence sex­uelle, l’acte poé­tique et l’écriture. Mais la fidél­ité à l’héritage de Bachelard demeure : « l’homme, écrit ce dernier aux fon­da­teurs de la revue, en 1962, a le droit d’imaginer, et le devoir d’augmenter le réel ». Selon moi, c’est cette dette envers le réel – le devoir de lui don­ner sens, de le pro­longer par la pen­sée, l’engagement, la poésie – qui définit le mieux ce que sont les Cahiers, et en par­ti­c­uli­er ce qu’ils sont aujourd’hui.

Car l’urgence d’aujourd’hui, pour les « métiers de l’esprit », n’est-elle pas, en ces temps de sim­u­lacres général­isés (J. Bau­drillard), de crise des références et d’esthétique de la dis­pari­tion (P. Vir­ilio), de tri­om­phe du visuel sur le voir (S. Daney), de retrait du réel (J.-F. Lyotard), l’urgence n’est-elle pas de chercher les voies neuves, néces­saire­ment dis­si­dentes, par lesquelles peut encore s’affirmer l’exigence humaine « d’augmenter le réel » ? Cette exi­gence est, je pense, l’héritage le plus pré­cieux que les Cahiers lèguent aujourd’hui aux « jeunes » intel­lectuels qui ont la chance de pou­voir s’y exprimer.

Edouard Del­ru­elle


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°82 (1994)