Ghislain Cotton, La muse du café rose

Suspense et sensibilité

Ghis­lain COTTON, La muse du café rose, L’âge d’homme, 2001

cotton la muse du café roseOn fait beau­coup de ren­con­tres sin­gulières dans le roman noir de Ghis­lain Cot­ton au titre joli­ment trompeur : La muse du Café Rose. Comme si l’au­teur (dont nous nous rap­pelons le trou­blant Za, son pre­mier roman, paru voici bien­tôt vingt ans, et que suiv­raient long­temps après Les larmes d’Or­bac et Korpanoff) se plai­sait à brouiller les cartes, à emmêler les fils d’une intrigue plus psycho­logique que poli­cière, même si elle s’ou­vre par la décou­verte d’un noyé, un matin d’oc­tobre, sur la plage d’Os­tende. Acci­dent ? Sui­cide ? Le numéro de télé­phone déchiffré sur le bil­let de train resté dans la poche de Sauge Méri­ka est celui de l’a­mi intime de sa jeunesse, l’ado­les­cent frère, Frédéric Mois­son, plus con­nu désor­mais sous son nom de plume Fré­mois, et qui se retrou­ve pour cette rai­son — ou ce hasard ? — mêlé à l’en­quête, alors que les deux insé­para­bles du temps du col­lège ne s’é­taient plus revus, par la suite, que de loin en loin.

Mais pourquoi le célèbre archi­tecte Méri­ka aurait-il voulu mourir ? La ques­tion taraude Frédéric Mois­son, écri­vain pop­u­laire sans illu­sions sur son œuvre ni sur sa vie, prom­enant sur le monde un regard atten­tif, curieux, nar­quois, plutôt économe de ses sen­ti­ments et de ses émo­tions, par non­cha­lance autant que par scep­ticisme, et qui venait de s’éloign­er de son amie, his­toire de met­tre un peu son âme à la cam­pagne.

Presque mal­gré lui, Fré­mois cherche à éluci­der le mys­tère. En chemin, il mul­ti­plie donc les ren­con­tres sur­prenantes (presque trop !) : une équipe de jeunes cinéastes exubérants tour­nant leur pre­mier film, par­mi lesquels une petite Anglaise au cœur ten­dre et aux bras frais. Un inquié­tant juge d’in­struc­tion, mêlant savam­ment les manières du notable et du flic, drapé dans une dis­tinc­tion de province qui sent le guéri­don d’a­ca­jou et les deux doigts de sher­ry L’im­périeuse fille du Comte des digues qui fut la dernière com­pagne du dis­paru, cette Noa au beau vis­age aigu de fauve, qui manie avec la même inso­lence la glace et le feu. Un jeune ter­ror­iste alle­mand, dont le jusqu’au-boutisme fiévreux a peut-être révélé à Méri­ka la mort qu’il por­tait en lui… Au large de ces per­son­nages, en marge du jeu-duel avec Noa, Fré­mois inter­roge les images resur­gies du fond de sa mémoire pour dress­er un por­trait sen­si­ble de son ami, mar­qué par l’orgueilleux refus d’un autre ordre que le sien, une manière prin­cière d’ig­nor­er l’éd­i­fi­ante épicerie de la ver­tu. Le por­trait d’un homme soli­taire, qui ex­cluait ces accom­mode­ments avec la médio­crité tran­quille dont Frédéric Mois­son a de­puis longtemps pris son par­ti… Et si c’é­taient son vis­age, son his­toire à lui qui s’élèvent lente­ment, cru­elle­ment, du brouil­lard sur la mer d’au­tomne… Mais pourquoi ce titre à goût de bon­bon pour un livre han­té par l’échec de vivre ? Tout sim­ple­ment (?!) parce qu’ain­si s’inti­tule le dernier roman de Fré­mois. « Une sorte de roman polici­er », résume-t-il lui-même, fausse­ment mod­este. Mais qui séduit le jeune réal­isa­teur exubérant, qui se ver­rait bien en tir­er un film. Avec un autre titre, toute­fois : plus court, plus per­cu­tant. « Enfin, vous voyez ce que je veux dire : sus­pense et sen­si­bil­ité ». L’idée ne sem­blait pas déplaire à Fré­mois…

Francine Ghysen


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°122 (2002)